Maison de Force : oeuvres hybrides pour un parcours sensible.

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À l’occasion de l’exposition Maison de Force, présentée du 25 septembre au 17 octobre à la galerie AEDAEN, Or Norme s’est entretenu avec le collectif Eaux Fortes, qui propose une scénographie immersive et une exposition qui a mis l’engagement par le sensible et l’expérimentation permanente au coeur de sa pratique curatoriale.

Avant de commencer j’aimerai savoir quelle est l’origine du projet ? Quelles étaient vos envies derrière ce projet d’exposition ?

Marynet : Quand on s’est rencontrées en février 2017 à Cotonou au Bénin, moi j’y étais pour une expo, Cléo était en résidence, le feeling est tout de suite passé. On savait qu’on travaillerait ensemble, et qu’on avait toutes les deux envie de travailler avec d’autres personnes, qui se posent les mêmes questions que nous et qui ont envie de faire des choses concrètes. J’ai vraiment senti ce besoin là, chez pas mal de personnes de notre génération. Et puis moi je me suis tout de suite sentie en confiance en me disant que de cette collaboration là, il y avait de belles choses qui allaient en ressortir.

Cléophée : Oui c’était rare au niveau affectif et intellectuel pour moi de rencontrer quelqu’un comme Marynet, ça a été super fort. J’avais travaillé au Bénin avec justement un réseau d’artistes qui étaient rassemblés autour de pratiques contemporaines assez énervées, et on avait ce désir de rassembler les artistes avec qui on travaillait, de rassembler les synergies, les questions qui se posent en commun autour d’une exposition. Rapidement la thématique de la force nous est apparue comme une évidence parce qu’on s’est rendues compte que les scènes engagées qui nous touchaient, se rejoignaient et fonctionnaient par écho. Dans tout ça on voyait une vraie constellation et pleins de passages se créer. On a vu l’effet qu’avaient vraiment les pratiques engagées sur les territoires dans lesquels elles s’incarnent et s’inscrivent. On voulait montrer que les artistes peuvent ouvrir des imaginaires, proposer des actions, des actes, des images qu’ils soufflent dans le monde, qui créent de nouvelles perspectives et qui ont vraiment une portée. Pour moi l’idée c’est d’affirmer ces pouvoirs d’agir, les exposer en fait, tous ces pouvoirs de sensibilisation, de pouvoir d’affecter, d’agir sensiblement sur le monde.

Et puis quand je suis revenue voir Marynet à Strasbourg elle m’a présenté Raphaël Charpentié : on a été ensemble à la galerie Aedaen. Là on a trouvé notre maison mère, parce qu’en quelques minutes on était sûres que ça allait se passer là. Et dans tout ça, entre temps, on a rencontré Julie et Adama. Julie qui écrit magnifiquement, et qui travaillait avec Marynet dans la revue The Art Momentum et Adama, qui a été à nos côtés à Kin’act, puis à BISO, qui s’est emparée de l’expo et a sculpté son propos.

Adama : J’ai rencontré les filles à Kinshasa c’est ça. Je ne suis pas du tout dans le domaine artistique, je m’y suis intéressée très tard on va dire. Les filles m’ont parlé de leur collectif, de ce qu’elles avaient envie de monter, et ça m’a touché. Ça m’a parlé parce que tout ce qui à trait à la déconstruction des rapports de force qui lient le continent africain à l’Occident de manière général m’intéresse, et vice versa. Je n’avais jamais pensé que cette déconstruction pouvait prendre corps par le biais de l’art, parce que je viens d’abord de l’économie et de la politique. Le fait que les filles m’aient parlé de ce projet là c’était totalement nouveau.

Julie : J’ai rejoint le collectif un peu à l’impromptu, à un moments de la vie où j’avais besoin de cette énergie. C’est ce qui m’a marqué en premier lieu : c’est la première fois que je voyais la force incarnée en des personnes, et qui n’était pas quelque chose de violent ou qui contraint, mais qui nous anime, qui nous fait bâtir des maisons et pas des murs. C’est cette énergie là, ce mouvement de révolution qui m’a entraîné avec lui.

Tu parles beaucoup d’art engagé et d’engagement. Pour moi c’était un geste au sens large de quelque chose qui va affecter nos corps, qui va passer par nos mains, nos yeux, notre peau.

Cléophée : C’est intéressant ce que tu dis parce que pour moi c’était compliqué, et ça l’est encore au quotidien, de définir ce que c’est, l’engagement. Ce qui est sûr c’est que je l’observe au quotidien, je me lève le matin animée par ce projet qu’on porte à bouts de bras. L’engagement dont on parle nous c’est un engagement qui est en marge de l’engagement politique et du militantisme. Chacun peut avoir ses convictions et mener ses combats mais l’engagement qui connecte les artistes entre eux et la constellation des présences dans cette exposition c’est plutôt un investissement de soi en faveur de quelque chose, d’une déconstruction. On peut s’engager à travers des pratiques de l’image, du corps, des relations où tout devient expérimental. Et on peut mettre à mal ces idées reçues, ces cadres qu’on prenait comme acquis, ces choses qui nous font vivre à travers une structure qu’on a envie de bousculer, où on voudrait savoir comment l’architecture de la baraque est faite, pour construire une nouvelle maison dans laquelle le dédale et le mouvement des corps peut s’imaginer autrement.

J’ai l’impression que tout le projet est porté par ce tissage expérimental, entre les discours, les pratiques, les médiums. En vous écoutant, on a le sentiment que c’est cette expérimentation permanente qui est à l’œuvre dans l’exposition.

Cléophée : Notre manière de nous positionner et de nous inscrire dans le monde c’est évidemment de prendre le problème qui nous paraît à nous le plus urgent et d’y répondre par un procédé de recherche, de création et d’action, donc on fait de la recherche-création-action, on fait les trois avec Maison de Force. Parce-qu’on a des profils hybrides à la base, on est artistes et chercheuses, mais aussi parce que le pouvoir d’un artiste, le pouvoir du faire et de la création, pour moi c’est le premier. C’est peut être le plus intense, le plus fort et le plus juste, et jamais il ne va tomber dans un système figé, il est en mouvement permanent, toujours dans le monde dans lequel il crée.

Marynet : je pense que c’est ça, cette recherche active, c’est qu’en fait, on s’arrête pas à nos propres convictions, sinon on tomberait tout de suite dans des biais qui sont absurdes, mais elles sont tout le temps en mouvement, par les rencontres qu’on fait. Tous les artistes qui sont présentés là, ils vont activer la Maison de Force, ils ont complètement participé au commissariat d’exposition.

Adama : Ca reste dans la continuité de comment vous mêmes vous vous êtes rencontrées, comment vous avez monté le projet, comment les gens sont montés dans le bateau. Pour moi Maison de Force c’est une grande maison et c’est une maison qui bouge. Les portes sont ouvertes, les fenêtres sont ouvertes il y a de la place pour tout le monde; le propos est puissant, il est ouvert et il est fort.

Est ce que vous n’avez pas peur justement de vous éloigner d’une partie des publics qui pourraient avoir à faire à ces questions de pouvoir, du fait même d’évoluer dans le domaine de l’art contemporain ? C’est souvent un art clivant, ou qui en tout cas n’est pas toujours compris.

Cléophée : Je dirais que la différence entre un projet artistique et culturel et la politique, c’est qu’on ne prétend pas à la majorité. Ca serait génial si on pouvait avoir toute la ville de Strasbourg qui se pointe au vernissage. Mais en fait on ne veut pas avoir de pouvoir sur les gens, on propose quelque chose et on ouvre une fenêtre. Vouloir toucher tout le monde ce serait rentrer dans une discours politique qui n’est pas le nôtre, nous on propose une exposition et encore une fois ce qui va être beau c’est de jouer à qui a été touché et on va recevoir pleins de surprises.

Marynet : Une chose qu’on a pris en compte dès le départ dans l’expo c’est que l’art contemporain est souvent vu comme froid et insensible, très inscrit dans les discours et inaccessible si on n’a pas les clés pour le comprendre. Comme la construction de l’exposition se base énormément sur la relation qu’on a tissé avec les artistes, tout naturellement les œuvres présentées sont assez éloquentes, elles ont quelque chose de visuellement très fort, qui parlent par le sensible. Et puis il y aussi le fait que l’art contemporain a cette mauvaise presse parce qu’on a l’image des white cube qui décontextualisent les œuvres et qu’on essaie de rendre un peu autosuffisantes. Alors que ce qu’on essaie de faire c’est de ramener un peu du contexte de création, du processus de fabrication, des intentions de l’artiste, dans la mise en scène de l’œuvre de l’exposition. C’est aussi pour ça qu’Aedaen nous a intéressé, parce que c’est un lieu qui est resté en friche, il y a un vécu. Et c’était important pour nous que les murs qui vont accueillir notre maison portent eux-même une histoire.

 

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