Claude Onesta « L’histoire est en marche, on va réaliser le hold-up du siècle »…

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Article publié dans OR NOME N°53 paru en juin

C’est à Ivry, dans la proche banlieue sud-est de Paris. Un immeuble d’entreprises du tertiaire, comme il y en a tant. Il y a fort à parier que chaque jour, dans l’ascenseur, une multitude de cadres croisent sans vraiment le réaliser le chemin d’un homme qui possède le plus beau palmarès parmi les entraîneurs français et qui, méticuleusement, s’échine depuis plusieurs années à faire briller la France au firmament des médailles d’or des prochains JO. À l’Agence nationale du Sport, spécialement créée pour cet objectif, rencontre avec Claude Onesta, manager général de la Haute Performance…

Il y a, d’entrée de jeu, des signes qui ne trompent pas… La poignée de mains ferme et généreuse, d’abord (avec le regard franc et direct qui va avec…), puis, dans la foulée, cet accent rocailleux du sud-ouest qui nous envahit chaleureusement l’oreille : quand on est né à Albi et que soixante-sept ans plus tard, on a conservé l’intégralité de cet accent-là, ça doit vouloir dire qu’on est resté 100 % authentique, non ?

Puis, un peu plus tard, le déroulé d’un CV édifiant dont la toute première ligne évoque des études de prof de gym volontairement délaissées (« j’étais hors-norme déjà, je ne me voyais pas fréquenter la salle des profs durant toute ma vie… ») pour devenir éducateur-entraîneur de handball dans son « club de toujours » (Toulouse – ndlr) « et pour zéro balle, car le club n’avait pas le sou, mais avec la 1re Division au bout du chemin. »

Enfin, arrive le temps où on décide de transmettre tout ce qu’on a reçu de tant et tant d’éducateurs passionnés, le temps où on devient l’un d’entre eux, pleinement, sans concession. Avec, bien plus tard, à la clé, le titre de meilleur entraîneur national tous sports confondus avec ce stratosphérique palmarès qui dit tout : deux médailles d’or olympiques, une d’argent, quatre titres de champion du monde et trois de champion d’Europe ! Neuf finales mondiales jouées, une seule de perdue. Comment dire ? Ça doit être ça, la compétence totale, non ?

Alors, à une encablure du début des JO en France, on s’en est allés interviewer Claude Onesta. Parce qu’on savait qu’il avait deux ou trois choses importantes à nous dire… Un entretien qu’il faut entendre autant que lire, avec les R qui rrrroulent et cette inimitable faconde des gens du Sud…

Avant de parler de votre mission, celle qui va prendre fin le 11 août prochain quand la flamme olympique s’éteindra, on aimerait que vous reveniez sur certaines étapes de votre carrière professionnelle. Parce qu’elles disent beaucoup de l’homme que vous êtes…

J’ai tellement bénéficié de tous ces gens qui se sont occupés de moi quand j’étais petit… Ils ont donné beaucoup de temps pour m’apprendre à devenir un sportif, à devenir un homme puis à devenir un vrai éducateur. Après, est arrivé un moment où cela a été mon tour de rendre tout ça à d’autres. Je suis devenu cadre technique d’État Jeunesse et Sports et je me suis retrouvé chez moi, en Midi-Pyrénées, comme celui qui allait développer le handball en formant les joueurs, les entraîneurs, les dirigeants… À ce moment de ma vie, j’ai donc tout : j’ai un métier qui me fait bouffer et parallèlement, en entraînant mon club de toujours, j’ai cette passion dont j’ai tant besoin… Avec ce privilège de réaliser que je vais pouvoir ainsi aller au bout de mes idées et de mes expériences. J’avais compris depuis longtemps déjà qu’il y avait derrière tout ça la volonté claire de ne jamais me retrouver à être contraint par le système, cette liberté qui a toujours été mon objectif principal. Donc, en 2001, quand on m’appelle pour prendre la succession de Daniel Constantini à la tête de l’équipe de France de handball, je me suis dit que j’allais devoir accomplir cette mission en accord avec mes convictions profondes. Je pensais déjà que la vraie image du sport de haut niveau n’était pas celle que raconte tout le monde : l’endroit de la souffrance et de tous les sacrifices, une histoire de forçats. Non, le sport de haut niveau, c’est un don, c’est un partage, c’est vivre avec les autres et vivre avec eux tous les projets. Pour moi, c’en était fini du management militaire, très vertical, très descendant, avec le sachant et les apprenants. En gros « Ferme ta gueule, si je te dis de faire comme ça, tu fais comme ça… ». D’abord, quand j’étais joueur, je n’aurais pas aimé qu’on m’impose les choses de cette façon-là. Et puis ensuite, comme j’avais vraiment le sentiment d’être loin de tout savoir et tout maîtriser moi-même, je savais bien que si je ne m’associais pas à d’autres pour qu’on puisse tous ensemble cumuler nos savoirs, ça ne marcherait pas. Alors, j’ai tiré profit de cette multitude de compétences que nous possédions tous. Et au final, il y a eu cette réussite avec l’équipe de France, ces dix titres gagnés en seize ans, même moins si on considère le temps qu’il a fallu pour tout mettre en place…

Justement, parlons-en de cette réussite- là. Quel effet cela fait de se dire qu’on est l’entraîneur le plus titré de France, toutes disciplines confondues ? Ça a changé quelque chose chez vous ?

Non. Parce qu’aujourd’hui, au moment de quitter la scène à soixante-sept piges, je continue à douter. J’arrive au bout, je sais des choses bien sûr, mais je suis comme Gabin dans sa chanson : je sais qu’on ne sait jamais ! Bien sûr qu’à mon âge, tu sais un peu. Mais il y a ceux qui savent peu et qui l’étalent beaucoup et il y a ceux qui, tous les jours, se disent : ce que je sais aujourd’hui ne suffira peut-être pas demain pour résoudre les problèmes et il me faut donc trouver autre chose pour continuer à…

Alors, qu’est-ce que ça fait de se dire qu’on est l’entraîneur le plus titré du pays ? Et bien, je suis passé également avec l’équipe de France par des moments de doute voire de lourdes tempêtes – on perd les Jeux à Athènes en 2004 où on finit cinquièmes – une vraie sensation d’échec où j’ai énormément appris en analysant après-coup cette contre-performance et réalisé que le groupe de joueurs et moimême avions de nous une image peut-être surévaluée. Tu te dis que, tout compte fait, on s’était auto-persuadé qu’on allait parvenir au podium et qu’on n’avait peut-être pas tous les ingrédients pour y parvenir… On a pas mal dérouillé à ce moment-là. Et six mois plus tard, on a un championnat du monde en Tunisie et on est à deux doigts de rentrer chez nous dès les matchs de poule. Si ça avait été le cas, mon histoire avec l’équipe de France se serait arrêtée net et je me serais retrouvé aligné avec d’autres couillons d’entraîneurs sur la pire étagère du sport français ! À l’époque, je n’étais évidemment pas le pire entraîneur, c’est pour ça qu’aujourd’hui, je n’ai aucun mal à penser que je ne suis pas le meilleur… Et puis, bon, je sais bien que mes joueurs, même sans moi, avaient suffisamment de talent pour pouvoir être titrés de temps à autre… En revanche, je sais aussi que sans la mise en place de cette organisation et de l’état d’esprit que j’évoquais, on n’aurait jamais eu la continuité et la pérennité des titres que nous avons remportés. C’est cette collaboration, cette cohésion, cette dynamique collective qui ont rendu l’équipe plus forte, au point que même quand on arrivait au moment des matchs les plus difficiles, on n’était pas meilleurs que les autres, mais tellement plus solides et soudés qu’à la fin, quand ça devenait très, très compliqué, la bascule se faisait inéluctablement en notre faveur… Pour avoir initié ce projet-là dès le début des années 2000, je sais bien qu’à ce moment-là, beaucoup d’entraîneurs me regardaient en pensant que j’étais fou, comme un type qui vit dans un monde parallèle. Et puis, au fil des années, les mêmes revenaient vers moi et me demandaient des tuyaux. Aujourd’hui, on sait que ce chemin est possible…

Venons-en à aujourd’hui. Lors de la dernière Olympiade, celle de Tokyo, en 2021, la France escomptait une quarantaine de médailles et n’en a glané que trente-trois, dont dix en or. Ce dernier point est important, car seules ces médailles d’or concourent au classement des nations au niveau olympique. La France termine au 8e rang, ce qui, honnêtement, est le pire des classements depuis plusieurs décennies. Nous n’étions plus alors qu’à trois ans de l’organisation des Jeux dans notre pays. À un certain niveau, celui de l’Élysée, on prend alors conscience de l’urgence de réagir. Et le président de la République fixe un objectif : celui d’être dans le Top 5 des nations olympiques lors des Jeux de Paris. C’est comme cela que cela s’est passé ?

Dès l’automne 2017, Laura Flessel (l’ex-championne d’escrime, alors ministre des Sports dans le premier gouvernement ayant suivi l’élection d’Emmanuel Macron – ndlr) me demande conseil pour savoir comment se mettre en route pour obtenir de meilleurs résultats aux Jeux de 2024. À l’époque, elle évoque même quatrevingts médailles ! Je lui réponds : tu es bien gentille, mais tu te rappelles évidemment combien ça coûte de gagner une médaille puisque tu en gagné cinq dont deux en or ! (il se marre franchement – ndlr). Et, au-delà de faire des résultats, on me confie alors la mission de créer les conditions de la transformation du modèle sportif français. Ce modèle date des années soixante, de l’époque du général de Gaulle qui, après les piètres résultats aux jeux de Rome en 1960, avait piqué, dit-on, une colère noire au retour de la délégation en parlant d’une véritable honte pour le pays. Alors, il a lancé un grand plan : on a créé les sports-études pour permettre aux meilleurs de nos athlètes de s’entraîner tout en poursuivant leurs études, on a inventé les postes de cadres techniques et de directeurs techniques nationaux et on s’est mis à structurer considérablement tout ce champ du sport de haut niveau…

On a fabriqué en fait un modèle hybride entre celui des élites des universités américaines et celui du modèle d’État de l’Union soviétique d’alors…

C’est exactement ça. Et cette formule a transformé le sport français. Mais, à part quelques petites touches, il n’a jamais été réformé depuis six décennies. L’administration, elle, ne s’est pas transformée et il faut bien reconnaître que les moyens financiers n’ont pas toujours été à la hauteur. Et là, ce qui nous a soudainement obligés, ce sont les Jeux organisés dans notre pays. Si on s’était contenté de faire comme d’habitude, on n’aurait jamais été au rendez-vous. Donc, on me dit de venir, je prends trois ou quatre mois pour analyser tout ça et je me rends compte assez vite que cette analyse a déjà été faite auparavant par d’autres que moi, mais qu’il n’y a alors jamais eu la moindre volonté politique de mettre en oeuvre cette transformation. À ce moment-là, il est évident que si rien ne se passe assez rapidement, l’évaluation qu’on fera après Paris 2024 va quelque peu piquer, comme on dit. Et le président de la République a fini par me tendre vraiment la perche : vous y allez ?

Soyez transparent, c’est vous qui lui avez inspiré le Top 5 ?

C. O. : Je l’ai évoqué… (large sourire – ndlr). Il m’a demandé de faire une note juste avant de recevoir les sportifs de la délégation française de Tokyo, de façon à nourrir un discours mobilisateur en vue des Jeux de Paris. Je lui ai dit d’abord ce qu’on pouvait raisonnablement estimer en termes de résultats puis ensuite je lui ai adressé une liste de courses (nouveau très large sourire – ndlr), c’est-à-dire tous les moyens financiers et humains à mettre en oeuvre… Et il dit « Banco » ? Oui, il dit « Banco ! » Mais entre-temps, j’ai eu la chance de voir arriver Jean Castex au poste de Premier ministre. D’abord, il est devenu le premier président de l’Agence nationale du Sport créée pour l’occasion et en même temps, il a été délégué interministériel aux Jeux olympiques. Pour être franc, je ne le connaissais pas du tout auparavant. Jamais entendu parler de lui ! Tout le monde me disait qu’il fallait que je le rencontre. Et moi je demandais qui il était… Il est délégué interministériel, me dit-on… Moi, les strates institutionnelles, ce n’est pas mon truc. Il est RPR, ajoute-t-on. Bof, c’est pas mon truc non plus… Et il a fait l’ENA… Pfff, là ça se complique… Bon, s’il faut vraiment le rencontrer, allons-y…
Et je vois arriver un type qui parle… avec le même accent que moi. Oh ! merde ! je me dis qu’il y a au moins un truc qui peut nous raccrocher. Et en fait, je me rends compte que j’ai devant moi un homme charmant, qui bénéficie d’une compétence rare et on se met donc à partager cette aventure, lui, supervisant l’ensemble des ministères engagés sur le projet olympique, les constructions, l’organisation, etc. et donc, également le champ de la performance. Il devient immédiatement mon interlocuteur au quotidien, moi qui jusqu’alors étais tout seul dans la galère pour construire un monde qui n’existait pas, avec une administration qui se sentait dépossédée du bébé et qui ne le vivait pas très bien, pour employer un euphémisme, et des fédérations qui avaient l’impression qu’on venait leur dire chez elles comment il fallait faire… En gros, Jean Castex m’a dit tout de suite : si tu as besoin de quelque chose, dis-le-moi, j’arbitrerai ce qu’il faudra arbitrer. Il connaissait plus que parfaitement le projet et toutes ses problématiques et du coup, tous ceux qui voyaient ces changements d’un mauvais oeil se sont faits assez vite discrets. C’est à partir de là qu’on a pu à fond s’engager dans cette histoire, le truc s’est accéléré…

De nouveaux et importants moyens financiers ont été débloqués…

Oui, et on a pu engager les choses sans punir qui que ce soit. Cela nous a permis de ne pas enlever d’argent à certains qui l’auraient bien sûr mal vécu. Tout l’argent supplémentaire que nous avions a été ciblé de façon très précise sur tout ce qui n’avait jamais été traité précisément…

En fait, vous avez expressément choisi d’agir auprès d’une population que vous connaissiez évidemment à merveille, celle des entraîneurs. Expliquez-nous cette stratégie du « Plan coachs », comme vous l’avez nommée…

On a agi avec pragmatisme. On sortait des Jeux de Tokyo, avec les résultats que vous avez déjà évoqués et on n’avait plus que trois ans devant nous. La réalité était là, incontournable : on allait devoir faire les Jeux de Paris avec quasiment les mêmes athlètes que lors des Jeux de Tokyo. Dans ces conditions, comment pouvait-on faire pour multiplier les bons résultats ? Einstein avait dit un jour un truc du genre : « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ». On était exactement face à cette problématique… Donc, j’explique au président de la République les réalités de ce métier d’entraîneur que je connais bien. Je lui raconte comment j’ai déjà constaté que nous avions de très bons entraîneurs qui, chaque jour, s’ingéniaient à améliorer la technique des sportifs sous leur responsabilité. Mais ça, ce n’est qu’une partie du métier. Le reste, c’est d’apprendre à l’athlète à gagner. Tu peux en effet travailler en permanence pour t’améliorer et ne pas être au rendez-vous le jour J. Pour avoir beaucoup discuté avec les coachs à Tokyo, j’ai eu le sentiment que le jour de la compétition, certains devenaient comme spectateurs de l’échec de leurs protégés. Alors que ce métier, c’est justement de trouver des solutions pour lutter contre ça. Sincèrement, jusqu’alors, on avait comme fonctionnarisé un métier qui, aujourd’hui, dans le sport moderne, ne peut plus fonctionner comme ça. C’est un métier qui est devenu instable, les contrats sont à durée limitée et les projets sont compliqués. L’insécurité y est permanente. Il nous fallait donc lancer ce Plan Coachs, avec des bases claires : beaucoup plus d’argent pour parfaitement motiver les coachs et faire qu’ils retrouvent de l’ambition, de la dynamique et de l’engagement. Faire en sorte que des gens qui se sont petit à petit usés au travail parce qu’on ne les a jamais vraiment ni écoutés, ni reconnus, ni valorisés entendent enfin : « Ce que tu fais, c’est bien et parce que c’est bien, on va te payer un peu plus cher, on va valoriser ainsi ce tu as déjà fait puis on va t’accompagner de manière individualisée, financer tes besoins, te payer peut-être un intervenant qui va te faire monter en compétence, etc. ».
On a monté également un programme de séminaires pour que les coachs puissent partager leur expérience et leur aventure. Un jour, il n’y a pas longtemps, la ministre m’a demandé comment ça se passait. J’ai résumé en une phrase : « Ils ont tous grandi de dix centimètres, ils ont relevé la tête, ils respirent, ils ont repris de l’énergie, ils vont repartir à la guerre avec le couteau entre les dents. »
Et le résultat de tout ça se voit déjà dans le comportement de nos sportifs dans leurs championnats du monde ou d’Europe de 2023. Comparés aux mêmes championnats en 2019, juste avant Tokyo, avec pratiquement les mêmes athlètes, on a doublé le nombre de podiums. Ça, c’est du factuel, ce n’est pas du rêve ou de l’espérance. Voilà le résultat d’un accompagnement plus précis au niveau des entraîneurs qui ont répercuté cet état d’esprit auprès de leurs athlètes. Tout ça monte en puissance et je pense que ce qui était un rêve fou en 2017, un rêve qu’il fallait s’efforcer de porter en 2021, devient en ce printemps 2024 un objectif à notre portée qu’il va nous falloir nous efforcer d’atteindre à tout prix cet été…

Une étude très sérieuse, Gracenote, de l’Institut Nielsen confirme vos dires. Ce « tableau virtuel des médailles – VMT » été publié au début du mois d’avril et on y lit textuellement : « La France, pays hôte, devrait augmenter fortement son nombre de médailles par rapport aux 33 médailles remportées à Tokyo. Le tableau virtuel des médailles place la France en troisième position pour les médailles d’or, derrière les États- Unis et la Chine, et son total prévu de 28 médailles d’or ne serait pas loin du nombre total de médailles de la France aux derniers Jeux olympiques… » Ce n’est pas la première fois que cette étude est publiée et généralement, lors de chaque Olympiade, ses prévisions se réalisent…

C’est une entreprise commerciale. Pour que son produit se vende, il faut qu’il soit juste… Moi, je suis plutôt quelqu’un de raisonnable, donc ces prévisions me paraissent peut-être excessives, mais eux agissent beaucoup sur un paramètre que nous ne savons pas bien évaluer : l’influence du home advantage, celui de « jouer à domicile ». Ils l’ont étudié et mesuré depuis quatre ou cinq Olympiades, je pense qu’ils savent le jauger à bon escient… Peu importe, dirons-nous. Quoi qu’il arrive, pour nos couleurs, on peut donc s’apprêter à vivre nos meilleurs JO depuis 1900…
Sans m’avancer trop, je pense que ce sera le meilleur résultat que nous n’avons jamais fait. Vous avez même dit : « L’histoire est en marche, on va réaliser le hold-up du siècle »… Je suis dans mon rôle en disant ça. J’ai managé des équipes toute ma vie, je sais donc très bien que si tu te mets toi-même en protection, tu vas très vite te retrouver devant un problème : comment vas-tu dès lors demander aux autres de se jeter à l’eau ? Donc, le premier qui doit plonger, c’est moi ! Je le fais d’autant plus facilement que je me sens tout à fait libre. Si demain on vient me dire que je n’aurais pas dû faire ci ou ça, je m’en fous : ce que j’ai gagné, personne ne me l’enlèvera, donc d’une certaine façon, ça ne fera jamais de moi le dernier des derniers. Et puis, j’arrive au bout de mon parcours, donc je n’ai plus à penser au coup d’après. Ce qui nous bouffe tous aujourd’hui, dans le sport comme ailleurs, c’est que tu n’as même pas le temps d’arriver au bout d’une action que tu es déjà en train de te projeter sur la réalisation de la suivante. Moi, derrière les JO, je rends les clés et je pense que j’aurais fait ma part du travail dans le sport français.
Alors, je le redis très clairement : je crois qu’on va faire une performance majeure qui sera en total décalage avec ce qu’on pouvait espérer il y a encore trois ans. Moi qui ai marché toute ma vie sur toutes sortes de chemins, je suis convaincu qu’il n’y a que les utopistes qui font changer le monde. Tous les normés ne font que le faire vivre au ralenti. Dans l’histoire de l’humanité, si tu n’as pas un jour Christophe Colomb, ce fou qui monte sur un bateau et quitte le port sans vraiment savoir où il va, avec de l’eau et de la nourriture qu’il espère suffisante… Il part quand même, il va explorer. En ce qui me concerne, ce n’est pas dans ma nature de faire et refaire ce que les autres ont déjà fait. Même en ayant bien pris la mesure de tout ce qui a pu être réalisé jusque-là…

On a nettement le sentiment, et aussi peut-être l’espoir, que, quel que soit le rang atteint par la France l’été prochain lors des JO, la donne aura changé pour le sport français…

Ce serait prétentieux de ma part d’affirmer ça. L’avenir le dira… Mais je pense que c’est la mission que j’ai acceptée dès le premier jour. On ne m’aurait demandé que de faire des médailles… Des médailles, j’en ai eu plein, honnêtement je ne les ai jamais exposées et je ne sais même pas où elles sont rangées chez moi. Ma mission, je vous l’assure, est allée bien au-delà de la seule performance de notre équipe de France olympique. J’en ai pris des coups, bien plus que tous ceux encaissés lors de ma propre carrière d’entraîneur et de sélectionneur. Ces dernières années, j’ai travaillé dans un monde que je ne connaissais pas, en dérangeant des gens qui ne voulaient pas que ça change. Et d’ailleurs, franchement, j’aurais été à leur place, peut-être que j’aurais réagi comme eux l’ont fait… Mais, parvenir à faire changer les gens en si peu de temps, parvenir à les embarquer dans une telle aventure, ce fut formidable…
Aujourd’hui, il n’y a plus de conflit parce que tout le monde a compris que la réalité de ce qui nous attend nécessitait de faire tout ce qu’on a fait. Et surtout, tout le monde est bien conscient que le sport français n’a jamais eu autant de moyens que ce dont il dispose aujourd’hui et qu’il n’a jamais eu autant d’outils performants que ceux qu’on a mis à sa disposition. Ces avancées sont fondamentales, on ne reviendra plus en arrière. D’une certaine façon, on a tracé les axes prioritaires pour les vingt prochaines années… alors oui, ça valait le coup de ne pas renoncer à cette mission, car j’avoue que plus d’une fois, j’ai été proche de renoncer. Quand tu es un sportif, tu peux peut-être battre les Américains, les Russes ou les Chinois, mais Bercy, la haute administration, pfff…
À chaque fois, c’est cette liberté que j’ai gagnée sur tous les terrains du monde qui me motivait pour continuer. J’avais prévenu tout le monde : si on me contraignait à déconstruire quoi que ce soit, ou si on m’emmerdait pour des histoires débiles et que ça commençait à tourner en rond, je me barrais dans le quart d’heure ! N’empêche : je savais bien que pour cette gigantesque transformation, il fallait quelqu’un comme moi, protégé par une notoriété certaine, reconnu pour son parcours dans le haut niveau. Je reconnais qu’on m’a laissé toute liberté d’action. Je n’ai jamais perdu de vue que si je ne m’attaquais pas à cette mission, j’allais finir comme pas mal d’autres qui avaient cerné le truc et n’avaient jamais pu le mettre en oeuvre. Leurs rapports sont sur des étagères, depuis des décennies.
Alors, oui, je suis en train de terminer ma dernière mission d’éducateur, ce drôle de type qui, obstinément, s’applique pour qu’un jour, son élève n’ait plus besoin de lui et puisse alors voler de ses propres ailes. Voilà, ça va arriver dans quelques semaines, maintenant…