Maison Norki |Décoration haute couture
À Molsheim, Maison Norki façonne tapis, plaids et mobilier d’exception comme on compose une collection de haute couture : à la main, lentement, avec une exigence absolue. Reportage au coeur des ateliers.
Nous montons d’abord à l’étage. Là-haut, dans l’open space baigné de lumière, Sonia Linard raconte son « voyage familial ». L’histoire commence en 2010, dans son salon. « Je dessinais, sourçais, cousais… Il fallait que je comprenne chaque étape ». Ancienne professeure de piano, elle a grandi dans l’ombre des gestes : ceux de ses grands-parents fourreurs, dont elle a hérité rigueur, patience et précision. Avant de fonder Norki, Sonia Linard était directrice commerciale. Un poste confortable… mais l’urgence de préserver ce savoir-faire familial s’impose. « J’avais besoin de créer quelque chose qui me ressemble ».
Sa signature se nourrit d’inspirations multiples
Le design scandinave, le Bauhaus, les lignes des années 1930 à 1970, les formes organiques contemporaines, la nature, le jardin, les végétaux. Sonia Linard aime les couleurs franches — safran, bleu roi, carmin — mais sourit en évoquant la réalité du marché : « nos clients vont plutôt vers le blanc, le noir, le grège ».
La première collection met 18 mois à voir le jour. Sonia Linard décroche son premier client, en Corse, grâce à un simple emailing. Puis un projet déclenche tout : le chalet à Saint-Moritz avec Jacques Garcia, en 2011. « Il représentait le chiffre d’affaires d’une année entière ». Depuis, l’entreprise s’organise autour de trois pôles : la production, coeur battant du savoir-faire ; la tapisserie d’ameublement, pour les projets hors peau et fourrure ; et la décoration d’intérieur, avec un bureau d’études intégré réunissant architectes et designers.

Les peaux peuvent être teintées naturellement dans plus de 200 coloris. @Laetitia Piccarreta
Sonia Linard nous ouvre une porte secrète
Celle du stock, où reposent les peaux. Mouton, agneau, vache, cheval… des matériaux issus de l’industrie agroalimentaire, sourcés exclusivement en Europe. Les peaux brutes sont envoyées dans la propre tannerie Norki, en Pologne, où elles sont tannées et teintées au pigment naturel avant de revenir ici, pour être assemblées, découpées et brodées à la main.
Dans l’atelier, le temps semble suspendu. Les mains de douze femmes travaillent. Minutieuses, silencieuses. Zoé, spécialiste de la broderie de Lunéville. Elin, la Finlandaise de l’équipe. Zélie, passée par la sellerie au Canada. Toutes oeuvrent debout, sur des pièces exigeantes, et bénéficient d’un rythme pensé pour durer : quatre jours de production par semaine. « C’est un travail d’orfèvre. Il faut en prendre soin », confie Sonia Linard. Ici, ces artisanes ont trouvé un terrain d’expression rare. « Ce que j’aime le plus dans mon métier, c’est la diversité des projets. Aucun ne se ressemble. », confie Mathilde, chef d’atelier. C’est elle qui a impulsé la broderie 3D, mêlant mousse et fil pour donner naissance à des volumes inédits. Lorsque l’on évoque la présence quasi exclusive de femmes à l’atelier — ce jour-là, un stagiaire homme se fond dans la masse — Sonia Linard sourit. « Ce n’est pas volontaire. Mais je crois profondément que le travail est un levier essentiel de la liberté des femmes ». À la fin de la visite, un cylindre animé de reliefs attire notre oeil : c’est un écrin pour les champagnes Pommery. À l’extérieur, le château et sa façade bleue de style élisabéthain. À l’intérieur, l’univers Norki. Une pièce manifeste remarquable.

La Maison est spécialisée dans la couture de la fourrure et le travail des peaux lainées. @Laetitia Piccarreta
Retour au bureau, où nous croisons Thierry, le mari de Sonia. Tous deux passionnés de mobilier vintage scandinave des années 1950 à 1970, ils chinent des pièces d’exception à travers le monde. Dernière trouvaille en date : un fauteuil Ikea de 1945, récemment vendu. Chez Norki, le storytelling passe aussi par la personnalisation : broder un prénom sur un fauteuil, une housse de coussin, créer une pièce qui raconte une histoire.

Tapis, plaids, coussins, rideaux, têtes de lit… Chaque pièce est fabriquée à Molsheim. @Laetitia Piccarreta
Dix ans après sa création Norki reçoit le label EPV en août 2023
Une belle reconnaissance pour cette maison familiale qui fonctionne en circuit fermé, sans sous-traitance, et affiche 100 % de fabrication française.
Aujourd’hui, les pièces Norki habillent les palaces, du Cheval Blanc au Meurice. Trois boutiques — Megève, Gstaad, Paris — exposent les collections comme des galeries. Saint-Moritz et Aspen suivront en 2026. Pourtant, l’ancrage reste alsacien. En témoigne la dernière commande passée sur l’e-shop : Soufflenheim, ville des potiers. Une entreprise familiale devenue référence mondiale sans jamais perdre le fil de son histoire.
Avant de partir, Sonia évoque l’avenir. De la transmission à son fils Louis, déjà engagé dans l’aventure. Et de ce désir de partage, aussi : les 11 et 12 avril prochains, Norki ouvrira les portes de son atelier à l’occasion des Journées Européennes des Métiers d’Art. Une invitation à entrer dans l’envers du décor, là où le geste précède l’objet.
40 route Écospace,
67120 Molsheim.
www.norki.com

Louis, Thierry et Sonia Linard. ©Laetitia Piccarreta