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Les belles rencontres de Jean-Pierre Ritsch-Fisch

Le plus grand galeriste de Strasbourg, en contact permanent avec les collectionneurs du monde entier, nous a ouvert les portes de sa galerie et celles de ses souvenirs. Une belle leçon : l’opiniâtreté, le talent et le travail finissent toujours par payer…

C’est une scène qui a eu lieu voilà cinquante ans dans le collège privé suisse dans lequel le jeune Jean-Pierre Ritsch-Fisch (15 ans, à l’époque) suivait ses études. « Un prof de français, histoire-géo et philo, très grand collectionneur d’art, a semé alors une petite graine qui n’a cessé de pousser ensuite «  se souvient-il aujourd’hui. « Il avait la tête de Lénine et une de ses premières paroles a été de nous dire que nous étions tous des petits bourgeois ! Après, il nous a montré les films de Chaplin, Eisenstein : vous allez apprendre à voir si le réalisateur est bon, disait-il. Avec lui, on a vu toutes les pièces de Brecht au théâtre, on dinait avec les artistes ensuite, les ballets de Béjart, des expos de toutes sortes, peinture, tapisserie… En français, sa méthode était simple : faites-moi quatre lignes seulement, mais dignes de Camus, Sartre ou Maurois ! »

Jean-Pierre Ritsch-Fisch se souvient encore de son appartement : « Il y avait au moins 250 tableaux aux murs ! Cet homme m’a appris à voir les peintres qui étaient porteurs d’une idée nouvelle et pas que les simples suivistes… Et quand, plus tard, j’ai été amené à le remercier pour tout ce qu’il m’avait apporté, il m’a dit : c’était à l’intérieur de toi, moi, j’ai juste réussi à ouvrir la fenêtre… »

Qui n’a jamais rêvé d’une telle rencontre ? La suite ne pouvait alors qu’être évidente…

BARBUS MÜLLER | Or Norme

les Barbus Müller – Anonyme

Une obsession : collectionner…

Parmi les peintres dont les œuvres étaient accrochées sur les murs de l’appartement du divin professeur, celles de Léon Zack, un peintre russe naturalisé français né à la fin du XIX ème siècle et dont l’atelier se trouvait à Paris. « Je lui ai d’abord acheté une aquarelle » se souvient Jean-Pierre. « Enfin, il me l’a quasiment offerte… Puis, avec l’aide de mes parents, j’ai ensuite fait l’acquisition de deux de ses toiles… Avec une amie parisienne, je courais les grandes expos de la capitale, je n’en ratais pas une, c’étaient d’exceptionnels moments de liberté. L’une d’elles, nommée « 60-72 » avait été montée pour, en quelque sorte, préfigurer l’ouverture du Centre Pompidou à Beaubourg. Normalement, ils devaient être 350 artistes au départ mais l’esprit post-68 a écrêmé tout ça. 60 artistes émergents ont fini par exposer et, à même le catalogue de l’expo, j’ai noté les noms à collectionner. J’ai fini par découvrir le mouvement de la « figuration narrative », les Jacques Monory et autres, je les ai tous rencontrés et j’ai eu la chance de repérer et dénicher leurs œuvres et j’ai alors vraiment commencé à collectionner ! »

Collectionner c’est bien, mais travailler et gagner sa vie c’est mieux : voilà en substance le message parvenu de la famille. « Il faut t’assumer ! » lui dit son père. « J’ai donc dû travailler dans une usine » se souvient Jean-Pierre.

C’est alors qu’un des conservateurs du musée d’art moderne  pousse la porte de la boutique familiale de vente de fourrures : « Je voudrais parler à M. Ritsch-Fisch. Le père ? Non, le fils, je voudrais lui emprunter quelques tableaux pour une exposition… » « Mon père était ravi, il venait sans doute de réaliser que ce que je voulais faire avait un sens. Il m’a alors proposé s’intégrer l’entreprise familiale… »

Hervé Bohnert : Sans titre – Bois sculpté | Or Norme

Hervé Bohnert : Sans titre – Bois sculpté

La découverte de l’art brut

Fort de cette « stabilité », la collection de Jean-Pierre Ritsch-Fisch va donc s’étoffer, jusqu’à ce qu’un douloureux divorce vienne ruiner sa vie. Ce sera une sombre année 1996 : « Pendant plus d’un an, j’ai été dans une vraie misère et une profonde solitude. Heureusement, j’avais un chat… » rajoute-t-il.

La connexion avec ce qui va devenir sa marque de fabrique, l’art brut, s’est réalisée dans ces moments-là : « Quand on frôle soi-même le précipice, on comprend mieux pourquoi et comment travaillent ces artistes, comment ils créent à partir de leur relation au monde. Pour remonter la pente, à partir d’une petite collection d’art brut qu’il me restait, je me suis mis à faire du porte-à-porte auprès des psychiatres de Strasbourg. Hormis une fois, je n’ai rien vendu… Mais j’y croyais… Chaque soir, je me disais que ce serait pour le lendemain ! »

Une fois de plus, le destin va jouer son rôle et ce ne sera pas tout à fait le rôle du hasard. Repérée par Suzanne Pagé, la directrice du musée d’art moderne de la Ville de Paris, la petite collection  de Jean-Pierre Ritsch-Fisch sur la Figuration narrative est jugée assez cohérente pour qu’une de ses œuvres soit présentée dans « Passion privée », une expo consacrée aux 9O plus grands collectionneurs de France. « Je devais être le 90ème » se rappelle-t-il en souriant. « Au finissage, je suis abordé par un monsieur d’un âge déjà avancé qui me demande un topo sur ce que je possèdais. Puis ensuite, après s’être assuré qu’un tableau que j’avais en photo était bien en ma possession, il me l’achète, me fait un chèque et me dit qu’il va passer le récupérer dans deux jours à Strasbourg ! Il m’annonce même qu’il viendra avec son épouse ! J’ai déniché un restaurant typique pour l’accueillir correctement, je n’avais même pas de quoi mettre de l’essence dans ma voiture ! J’ai fini par me demander qui était vraiment cet homme. Un ami conservateur m’a alors appris qu’il était une des plus grandes fortunes du nord de la France, un énorme collectionneur, un des plus grands de France, à l’époque ! Une fois dans mon pauvre appartement où j’entassais mes tableaux à terre, contre les murs, sans même les accrocher, il fait le tour et me dit : « Notez tout ce que ça vaut, les noms et les prix en face ! » Il a pris tout ce que j’avais noté. Il y en avait pour 150 000 F. Il est parti, je ne m’étais même pas encore rendu compte de ce qui venait de se passer ! »

Un vrai professionnel

Cette rencontre déterminante va donc lancer définitivement Jean-Pierre Ristch-Fisch sur la voie royale des rencontres avec les collectionneurs du monde entier. La FIAC de Paris qui l’invite une première fois (quinze autres suivront), d’autres foires qui s’enchaineront (Cologne, New-York), cela ne s’arrêtera plus. Sa renommée et son expertise en matière d’art brut a depuis bien longtemps dépassé les frontières alsaciennes et hexagonales. « Je suis en contact régulier avec les plus grands collectionneurs américains » dit-il à son retour de l’officiel Art Fair de Paris (Le Off de la  FIAC-ndlr). « J’ai vu beaucoup de galeries d’art qui vendent de l’avant-garde, beaucoup de choses difficilement compréhensibles. Nous, avec notre art brut, on a fait un tabac et on a beaucoup vendu. La clientèle des collectionneurs nous a souvent dit que c’est notre stand qui l’avait le plus intéressée, avec laquelle elle s’était sentie le plus en phase. »

Sur le sujet évidemment capital de l’importance du cash disponible qu’on devine essentiel de pouvoir aligner dans une activité aussi importante que la vente d’œuvres d’art contemporain, Jean-Pierre Ritsch-Fisch reste lucide : « Les banques ne m’ont jamais prêté. Elles m’autorisent aujourd’hui un débit ridicule qui est couvert par une assurance qui leur garantit le triple ! C’est d’ailleurs peut-être un mal pour un bien. Quand on dispose de trop d’argent, on est peut-être tenté de faire des bêtises… Donc, je suis condamné à être très attentif sur la question de mes achats, et je dois notamment m’assurer d’avoir trois ou quatre pistes sérieuses pour revendre tout de suite. Cependant, dès que je dispose de quelques sous, j’achète tout de suite et deux ou trois fois, j’ai fait appel à quelques amis proches pour m’accompagner dans certaines démarches. Je ne m’en sors pas trop mal finalement d’autant que je connais certains grands noms de la profession qui, eux, sont à la cave de la cave. Il faut être prudent dans ce métier : aujourd’hui, je ne m’inscris à aucune foire sans être sûr qu’au moins mes dépenses seront intégralement couvertes ! »

St-art : un divorce consommé ?

Nous tenions à conclure cette belle rencontre en revenant sur le dossier, sensible ici, de la non-participation de la galerie de ce grand collectionneur à St-art, la foire strasbourgeoise d’art contemporain. L’an passé, notre revue s’était fait l’écho de cet état de fait dans un article qui avait fait grincer quelques dents du côté du Wacken : « Cette année encore, je n’y serai pas «  nous a-t-il confirmé «  mais le grand patron de GL Events, qui a repris les activités du Parc Expo, souhaite apparemment faire souffler un vent nouveau pour les trois ans à venir. Il est venu me voir et j’ai accepté de l’aider dans le cadre d’une belle rencontre avec les entreprises, pour les aider à appréhender ce qu’était bâtir une collection à partir de sommes placées dans des œuvres d’art et pas dans des objets de décoration certes sympathiques mais dont ils se lasseront très vite. C’est à dire comment monter une collection et surtout les alerter sur les erreurs à ne pas commettre. Je lui ai confirmé que j’étais prêt à apporter toutes les informations nécessaires sur le sujet important de la défiscalisation de l’achat d’œuvres d’art» conclut Jean-Pierre Ritsch-Fisch qui, à l’heure du bouclage de notre revue le 20 novembre dernier, attendait encore un retour sur ses propositions…

Galerie Ritsch-Fisch
6, rue des Charpentiers – Starsbourg
Tél. 03 88 23 60 64
www.ritschfisch.com

Photos : Médiapresse – dr

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