De la matraque et du pavé

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Le parti pris de Thierry Jobard
Publié dans Or Norme N°38

Lequel naquit-il le premier? A tous ceux que la question métaphysique de la primauté existentielle de l’oeuf ou de la poule causa des nuits blanches, on peut proposer celle-ci. Car si la réponse sembla longtemps évidente, il n’est pas dit qu’elle le soit toujours.

Longtemps en effet il fût de bon ton, particulièrement dans l’Hexagone, de se moquer des forces de l’ordre. Brassens résume bien la situation: «Or, sous tous les cieux sans vergogne / C’est un usag’ bien établi / Dès qu’il s’agit d’rosser les cognes / Tout le monde se réconcilie ». (1) Tout cela était bon enfant et bien dans l’esprit français. Le glacial Javert lui-même ne dût-il pas rendre les armes face à l’humanité simple de Jean Valjean? Et que dire du préfet Grimaud écrivant ceci aux policiers: « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même ». C’était pourtant en Mai 68. Que cette époque semble loin désormais.

Car depuis quelques temps, et malgré la fugace embellie dans les rapports citoyens-forces de l’ordre liée aux attentats de 2015, les français regardent leur police d’un autre œil. Depuis octobre 2018 environ. C’est-à-dire depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes. Il ne s’agit pas ici de prendre parti, quand bien même l’intitulé de la rubrique semblerait y inciter. Il s’agit de s’interroger sur ce qui s’est passé, par-delà le pour et le contre. Et il faudrait une putain de mauvaise foi pour ne pas voir qu’il s’est passé quelque chose.

Mais reprenons du début. Au début, selon la fable philosophique, c’est l’état de nature. Autrement dit la guerre de tous contre tous, l’homo homini lupus de Hobbes. Chacun cherche à rester en vie, à préserver ce qu’il possède et dans ce contexte seule compte la loi du plus fort. En gros, c’est la merde. Que faire? Pour un certain nombre de penseurs du XVIIème et XVIIIème siècle, il a fallu passer de cet état de nature à un système d’institutions, c’est-à-dire un contrat politique. Afin de préserver leur existence et de sortir de la peur qui les habite en permanence, les hommes auraient décidé de renoncer à leur liberté absolue contre la protection de la société civile. Se démettant de leur pouvoir guerrier, les individus en investissent une autorité supérieure qui, elle, disposera d’une capacité à exercer une violence telle qu’elle les dissuadera d’user ce ce moyen.

On retrouve cette conception de l’Etat dans la définition canonique qu’en donne Max Weber: « L’État contemporain est cette communauté humaine qui, à l’intérieur d’un territoire déterminé revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime. » (2) Il s’agit là de l’Etat-Nation crée au cours du XIXème siècle; la situation actuelle est certes différente. Il n’importe, c’est bien sur cette conception d’un usage légitime de la violence que repose, entre autres choses, l’autorité de l’Etat. Bien sûr la violence ne disparaît pas. Mais seule est légale celle de l’Etat ou celle qu’il délègue. Il en va de même de sa fonction régalienne à collecter l’impôt, à embastiller ou à battre monnaie. On peut ajouter à cela le lent mouvement de civilisation des moeurs mis en évidence par Norbert Elias (3), l’Etat captant et redirigeant à son profit les velléités agressives de la noblesse. D’ailleurs, troublante coïncidence, en allemand pouvoir et violence se disent également Gewalt.

A man bleeds after being injured following clashes with French riot police during a demonstration against the controversial labour reforms of the French government in Paris on September 15, 2016.
 AFP PHOTO / CHRISTOPHE ARCHAMBAULT

Encore un effort et nous serons au pays de Candy

Tout cela est bel et bon, et désormais, dans nos sociétés démocratiques avancées, selon l’appellation en usage, la violence a été rejetée à la marge. Le taux d’homicides baisse continuellement, nous apprenons à nous connaître grâce à la mondialisation et aux voyages et les réseaux sociaux élargissent notre « cercle de bienveillance » (4). Encore un petit effort et nous serons au pays de Candy, même si, là aussi, « il y a des méchants et des gentils ». Bien sûr, il y a de temps en temps des débordements dans les banlieues suite à un contrôle un peu musclé, et puis des « accidents », un homme qui se fait abattre. On détourne les yeux. Cette population, la classe politique n’a jamais su ni lui parler ni l’entendre.

Les liens entre violence et politique ont ainsi singulièrement évolué. Au XXème siècle, il était non seulement posé mais revendiqué que la violence était l’accoucheuse de l’Histoire. La Révolution n’était pas un dîner de gala, la lutte des classes ne se faisait pas sans casser des oeufs, et notre Fête Nationale ne commémore pas un pique-nique, même si il y eût quelques piques niquant quelques têtes. Désormais tout cela appartient au passé, foin des utopies meurtrières! On voit bien où cela nous a mené. Nous sommes des démocrates a-van-cés. Tout se fait grâce au dialogue (tenez, le dialogue social par exemple), le dialogue qui empêche la violence. Cela a d’ailleurs été très bien théorisé par Habermas avec son concept d’espace public. (5)

Dans une société du spectacle comme la nôtre, la violence n’existe que si elle se voit

Mais, me direz-vous, il y a une chose qu’on ne comprend pas. Laquelle? Celle-ci: 1 mort, 2500 blessés, 5 mains arrachées, 236 blessures à la tête dont 25 personnes éborgnées. C’est une partie du bilan des violences subies par les Gilets Jaunes. On peut arguer qu’ils étaient eux-mêmes violents, les discréditer en les taxant d’antisémitisme, parler des Black Blocs, ne pas soutenir leurs revendications, peu importe, il n’est pas admissible que dans un régime qui se targue d’être démocratique de telles choses soient permises. Et il ne s’agit pas ici de jeunes des cités qu’on peut diaboliser à bon compte mais de français de la classe moyenne inférieure, comme disent les sociologues. Autrement dit Monsieur et Madame Tout-le-monde.

Notre rapport à la violence n’est plus celui de nos pères ou grands-pères, loin s’en faut. Elle ne fait plus partie de notre vie, nous y sommes devenus allergiques. Tant qu’elle est loin (à l’étranger, de l’autre côté du périphérique) tout va bien, dès qu’elle s’approche, elle nous sidère. Il ne s’agit évidemment pas de déplorer sa diminution. Mais peut-être peut-on établir quelques menues distinctions. Dans une société du spectacle comme la nôtre, la violence n’existe que si elle se voit. Mais qu’en est-il des violences symboliques? Des violences langagières? Des violences économiques? Les comptabilise-t-on celles-là? Or d’elles aussi découlent souffrance et ressentiment.

Le processus de civilisation semble pourtant avoir été mené quasiment jusqu’à son terme. A toute violence le dialogue est préféré. Mais quel dialogue? Si la violence est à proscrire, le conflit, en revanche, est partie prenante de la vie politique démocratique. Le conflit c’est-à-dire la confrontation d’idées, découplée de la violence. Comme l’a rappelé Philippe Breton, c’est là la marque de la parole démocratique inventée par les Grecs. (6) C’est le débat, la différence, qui sont moteurs. Mais la démocratie n’est pas qu’un type de régime, c’est également une façon de vivre. La démocratie suppose des citoyens, et des citoyens un minimum éclairés. Ce qui implique d’être en mesure de se forger sa propre opinion, d’exercer un regard critique, d’établir des arguments et de pouvoir les exprimer de façon respectueuse. A quel moment de notre vie sommes-nous formés à cela? On voit bien le risque qu’il y a alors soit de laisser parler les autres (ceux qui peuvent, ceux qui savent) à notre place, soit de se laisser circonvenir par ces bateleurs qui utilisent la ruse, le mensonge, la démagogie… L’espace public existe. Encore faut-il pouvoir y accéder.La démocratie ne se résume pas à aller glisser son petit bulletin dans l’urne puis à retourner pioncer durant cinq ans une fois sa petite affaire accomplie. C’est un peu court, jeune homme! comme dirait l’autre. Autrefois les choses se déroulaient à peu près ainsi: on manifestait, on faisait grève, on revendiquait, on négociait avec les adversaires et on essayait de trouver un compromis point trop humiliant, ni pour les uns ni pour les autres. Aujourd’hui, on manifeste, et on risque de perdre un oeil. (7) Or manifester est un droit.

Il semble bien que depuis quelques années, la doctrine française du maintien de l’ordre (8) ait subi de sérieuses inflexions. Les émeutes de 2005, l’opposition à la Loi Travail, l’état d’urgence, ont conduit à un durcissement de la législation et des pratiques sur le terrain. Alors qu’auparavant prévalaient la négociation et la désescalade, c’est l’intimidation et la répression qui dominent désormais: un maintien de l’ordre préventif. Le défenseur de droits (parmi d’autres qui s’en sont inquiétés, comme la CEDH, comme l’ONU), a remis un premier rapport sur la politique du maintien de l’ordre au président de l’Assemblée Nationale en janvier 2018. Il prônait l’« interdiction du LBD au cours des opérations de maintien de l’ordre ; fin de la pratique de l’encagement ; difficultés posées par l’excessive judiciarisation des manifestations et par le recours d’unités non dédiées au maintien de l’ordre ». Le 10 juillet 2020 il édite un nouveau document allant dans le même sens et « constate des difficultés faisant obstacle au contrôle de l’action des forces de l’ordre. Certaines de ses enquêtes ne peuvent aboutir faute de pouvoir identifier les agents notamment lorsqu’ils sont porteurs de casque ou encore par la manque de fiabilité dans la mise en œuvre de la traçabilité des usages d’armes ».

Si c’est non-létal, autant y aller franchement!

Autrement dit, parmi les unités de police envoyées contre les manifestants figure la BAC, qui officie en général dans les banlieues et dont les méthodes ont déjà été pointées du doigts à de nombreuses reprises. A cela s’ajoute des compagnies de gendarmes mobiles et de CRS dont l’armement est disproportionné. Au funeste LBD (Lanceur de balles de défense, ça sonne bien non? on a presque l’impression qu’on va jouer au jokari), s’ajoutent les grenades lacrymogènes, les grenades assourdissantes, les grenades de désencerclement (celles qui arrachent les mains)…

Miracle de la novlangue, tout ceci appartient au domaine des armes non-létales. Si c’est non-létal, autant y aller franchement! Sauf que, selon la vieille formule hégélienne, quand la quantité est trop grande, elle devient qualité, elle change de nature. Autrement dit, l’arsenal accumulé incite à s’en servir, et à trop s’en servir on finit par rendre des gens handicapés à vie. Autant qu’une arme vraiment létale qui blesse quelqu’un en somme. Si au surplus on envoie dans la rue des policiers peu expérimentés ou éreintés de fatigue, comment s’étonner du résultat. Car si l’Etat détient bien le monopole de la violence légitime, en pratique, aucun texte de loi ne définit l’usage qui est fait de cette violence. Il est donc laissé à la libre appréciation de la police. Sachant que l’IGPN (la « police des polices ») est particulièrement compréhensive vis-à-vis des abus, cela n’incite guère à la modération.

De sorte que pour certains militants se pose maintenant la question de l’emploi d’autres formes de contestation. Ainsi d’Andreas Malm, militant écologique écrivant: « un pouvoir qui détruit les fondements de la vie ne peut attendre aucune loyauté de ses sujets » (11). Ou bien d’autres pour lesquels l’objectif est de « provoquer un effondrement industriel général, au-delà de tout système économique et politique » (12). Après le totem de l’Histoire, celui de la Nature. Si les manifestations ne donnent rien, ou sont empêchées, si les Grands Débats Nationaux accouchent de musaraignes, si la défense des causes n’avance plus, pourquoi ne pas retourner la violence contre ceux qui en abusent? Il y a des questions plus rhétoriques.
C’est parce que le conflit démocratique disparaît que la violence surgit. Comme l’éructait Léo Ferré: « Le désespoir est une forme supérieure de la critique ». Pousser au désespoir n’est jamais un bon calcul.

(1)Brassens, Hécatombe. Je ne résiste pas au plaisir de citer aussi: « En voyant ces braves pandores / Etre à deux doigts de succomber / Moi, j’bichais car je les adore / Sous la forme de macchabées ». Jolie rime
(2) Max Weber, Le savant et le politique, La Découverte, p118
(3) Norbert Elias, La civilisation des moeurs, Pocket
(4) Steven Pinker, La part d’ange en nous, les Arènes, 2017
(5) Jürgen Habermas, L’espace public, Payot, 1988
(6) Philippe Breton, L’incompétence démocratique, La Découverte, 2006: « Le nouveau statut de la parole est celui (…) d’une instance qui permet d’exercer une force sans engendrer de domination ».
(7) Pour ceux qui veulent mieux se rendre compte de la réalité des choses, je conseille d’aller voir le site lemurjaune.fr
(8) Naguère si vantée, rappelons-nous l’empressement de la ministre Alliot-Marie à jouer les bons offices auprès de Ben Ali, en lui fournissant de quoi réprimer son peuple.
(9) Et il y a du stock, le non-létal est un marché en plein boom, sa croissance est de 10% par an, passant de 5,65 milliards de dollars à plus de 8 en 2020
(10) https://www.nouvelobs.com/societe/20170714.OBS2126/violences-policieres-les-chiffres-de-l-impunite.html
(11) Andreas Malm, Comment saboter un pipeline , La Fabrique, 2020
(12) Voir à ce sujet les activités de l’organisation Deep Green Resistance

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