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La ville-théâtre depuis soixante-dix ans

De la célébrissime cour d’honneur du Palais des Papes jusqu’au moindre local pompeusement rebaptisé « théâtre » en passant par le Cloître des Carmes ou le Théâtre municipal, c’est toute une ville qui chaque mois de juillet voit son cœur battre autour de l’art dramatique et s’offre une véritable orgie artistique au pays des cigales…

Se balader jusqu’à se perdre dans les venelles, certaines tellement étroites que la lumière du soleil s’en vient les caresser une poignée de minutes à peine avant de disparaître pour les prochaines vingt-quatre heures. S’enhardir place de l’Horloge où la foule des curieux cohabite avec les jeunes comédiens les plus motivés pour « vendre » leur spectacle aux badauds saturés de flyers et qui croulent sous les sollicitations. Déguster un thé glacé place des Carmes, se renseigner sur la programmation du Cloître des Célestins et ne jamais se départir de l’impressionnante bible des spectacles du « Off » où sont déjà notées précieusement les quelques perles à ne rater sous aucun prétexte…

Début juillet de chaque année, Avignon abandonne ses tristes vêtements élimés de ville quasi sinistrée par la rudesse des temps économiques, se maquille, enfile ses somptueux costumes de scènes et, sous la lumière des projecteurs enfin réactivés, redevient la scène du plus célèbre des festivals de théâtre. Soixante-dix ans que ce miracle se reproduit à date fixe…

Passions françaises

Les murs de la cité papale ne sont pas en reste : ils parlent. Ils disent qu’ils entendent encore des voix disparues à jamais ou qu’on n’entend plus guère aujourd’hui : celle de Jean Vilar, grâce à qui tout débuta, et qui, dès 1951, eut le génie d’intégrer au Théâtre National Populaire (à l’époque, les bobos n’existaient pas et ce dernier adjectif n’avait rien d’infâmant) qu’il venait de relancer les Jean Négroni, Alain Cuny, Michel Bouquet, Silvia Montfort, Jeanne Moreau, Maria Casarès, Philippe Noiret, Monique Chaumette, Jean Le Poulain, Charles Denner, Georges Wilson, entre autres et le jeune premier cinématographique Gérard Philipe qui devint vite une extraordinaire icône avant sa disparition trop prématurée une poignée d’années et quelques triomphes plus tard.

Avignon, ce Festival si synchrone avec les passions françaises : tour à tour traité de fasciste, stalinien, populiste et même cosmopolite, l’orgueilleux et formidable Jean Vilar y fit littéralement naître et se développer l’idée d’éducation populaire en imposant de fait la première décentralisation théâtrale. Pour la première fois depuis toujours, les créations les plus audacieuses ne naissaient pas à Paris. Ce fut le véritable coup d’envoi d’une des plus audacieuses mises en œuvre d’une politique culturelle publique en France, dont l’apogée survint durant la décennie d’après, avec André Malraux à la baguette. Ses successeurs (Jean Vilar dirigea le Festival jusqu’à sa mort, en 1971) surent tous avoir l’intelligence de surfer sur cette splendide nouvelle vague théâtrale.

Avignon ne fut jamais un festival anodin : Jean-Louis Barrault et sa bande de l’Odéon le bouscula en 1965, le forçant ainsi à s’ouvrir béant sur une durée portée à un mois en 1966, Roger Planchon venant jouer les trublions et le chorégraphe Maurice Béjart y créant un Ballet du XXème siècle que d’aucuns jugent encore aujourd’hui inégalé.

Evénement considérable : en 1966 naît un Festival Off, inspiré par le généreux André Benedetto à partir de son Théâtre des Carmes. Vilar, dès l’année suivante, fit sortir le In du seul Palais des Papes où il se produisait encore pour envahir quatre autres lieux devenus depuis emblématiques.

Passions françaises, disions-nous : en 1968, le préfet eut l’idée saugrenue de censurer La Paillasse aux seins nus, de Gérard Nevas, qui devait se jouer à Villeneuve-lès-Avignon, juste de l’autre côté du Rhône. Le coincé fonctionnaire y avait décelé « une potentielle présence de terroristes anarchistes » quelques semaines après les événements de mai qui avaient paralysé le pays. Ce fut le coup d’envoi de manifestations toutes plus spontanées les unes que les autres qui perturbèrent complètement le programme du Festival, l’ « agit-prop » prenant le pas à la moindre occasion…

Depuis, Avignon ne se départit jamais de sa réputation de chambre d’écho de l’air du temps. En 2003, la grève des intermittents du spectacle provoqua l’annulation du Festival (aucune œuvre ne fut jouée mais le spectacle de la rue y fut permanent). Les années suivantes virent s’opposer les personnalités les plus variées dans un gigantesque remake des anciens et des modernes, le texte contre la performance : « un catastrophique désastre artistique et moral » pour le Figaro.

Toujours de l’audace…

Depuis trois ans, et pour la première fois depuis Jean Vilar, c’est un artiste, le talentueux Olivier Py, qui dirige le festival. Courageux, le nouveau directeur appelle publiquement les électeurs avignonnais à faire barrage au Front national, arrivé en tête du premier tour des élections municipales de 2014, indiquant sans ambage qu’en cas d’élection des lepénistes, le Festival se déroulerait dans une autre ville dès l’année suivante. Levée de boucliers d’une certaine partie de la presse… Controverse. Le FN est battu…

En juillet dernier, le In d’Avignon fut surtout marqué par le retour de la Comédie Française, ses comédiens produisant une superbe adaptation théâtrale du scénario du film « Les Damnés » que Visconti réalisa en 1969, le hollandais Ivo van Hove signant une mise en scène très inspirée.

Le 10 juillet dernier au soir, tandis que la France noyait son chagrin après l’échec de sa sélection nationale en finale de l’Euro de football, France 2 diffusait l’intégrale de la captation de la première des Damnés. Nul doute que Jean Vilar aurait applaudi des deux mains à une telle initiative, redonnant tout son sens au théâtre populaire dont Avignon s’est toujours voulu le vecteur depuis les origines.

Soixante-dix ans que ça dure…

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