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« Siècle mien, brute mienne, qui saura
Plonger les yeux dans tes prunelles »
Ossip Mandelstam

Peintre autodidacte, Mathieu Boisadan capture le poids de l’Histoire européenne. Entre iconographie classique et symboles de la culture pop, il réinterprète la destinée du vieux continent.

Un café au coin d’un feu de bois, qu’espérer de mieux comme cadre pour un entretien ? Ce matin d’hiver, Mathieu Boisadan nous accueille chez lui pour évoquer sa peinture, mais aussi l’Histoire de l’art et celle de l’Europe de l’Est. Fraîchement rentré d’un décrochage dans une galerie parisienne (Galerie Patricia Dorfmann), il lui faut répondre à ses obligations de professeur aux Arts Décoratifs de Strasbourg (section Art) même s’il avoue n’avoir qu’une envie, retourner travailler dans son atelier au Port du Rhin.
Cet ancien étudiant en philosophie n’a reçu aucune formation artistique. A 42 ans, il est cependant un peintre à l’univers pictural puissant et à la renommée grandissante. Si l’on peut reconnaître dans sa peinture les codes du symbolisme russe à la Mikhaïl Nesterov ou encore les couleurs pétries de lumière d’un Frantisek Kupka, Mathieu Boisadan a su développer un univers percutant à la frontière du documentaire et de l’onirisme.

Entre le collectif et l’hyper-individualisme

« Ce qui m’intéresse, c’est à la fois une histoire personnelle et plus large. La chute du Mur de Berlin a eu lieu quand j’avais 12 ans, il y avait cette dichotomie entre un monde en pleine lumière, les Etats-Unis et, de l’autre côté, un territoire complètement inconnu. Le bloc communiste est très vite devenu un fantasme personnel« . Yougoslavie, Bosnie, Russie, Mathieu a beaucoup voyagé dans les pays d’Europe de l’Est et participé à plusieurs résidences d’artistes. Des voyages sous la forme d’un pèlerinage dans ses propres fantasmes qui ont profondément influencé son univers pictural.
« Il y a dans ma peinture une espèce de profusion, je suis entre le collectif, ce qui est nécessaire pour qu’une société se construise, et l’hyper-individualisme, ma liberté de penser. Ce que je propose, c’est de revenir à une forme du sensible, à quelque chose qui ne tient pas de la règle ou du code qu’on t’impose, comme par exemple dans la société communiste« .

Une peinture sensible, toujours en lutte et où les corps, souvent nus, semblent évoquer les violences des conflits qu’a connus l’Europe de l’Est le siècle dernier. Une façon pour Mathieu d’exprimer un besoin cathartique mais aussi d’instaurer un dialogue avec le public, « j’ai une appétence pour la violence parce que j’ai besoin que la peinture vienne aux gens, il y a du coup une forme d’expressionnisme. La violence tient peut-être aussi de mon caractère. J’ai grandi en Suisse, c’est une société mécanisée, tout est construit comme des Playmobil, même les rapports humains, pour moi c’est angoissant, oppressant« .

Penser la liberté…

Mathieu est parti explorer l’Europe de l’Est plusieurs semaines l’année dernière. La Russie avec d’abord Moscou et Saint-Petersbourg, jusqu’à Irkoutsk en Sibérie, les bords du lac Baïkal et enfin Vladivostok. Un voyage en Transsibérien mais aussi un voyage intérieur au cours duquel il a pu approfondir sa connaissance et confronter fantasme et réalité.
« La Russie, aujourd’hui, est un territoire hypercapitaliste, c’est très étrange, très ostentatoire. C’est aussi une société autoritaire avec beaucoup de contrôles de police. Moscou est la ville où il y a le plus de milliardaires au monde et en même temps c’est très pauvre. Dans la campagne, les gens sont plus accessibles, ils sont étonnés que tu sois là ». Une Russie à deux visages menée par un Vladimir Poutine fédérateur : « les Russes sont très fiers, ce qu’ils aiment chez Poutine, c’est qu’il a redonné du pouvoir à la Russie sur la scène internationale« .
Strasbourgeois de cœur malgré sa curiosité pour l’Est, Mathieu vit en Alsace, un espace à part, chargé de culture et de légende, propre à la création : « C’est le territoire de l’Or du Rhin, l’Alsace ce n’est pas tout à fait la France, j’ai l’habitude de ses codes, c’est pour moi quelque chose de très positif« .
Après avoir été exposées jusqu’à fin février à Bruxelles, ses toiles se sont envolées ensuite vers la Russie.
La peinture de Mathieu Boisadan est à son image, intransigeante et ouverte, elle explore les Hommes et l’Histoire qui les porte, par-delà les frontières : « Peut-être que le statut d’artiste se joue là, dans cette capacité à penser la liberté » dit-il.

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