42 ans plus tard… La comète Starmania n’est pas prête de s’éteindre

Partager

C’était le 10 avril 1979 au Palais des Congrès de la Porte-Maillot à Paris. C’était le soir de la première de Starmania. Et, à l’instant précis des premières notes de musique de ce soir-là, personne, absolument personne, ne pouvait deviner que Starmania allait complètement enraciner la comédie musicale en France et que tant de générations allaient se partager le bonheur de fredonner ses inoubliables hits musicaux. Et une des chanteuses inconnues de ce spectacle allait crever l’écran dans le rôle de la serveuse-automate. Rencontre, plus de quatre décennies plus tard, avec la toujours délicieuse Fabienne Thibeault, devenue parisienne d’adoption, qui sera présente aux Bibliothèques idéales pour faire revivre un des plus grands événements musicaux français de tous les temps…

J’imagine que les souvenirs de votre entrée sur scène le 10 avril 1979 pour la Première de Starmania sont restés gravés dans votre mémoire. Vous aviez « le cœur battant la chamade et les jambes en coton » dites-vous dans votre livre. Il faut dire que Starmania a réussi à apparaître dans la lumière après nombre d’épisodes peu communs… Racontez- nous tout ça…

Oui, vous avez raison. Starmania n’a pas du tout été facile à faire naître, en termes de production. À la fin des années soixante-dix, la comédie musicale n’était pas du tout un genre populaire en France. Le miracle est venu de Roland Hubert, un producteur, qui a accepté de prendre tous les risques. Il a décidé de programmer trente-trois dates pour Starmania au milieu d’une grande série de dates qu’il avait réservées pour une autre de ses productions, au Palais des Congrès. Ce point de départ va avoir ensuite son importance. Car notre opéra-rock – c’est comme ça que Michel Berger et Luc Plamondon appelaient leur Starmania – n’aura au final été joué que trente-trois fois dans sa version originale…

Ça, on l’apprend dans votre livre. Et c’est quasiment stupéfiant tant notre imaginaire durant plus de quarante ans a réussi à associer étroitement le formidable succès de ces trente-trois représentations avec la légende de Starmania qui perdure encore aujourd’hui et qui traverse les générations…

Pas mal de choses se sont liguées à l’époque pour qu’on n’aille pas au-delà. Il y avait d’abord ce décor énorme, gigantesque, somptueux, qui n’avait pas du tout été prévu pour être remonté dans une autre salle. Par ailleurs, France Gall avait une petite fille qui était sérieusement malade et c’était très compliqué pour elle d’aller au-delà des dates initiales. Il y avait aussi Daniel Balavoine qui avait débuté une énorme ascension avec son hit « Le chanteur » et qui n’avait pas d’autres disponibilités. Et puis, Diane Dufresne n’était pas chaude pour continuer, elle qui n’était déjà pas trop entichée du travail en commun dans une comédie musicale.

Comment êtes-vous arrivée personnel- lement dans ce casting ? À l’époque, vous étiez totalement inconnue en France et votre notoriété au Québec était balbutiante…

Je suis née en 1952, fille de parents paysans qui étaient venus s’installer à la ville au début des années cinquante. Mon père, devenu alors maçon et qui n’avait jamais été scolarisé souhaitait absolument que ses enfants fassent des études. J’étais douée à l’école, sincèrement, et le reste du temps, je chantais dans ma famille où tout le monde aimait chanter, nous étions des gens simples, catholiques, mais pas grenouilles de bénitier, qui aspirions tous à une vie meilleure. Jamais l’idée de faire une carrière dans le show-business ne m’a effleurée. On arrive dans les années soixante-dix, c’est l’époque où on souhaite tous refaire le monde, les jean’s, les cheveux longs, Dylan… Je suis à l’université et pour gagner quelques sous, je chante dans des cafés, dans des petits festivals… C’est dans l’un d’entre eux qu’un programmateur m’a repérée et m’a proposé de faire un album, puis un autre, puis un troisième. Pour autant, je vis ma vie, j’avance, je n’ai pas du tout l’ambition de devenir chanteuse à plein temps, pas du tout, d’autant que je suis tout juste alors diplômée en sciences de l’éducation et que j’ai un emploi qui m’attend. Et c’est comme ça que Luc Plamondon finit par me proposer ce rôle dans Starmania. À cette époque, avec mes longs cheveux et mes lunettes cerclées, l’air de rien, j’observe. J’observe tout et sans cesse. C’est un peu ce que fait la serveuse-automate de Starmania, non ? (rires)

« À la fin des années soixante-dix, la comédie musicale n’était pas du tout un genre populaire en France. »

DR

Tout le travail qui a abouti à la Première d’avril 1979 a été marqué par pas mal de difficultés. Rien n’a été simple…

Oh non ! Nous autres Français et Québécois, nous n’avions alors aucune expérience et aucun savoir-faire en matière de comédie musicale, qui était un genre seulement pratiqué par les Américains et les Anglais. Donc nous apprenions au fil des jours, tous ensemble. Et puis, nous ne nous connaissions pas beaucoup : nous n’avions ni le même rythme de vie au quotidien, ni la même mentalité, ni la même façon de voir et vivre les choses. On n’a pas la même langue, les mots d’un côté et de l’autre de l’Atlantique peuvent ne pas vouloir dire la même chose et certains n’existent carrément pas en français ou en québécois. Par ailleurs, le metteur en scène de Starmania est américain, il perçoit les Québécois comme des Nord-Américains et les Français comme des Parisiens, avec une image un peu mythique. Il trouve les Français capricieux et chiants et nous perçoit nous les Québécois comme des gens disciplinés. Par-dessus tout ça, on n’a eu qu’un mois de répétitions et tout ça sous l’œil permanent des journalistes qui ont été omniprésents, car le producteur en avait fait des tonnes pour les booster tellement il avait peur du plantage. Enfin, pour expliquer les difficultés rencontrées, il ne faut pas non plus passer sous silence les égos des uns et des autres. France Gall et Diane Dufresne sont des stars, Balavoine est en train d’en devenir une : aucun n’était un petit jeune débutant à qui on pouvait donner facile- ment des ordres…

Comment a-t-on pu, à l’époque, expliquer le succès immédiat et retentissant de Starmania ?

Je crois que sa thématique très moderne était complètement branchée sur son époque, au contraire des grands succès anglo-saxons souvent basés sur l’adaptation d’œuvres très littéraires, comme on a pu le voir avec Les Misérables, à l’affiche à Londres depuis des temps immémoriaux. Starmania parlait des jeunes des années soixante-dix et de ce qu’ils allaient devenir.

Vous concernant plus directement, votre succès a été immédiat lui aussi. Cela tient sans doute au fait que c’est vous qui chantiez les quelques morceaux qui sont depuis passés à la postérité… Comment avez-vous réagi face à ce succès soudain ?

Très honnêtement, je ne m’en suis pas trop aperçue sur le coup. Ça passe vite trente-trois représentations… C’est une question d’éducation à mon avis, c’est assez difficile à expliquer, en fait. Je n’ai jamais été capable de parler de « mon » public, jamais je n’ai évoqué « mon public qui m’aime » ou ce genre de choses. Encore aujourd’hui, je suis infiniment reconnaissante à tous ces gens de m’avoir tant appréciée lors de Starmania et ensuite. Tout au long de mon parcours, j’ai eu besoin, en même temps que la scène, de mener des projets pédagogiques, ou d’animer des ateliers de création de spectacles. Le show-biz, au sens traditionnel du terme, n’a jamais été, et de loin, mon seul univers. Ce n’est que plus tard, bien après ces trente-trois représentations, que j’ai pu mesurer l’ampleur de ce qui s’était passé là. J’ai notamment réalisé que Starmania avait été un tournant pour le genre de la comédie musicale en France. Starmania a défriché le terrain en quelque sorte…

On va tout savoir sur la scène des Bibliothèques idéales le 9 septembre prochain. Promettez-nous d’ouvrir au maximum la boite aux souvenirs…

Bien sûr, très volontiers. Je vous le promets. Je me réjouis vraiment de venir à Strasbourg, on va vous concocter une superbe soirée…

© Franck Disegni

à lire également :