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Jean Hansmaennel

Paroles, Jacques Prévert

Je ne me souviens pas si c’était Paroles, Histoires, La pluie et le beau temps ou encore Fatras. Je ne sais plus vraiment quel fut le premier de ses livres que je lus, ni même comment j’ai rencontré Prévert. Peut- être À l’enterrement d’une feuille morte ? À l’école, sans doute ; entre Maurice Carême et Jean de La Fontaine ; en bonne compagnie. Ou bien est-ce Barbara ? Je ne me rappelle pas.

Je me souviens, j’avais un peu plus de 10 ans, j’avais les oreillons. Je ne devais pas rire, ça faisait trop mal. Je lisais Prévert. Et j’avais trop mal.

L’exemplaire de Paroles que je possède est édité dans la collection Folio, achevé d’imprimer sur les presses de l’imprimerie Bussière à Saint-Amand (Cher), le 31 octobre 1980. La couverture est fanée, fripée, cornée : Prévert, casquette vissée sur la tête, la clope au bec et le regard en coin… parti en fumée trois ans plus tôt. La photo est de Doisneau. Le temps a bruni les pages, en commençant par les bords ; il avance lentement vers l’intérieur, vers le pli central, le sillon du livre, sa source.

Notre Père qui êtes aux cieux / Restez-y

En un Pater Noster, Prévert m’a appris la liberté. Celle du Cancre, qui dit non avec la tête mais oui avec le cœur, ou de l’élève Hamlet, qui choisit d’être ou ne pas être dans les nuages ! La liberté de l’imaginaire, soudain en quartier libre, portée par le verbe, la liberté de l’accent grave.

Être « où » ne pas être / C’est peut-être aussi la question

Prévert m’a ouvert un espace illimité, l’infini de la langue française, avec inventaire improbable et cortège délirant : un jardin, des fleurs, un raton laveur… un jour de gloire, une semaine de bonté, un mois de Marie, une année terrible…un vieillard en or avec une montre en deuil… un membre de la prostate avec une hypertrophie de l’Académie Française. Ici, dans le terreau de la langue, tout, absolument tout est possible.

De deux choses lune / l’autre c’est le soleil

La langue est faite pour être tirée. C’est bien pendue qu’elle est vivante. Frère Jacques sonne les cloches au prêt à penser. Sa poésie n’a pas de pieds, elle a les ailes de la fantaisie.

Vers la fin d’un discours extrêmement important / le grand homme d’Etat trébuchant / sur une belle phrase creuse / tombe dedans

Je me souviens, j’avais un peu plus de 10 ans, j’avais les oreillons. Je ne devais pas rire, ça faisait trop mal. Je lisais Prévert. Et j’avais trop mal.

Christophe Wehrung

L’Homme et ses symboles, Carl Gustav Jung

L’enfant que je reste aime toujours les livres d’images.
Dans le bureau de papa il y avait une bibliothèque qui me semblait immense, gigantesque. Un mur de livres. Il fallait pour en atteindre certains… une échelle. Est-ce possible ? Les étagères étaient organisées par thème, par langue ou par taille. Certains même étaient reliés en cuir ou en peau avec à l’intérieur des écritures étranges, illisibles… du Gothique me disait-on. Ça et là, sur certaines étagères, étaient posés des objets fascinants comme des indices secrets : un pistolet à silex, des pipes en porcelaine, des bouts de sculptures (d’où pouvaient elles provenir ?). Je me souviens aussi fort bien du Chevalier et la mort de Dürer, gravure captivante posée là qui donnait à l’ensemble une tonalité magique ou du moins mystérieuse.
Lorsque je mis la main sur L’homme et ses symboles de C . G. Jung – je devais avoir 12 ans – il s’est passé un truc…

Ce livre m’a troublé et jusqu’à aujourd’hui il reste à mes yeux un grand livre.

Ce n’était pas le texte (que je n’ai lu que bien plus tard), c’était ses illustrations. À chaque page s’entrechoquaient des photos, des reproductions de toiles, de sculpture de tout pays et de toute époque. Ainsi La Bête de Jean Cocteau rencontrait Superman ou Crin-Blanc et les nus (!) de Rubens croisaient un hermaphrodite indien. Là une photo du cosmos, ici un entrelacs viking et une peinture de Chagall ou du Titien. Un mix extraordinaire qui m’a définitivement donné le goût pour l’image, et l’art en général. J’y ai découvert des tech- niques (les estampes, les icônes, les dessins etc.) mais aussi à l’instar du mandala qui figure sur la couverture, que l’image est un support à la méditation.
C’est comme si l’on m’avait soufflé alors à l’oreille : « Tiens c’est pour toi, petit curieux ! »

Hélène Lechermeier

La Société des Jeunes Pianistes,
Ketil Bjornstad

La lecture qui m’a particulièrement touchée, c’est celle de La Société des Jeunes Pianistes de Ketil Bjornstad. Si l’atmosphère mélancolique de ce roman me toucherait sans doute encore aujourd’hui, c’est certainement mon identification au personnage principal qui a fait de cette lecture un moment bouleversant.

Tout comme Aksel, j’avais 15 ans et comme lui, passionnée de piano. J’étais au lycée, et j’entrais dans ma 7 ème année de piano classique au Conservatoire. Si je n’avais connu en rien les épisodes tragiques qu’Aksel connaîtra dans sa vie, je ressentais comme lui, une solitude profonde qui menait à de nombreuses interrogations sur mes désirs, mes aspirations. Plus je lisais ce livre, plus je me sentais proche de lui et surtout, j’éprouvais les mêmes choses que lui quand il jouait du Chopin ou du Debussy.

Très vite la lecture devint à la fois haletante, prenante, puis presque douloureuse.

Au-delà de nos passions communes, c’est aussi ce qui nous différenciait des autres jeunes, qui nous liait. Comme lui, je préférais passer mon temps à faire du piano, de la danse ou du dessin plutôt que de me faire des amis ou vivre les premières expériences de l’adolescence.Très vite la lecture devint à la fois haletante, prenante, puis presque douloureuse.
Tout comme Aksel, je devais passer un examen de musique extrêmement important. Soit je le validais, il n’empêche que toutes les peurs, les angoisses et les doutes que je ressentais, Aksel les vivait aussi. Nous passions par les mêmes phases d’exaltation et de désespoir. La tension extrême avant les auditions d’en- traînement, le soulagement des répétitions réussies, la panique paralysante à l’approche de la date fatidique, la douleur insoutenable de jouer au piano quand on se ronge les ongles jusqu’au sang, les maux de dos dus aux heures de travail… Finalement, j’ai passé mon examen, je l’ai eu, mais je n’étais pas seule cette fois-ci, Aksel était avec moi.

Jean-Luc Fournier

L’attrapeur d’ombres, Yves Berger

1992. J’ai quarante ans et j’arrive à peine en Alsace.
J’erre alors dans une profession que je sais avoir empruntée en attente de retrouver les si belles sensations ressenties dix ans plus tôt, parmi les pionniers des radios libres, malheureusement trop vite noyées dans le boum-boum musical et les fleuves de pubs.

1992. J’ai besoin d’air, j’ai déjà besoin de me réenvoler, de retrouver le journalisme…
Heureusement, la littérature… Quinze ans plus tôt, Yves Berger et son Fou d’Amérique avaient fini de me convaincre de traverser en plusieurs semaines ce qu’on nommait encore alors le Nouveau Monde. L’expression s’écrivait et se pensait à cette époque avec une majuscule à chacun de ses deux mots. Précision utile de nos jours, devenus minuscules…

Alors, le voyage. Avec LE livre de ma vie dans le sac à dos, celui du vieux Jack Kerouak, Sur la route. J’en ai déjà parlé…

Oui, heureusement, la littérature… Berger récidive en 1992. Sur la jaquette de L’attrapeur d’ombres, un indien drapé dans une toge de tissu brodé, majestueux, altier, qui surplombe le Grand Canyon un de ces soirs où les sublimes mauves profonds du coucher de soleil, là-bas, sont d’une telle beauté que les larmes vous montent forcément aux yeux…

Dès les premières pages, et grâce à cette écriture magnifique aujourd’hui presque oubliée, j’ai été moi aussi Faucon pèlerin et j’ai voyagé de nouveau d’est en ouest, à mon affaire dans le gigantisme des montagnes, des massifs volcaniques, des forêts, des plateaux herbeux, des cirques, des lits de lave, des prai- ries alpines, du ciel…
J’ai été habité aussitôt par l’esprit de L’attrapeur d’ombres, ce Shadow-Catcher, indien de la tribu des Nez Percés, peut-être un personnage vivant, peut-être un être de fiction…
Le voyage immobile fut délicieusement interminable, de Los Angeles à Salt Lake City, dans la somptuosité unique de cinq parcs nationaux de l’Ouest américain, Shadow Catcher veillant sur moi.

Avril 2019. Énième retour à New-York, les yeux une nouvelle fois fixés sur Broadway Av. du haut de l’Empire State Building : la légende dit qu’elle épouse le tracé d’une ancienne piste foulée il n’y a pas si longtemps au fond, cinq cents ans, par les indiens Séminole qui vivaient ici.

 D’est en ouest, à mon affaire dans le gigantisme des montagnes, des massifs volcaniques, des forêts, des plateaux herbeux, des cirques, des lits de lave, des prairies alpines, du ciel…

Puis le 22 mai dernier, à la Librairie Kléber, j’ai interviewé Ernie LaPointe, qui perpétue la mémoire de son arrière-grand-père, le légendaire chef lakota Sitting Bull. Il a chanté, j’en ai encore des frissons…
Je sais depuis toujours que L’attrapeur d’ombres, Shadow-Catcher, ne me quittera jamais

 

Christina Kruger

Clair de femme, Romain Gary

J’ai lu ce livre pendant mon premier stage en Cabinet d’avocat, alors que j’étais inscrite à l’École de Formation du Barreau à Paris.
Il m’avait été recommandé par une des avocates exerçant au sein de ce Cabinet. Je découvrais alors ce qu’était le métier d’avocat, et cette future consœur était pour moi une référence, aussi bien humaine que professionnelle, dans ce contexte particulier d’initiation. Lorsque, enthousiaste, elle m’a parlé de ce livre et de son auteur, j’ai voulu les découvrir.
J’ai été frappée par l’expression très directe et à la fois poétique de Romain Gary, percutant de finesse et de justesse lorsqu’il évoque les liens qui peuvent se faire entre deux êtres au hasard de leur vie et de ses dérives : l’expérience de la solitude et la douleur de la perte. Les thèmes abordés dans ce roman sont pour moi ceux, essentiels, qui nourrissent les hommes et les femmes dans leur quête de vie : l’amour et au-delà de l’amour, la rencontre des âmes, la perte de l’autre et la douleur qui y est attachée, comment dépasser cette violence, et la mort, composante même de la vie.

Loin de la facilité et de ce qui est convenu, avec sincérité — c’est cela qui m’a plu.

Des personnages un peu excentriques, loin d’être lisses, attachants par leurs blessures, cabossés par la vie, mais tous si vivants et énergiques, et malgré la souffrance, portés par une soif du beau et du bon. Romain Gary exprime et donne vie à des émotions complexes, d’une manière à la fois subtile et puissante, avec profondeur, faisant aussi, de temps à autre, sourire son lecteur, et ce malgré la difficulté du sujet. Il montre que la vie et les êtres sont tout sauf uniformes et linéaires, avec un brin de dérision face à ce qui reste une grande – et somme toute belle « comédie ».
Loin de la facilité et de ce qui est convenu, avec sincérité – c’est cela qui m’a plu.

Crédits photos : Sophie Dupressoir

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