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Simone Fluhr a filmé l’ailleurs de la rue dans son documentaire Rivages sorti en novembre 2016. Ces vies resserrées au ras des pavés, sans abri mais non sans humanité. Car l’humanité ne s’éteint pas avec la marginalité, souligne-t-elle, lorsque nous la rencontrons un peu plus d’un an après la sortie du film.

 

« Je suis partie d’une question toute simple, qu’est-ce que ça peut vouloir dire « vivre à la rue » , comment se situent les uns et les autres par rapport à ces questions philosophiques qui nous appartiennent à tous : l’amour, la solitude, l’attachement, la mort ?».
Une question qu’elle a posée en faisant d’elle-même « une page blanche », sans présumer savoir où cela allait la mener, sans y mettre de dimension politique. « Je n’ai pas approché la galère concrète, dit-elle. Je n’ai pas cherché à savoir comment se laver, manger, dormir. Je n’ai pas abordé la question du nombre de personnes à la rue qui a décuplé avec, parmi elles, de plus en plus de jeunes, de personnes âgées et de femmes. D’autres le font et le feront par des films et des livres mais ce n’était pas mon propos… » ajoute-t-elle.
Elle est simplement allée à la rencontre de Johnny, Jean-Luc et Monique en espérant qu’ils se sentent « dans un moment de parole où ils ne seraient ni jugés, ni manipulés ».

L’inattendu de l’art

Elle s’est faite écoute sans décider à l’avance de ce qu’elle voulait entendre et c’est ce qui a permis que jaillisse l’inattendu de l’art. « Je ne l’ai pas cherché, je l’ai juste trouvé », dit-elle. « Je savais que Monique écrivait des poèmes mais ce n’est qu’à son troisième retour à Strasbourg que Johnny m’a dit dessiner. Quant à Jean-Luc, c’est au fur et à mesure de mes passages dans sa « maison sous le pont » que j’ai découvert ses dessins et des citations de Léo Ferré telles que « les premières images de l’enfance font le cinéma de la vie ». Il m’a parlé de tout cela… »
« La donne de l’art est importante, dit Simone en parlant à nouveau de Jean-Luc qui vit du RSA sans pouvoir faire la manche car les contacts avec ses semblables l’effrayent. Il a peu d’argent mais préfère acheter des crayons et du papier plutôt qu’un réchaud avec lequel il pourrait réchauffer ses boîtes de raviolis ».
« On n’est pas que besoins vitaux, il y a en chacun de nous des choses qui nous élèvent, nous portent à aller ailleurs. »
Comme une transcendance envers et contre tout, une flamme qui donne à chacun sa précieuse singularité, tout cela a vibré une année durant et vibrera encore. Le film a eu un devenir. Une sélection au festival « Traces de vie » à Clermont-Ferrand, une étoile à la SCAM qui lui a valu une nouvelle diffusion strasbourgeoise en février dernier et puis aussi des moments inattendus comme lorsqu’à l’issue d’une projection au centre socio-culturel de Vendenheim, une dame est venue voir Simone pour lui demander d’intervenir dans sa classe de terminale autour du thème « l’art est-il futile ou nécessaire ? ». L’art, on y revient…
Le film vit, il est vu et c’est essentiel « car il n’existe que parce qu’il s’adresse aux autres », dit la réalisatrice.

Si les opinions publiques bougent, les politiques bougeront…

Simone a gardé des liens avec ses trois interlocuteurs. Avec Johnny qui la prévient par courriel lorsqu’il revient à Strasbourg, avec Jean-Luc à qui elle rend visite, avec Monique devenue mulhousienne et avec qui elle collabore dans ses actions militantes.
Et elle ? Comment se sent-elle à l’orée de 2018 ? « Mieux, si je pense à quelques signes positifs », dit-elle. La plus grande implication de la presse dans la question des sans-abri et des réfugiés la réconforte tout comme le fait que Roland Ries ait rejoint la déclaration commune de maires de France appelant l’État à « prendre ses responsabilités ». « Les politiques ont peur des opinions publiques, si celles-ci bougent face au réel, ils bougeront. »

Un projet autour de Jean-Luc Nancy

Son travail de réalisatrice dans la société Dora Films fondée par son compagnon Daniel Coche est pour elle une nouvelle vie entamée après quinze ans d’engagement auprès des réfugiés. Elle a tout donné et n’a plus « la force d’accompagner les gens au quotidien dans leur galère » mais elle a encore « la force de témoigner ».
Aujourd’hui, elle travaille à un projet autour de Jean-Luc Nancy avec une question centrale : « Qu’est-ce qui fait que quelqu’un fait de la philosophie son destin ?». « Jean-Luc est né en 1940, il a grandi dans un monde qui a connu le mal absolu et moi, je suis arrivée juste après… Je l’embarque dans mes questions existentielles à moi… »
À elle qu’une seule chose effraye : « la crasse du cœur ». Celle que nous devons tous traquer, ou tout au moins reconnaître, en nous-mêmes.

Le film Rivages est disponible en DVD sur le site de Dora Films (10 euros sans frais de port) www.dorafilms.com

 

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