Frédéric Colin et l’énigme des sarcophages voyageurs

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La perspective d’interviewer un égyptologue est toujours réjouissante. Quoi qu’on s’en défende la terre des pharaons transporte l’imagination… souvent à côté de la plaque.
L’universitaire strasbourgeois Frédéric Colin remet les pendules archéologiques à l’heure du numérique et détaille l’importance des découvertes faites à la fin de l’année dernière, près de Louxor. Inédites, elles soulèvent des questions qui restent à élucider…

 

«La mythologie du grand chantier orientaliste a vécu» annonce tout de go le professeur Frédéric Colin rentré d’Egypte en janvier. Point de chapeau à la Indiana Jones pour ce directeur de l’institut d’Egyptologie et conservateur de la collection égyptienne de l’Université de Strasbourg. Aucune mise en scène mais une vraie passion qui tiendra en haleine photographe et journaliste deux heures durant.
«L’archéologie est un travail d’équipe», pose-t-il d’emblée et la sienne – issue de l’université, du CNRS et de l’Institut français d’archéologie orientale – est épaulée par des collaborateurs égyptiens dans le cadre des fouilles menées à El Assassif, près de Louxor.
Après y avoir découvert en 2018 une stèle et deux sarcophages décorés remontant aux origines de la XVIIIe dynastie (-1550/-1292), on en a exhumé trois autres fin 2019.
Marquée par la réunification de la Haute et de la Basse Egypte, cette XVIIIe dynastie est souvent assimilée à l’apogée de la civilisation égyptienne antique. Toutankhamon en est l’un des pharaons et Ahmosis en est le fondateur.

Mon métier c’est de participer à la santé de l’humanité

Frédéric Colin refuse pourtant de se considérer comme un spécialiste de cette période. «Cela diminuerait mes chances d’avoir une idée originale, dit-il sans se départir de son sourire. Il faut garder le regard du débutant si l’on veut explorer les marges. »
L’objectif de l’archéologie est désormais de «faire de l’histoire», «de reconstituer et d’interpréter les activités humaines» en s’intéressant à «tous les indices laissés sur un site». Un travail qu’il qualifie d’«existentiel pour les sociétés humaines». «Tout comme chaque individu, l’humanité a besoin de connaître ses racines. Mon métier à moi, c’est de participer à sa santé morale et mentale. À son bien-être. »

Un site est une «scène de crime»

Rien n’est jamais négligé, pas même une fosse à purin vidée par l’équipe sans rien trouver mais en s’interrogeant sur les raisons de son existence au sein d’une nécropole de capitale. «Comme on étudierait une ville dont un quartier se développe».
«Mon travail ressemble à celui d’un enquêteur à la recherche d’indices sur une scène de crime. J’essaye de reconstituer ce qui s’est passé et le temps qu’il a fallu pour que les choses se fassent. » Pour en retracer le fil et non éditer un «inventaire à la Prévert des objets découverts» comme on le faisait au début du XXe siècle.
L’archéologie était à l’époque surtout menée par des Occidentaux, mécènes et directeurs de fouilles, dont le souci principal était de «cataloguer le monde en remplissant les vitrines des musées. Aujourd’hui on cherche du sens, on note l’emplacement des artefacts et on se penche sur leur interaction. »
Une «scène de crime» qu’il ne faut surtout pas polluer.

«Moulages virtuels» numériques

Trouver un site inviolé à El-Assassif et Louxor a été «une chance extraordinaire».
L’explorer en usant des technologies numériques en est une autre.
La photogramétrie – imagerie en 3 D pour faire simple – permet d’enregistrer un objet mais aussi une scène dans toutes ses dimensions. «C’est purement numérique, rapide, précis et remarquablement efficace». À la clé, des « moulages virtuels» immortalisant toutes les phases de fouille jadis dégagées quasi industriellement.
Le gain de temps est colossal. «Les relevés accomplis pendant la campagne menée du 1er octobre au 20 décembre derniers auraient nécessité au moins cinq ans sans l’apport des nouvelles technologies».
Et cette campagne a été fructueuse puisqu’au-delà de la qualité des objets exhumés, elle a révélé une pratique funéraire inconnue.

Sarcophages voyageurs

Les sarcophages découverts en 2018 et 2019 par Frédéric Colin et son équipe étaient complètement enterrés dans un remblai de construction alors que l’usage en Egypte antique aurait voulu qu’ils soient déposés dans des pièces vides à l’intérieur de monuments funéraires.
Autre point important, ces sarcophages et leurs momies n’ont pas été découverts dans leur tombe d’origine. En attestent, le fait qu’ils datent d’une époque plus ancienne que la couche archéologique dans laquelle ils ont été trouvés, des traces prouvant que l’une des fermetures a été forcée ainsi que la datation des linceuls sans doute plus récente que celle des momies.
«Nous sommes donc face à une inhumation multiple puisque plusieurs corps ont été retrouvés au même endroit, secondaire puisqu’il ne s’agit pas du premier lieu de sépulture et simultanée dans la mesure où les sarcophages ont été ré-enterrés au même moment. »

Sur la route du dieu Amon

Autant de constats, autant de questions. Et des réponses pour l’heure encore hypothétiques.
Frédéric Colin ne pense pas que les défunts aient été déposés en «position de relégation». Les sarcophages étaient soigneusement placés dans des zones bien définies et stabilisées, juste sous la chaussée processionnelle du temple de Thoutmosis III, successeur de l’illustre reine Hatchepsout. Une position privilégiée qui permettait aux défunts de profiter des cultes réservés au pharaon lors de grandes fêtes où la barque du dieu Amon traversait le Nil en direction de la célèbre nécropole de Deir al-Bahari.
Reste à résoudre aussi la question de l’emplacement des premières inhumations.
Les sarcophages se trouvaient-ils sur le parcours de la voie processionnelle lors de la construction de celle-ci ? Les tombes dans lesquelles ils avaient été placés ont-elles été pillées ? Funeste destin dont on aurait voulu les préserver ensuite… Ou bien s’agit-il d’une pratique funéraire jusqu’ici inconnue qui rapprocherait des défunts privés des grands rituels divins et royaux ?

«Il ne serait pas surprenant, lors de nos prochaines fouilles, de trouver des tombes primaires, c’est-à-dire des sépultures qui, dès le départ, devaient se retrouver sous la chaussée » annonce Frédéric Colin.

Il s’agirait alors de la mise en lumière d’un «geste funéraire » de l’Egypte ancienne jusqu’ici inconnu.

Les trois sarcophages récemment découverts contiennent, selon les mots de Frédéric Colin, «des dépôts d’objets formidables pour un chercheur» : un trousseau de femme avec un vase à maquillage, un miroir de bronze semblable à celui peint sur le sarcophage de la «Dame d’Eléphantine», un vase à boire et un deuxième vase contenant des offrandes alimentaires, un appuie-tête, un panier de vannerie qui a dû contenir les graines répandues dans un des sarcophages, un jeu de trois rasoirs aux allures de «couteau suisse» dont le manche a disparu alors que tous les objets en bois sont parfaitement conservés. Etait-il en or ou en argent, matériaux «monnayables» ?
Pour l’heure, ces contenus ont fait l’objet de relevés photogrammétriques afin de «figer» leur position. Tout comme les sarcophages, ils resteront en Egypte mais leurs relevés seront mis en ligne une fois l’étude terminée.
«Virtuellement, ils vont donc se retrouver dans le monde entier » indique Frédéric.

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