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Scientifique, médecin généticien, chercheur, président d’université et désormais essayiste à succès, Axel Kahn pratique la marche depuis toujours. Il se souvient avec nous de l’origine de cette passion et en détaille les vertus avec force et anecdotes. Portrait d’un marcheur invétéré…

Il ne faut que quelques petites minutes avant que n’éclate le premier éclat de rire tonitruant dans le salon de son appartement parisien où nous reçoit Axel Kahn. Ce même rire qu’on a si souvent entendu provenant de son frère Jean-François, au détour d’un débat où la polémique n’est jamais très loin. Loin d’agresser, ce rire (véritable marque de famille) est plutôt perçu comme spontané, convivial, généreux… Axel Kahn a donc accepté dans l’instant et avec enthousiasme le principe de ce portrait, destiné à ouvrir notre dossier sur La Marche. Une activité qui, pour lui, et aussi loin que ses souvenirs portent, a toujours été naturellement présente…
« Depuis tout petit, aussi loin que je me souvienne, la marche était pour moi une réalité. Dans ce petit village de la Touraine où j’ai été laissé à la garde d’une paysanne extrêmement pauvre, presque illettrée, Maman Nounou que j’adorais et qui me le rendait bien n’avait pas d’autre moyen de se déplacer, tout simplement. Dès que je l’ai pu, je trottinais à ses côtés. Plus tard, en toute liberté, je ne cessais de me balader, pour aller chez Charlotte la fermière ou accompagner son fils Raymond qui labourait sur le plateau. En 1950, j’ai six ans et je rejoins ma vraie famille à Paris. C’est un drame pour moi, cet arrachement à Maman Nounou et à sa campagne. Je deviens alors un petit garçon assez hostile, rétif, qui fait bêtise sur bêtise. Pour me calmer, on m’inscrit aux Louveteaux puis ensuite aux Scouts de France : les marches, les camps, les jeux de nuit ou de jour : la marche est là encore omniprésente. Ensuite, je parcours l’Europe à pied et en auto-stop, et je randonne en montagne avec des amis d’abord, puis ensuite en couple amoureux et enfin seul. Ces randos en haute montagne vont vite constituer l’essentiel de mes vacances et elles ont représenté plusieurs centaines de kilomètres chaque année. Je peux dire que j’ai ainsi parcouru toutes les montagnes françaises, Corse et Ile de la Réunion comprises, italiennes, espagnoles, dans tous les recoins imaginables… »

Traverser la France : un rêve vieux de trente ans…

Début 1980, « assez tard » comme il le dit lui-même, Axel Kahn découvre Le chemin faisant, le superbe livre de l’écrivain-voyageur Jacques Lacarrière. Paru en 1974, ce livre quasi mythique dans le monde des marcheurs raconte « mille kilomètres à pied à travers la France » de l’époque, l’histoire d’une longue marche des Vosges jusqu’aux Corbières, aux frontières de la philosophie et du récit initiatique. « J’ai tellement adoré ce livre que je me suis promis, avec la femme dont j’étais follement amoureux à l’époque, que dès que nous en aurions le temps, nous mettrions nos pas dans ceux de Jacques Lacarrière. Et puis, ce sont les choses de la vie, nos itinéraires se sont séparés. Durant toute ma carrière professionnelle, je n’ai cessé de marcher malgré toutes les contraintes rencontrées mais dès que j’ai quitté mon dernier poste important, celui de président d’université, j’ai réalisé que rien ne me tentait plus que de réaliser cette traversée de la France parmi toutes les possibilités qui s’offraient à moi du fait de mon expérience, ma notoriété ou la position sociale qui était la mienne. Il me fallait enfin mettre à exécution ce vieux projet, la traversée du pays en diagonale, du nord-est au sud-ouest, comme Lacarrière l’avait réalisé avant moi…  Ce fut en mai 2013, un an plus tard que prévu car en mai 2012, je randonnais à pied dans les rues de Paris en menant une campagne électorale contre François Fillon… et d’ailleurs, cette campagne, je l’ai menée entièrement à pied. Douze à treize kilomètres par jour à haranguer les foules, faire des stand-up, distribuer des tracts ». Avec un échec à la clé, commentons-nous. « Non, pas vraiment un échec » rétorque Axel Kahn du tac-au-tac. « La circonscription était ingagnable. Autrement, les socialistes ne m’auraient pas demandé d’y aller, ils y seraient allés eux-mêmes ! », un énorme éclat de rire ponctuant alors cette saillie…

J’ai réalisé que rien ne me tentait plus que cette traversée de la France en diagonale

Le printemps 2013 arrive donc et c’est le moment choisi pour entamer le périple. Point de départ retenu : Givet dans la Meuse, à la frontière belge, puis les Ardennes, l’Argonne, la Champagne, la Bourgogne, le Morvan, l’Allier, le Forez, la région du Puy-en-Velay et le début du fameux chemin de Compostelle via l’Aubrac, le Quercy, le Gers, la Chalosse, le Béarn, le Pays Basque jusqu’à la frontière espagnole pour bifurquer vers le nord-ouest pour suivre la crête pyrénéenne et gagner la Rhune et Saint-Jean-de-Luz, l’étape ultime.
« Le premier mois, la météo m’a offert un temps historique » se souvient Axel. « C’était le printemps le plus pluvieux du siècle, disait-on. J’ai traversé la Marne en zigzaguant à travers de fortes inondations et Troyes a connu cette année-là une inondation centennale. C’est bien simple, entre le 8 mai, jour de mon départ, et le 3 juin, il a plu matin, midi et soir ! Je partais le matin, il faisait trois degrés et à mon arrivée dans l’après-midi, le thermomètre affichait à peine huit degrés. Je me tapais chaque jour orage de pluie après orage de grêle et malgré mes cinq couches de vêtements superposées, j’étais en permanence transi de froid. Et bien, malgré tout et je vous jure que c’est vrai, à chaque fois que je me demandais ce que je pouvais bien faire là dans cette galère quotidienne qui n’en finissait pas, je me posais cette question : y a-t-il une situation et un endroit où je serais mieux que là où je suis à faire ce que je fais ? Et bien la réponse a toujours été négative… »
Dans ces conditions dantesques, notre marcheur est souvent contraint d’emprunter des routes goudronnées (« les plus petites possibles » précise-t-il) affrontant le comportement de quelques automobilistes ravis de l’éclabousser copieusement en le croisant (« sans doute n’était-ce qu’un complexe de persécution imaginaire… »). À la frontière des Ardennes et de la Marne, un autochtone ignore le pauvre hère avec sa grande cape rouge toute crottée et tremblant de froid qui lui demande s’il n’aurait pas un endroit au sec qu’il puisse prendre un instant pour déjeuner. « À cinquante mètres, vous avez un abribus… » sera la seule réponse… Plus tard, dans la Haute-Loire « le début du Sud » comme dit joliment Axel Kahn, un habitant, juché sur une échelle, est en train de cueillir des cerises. Une grosse branche bien chargée de fruits dépasse de la propriété. « Je peux en cueillir quelques-unes ? » demande-t-il. « Attendez, je vais vous en remplir un grand sac… » Aussitôt dit, aussitôt fait et alors qu’Axel Kahn s’apprête à reprendre le chemin, c’est l’épouse du généreux donateur qui sort de la maison, un panier en main et rajoute sans discussion possible toutes les cerises qu’il contenait. « Je suis reparti avec au moins huit kilos de ces belles cerises rouges. Je les ai peu à peu toutes mangées et évidemment, j’ai été malade comme un chien… » avoue-t-il en riant une nouvelle fois à gorge déployée.
Bientôt, heureusement, le froid et l’humidité cèdent la place de façon tout aussi brutale à la canicule. Dans le Gers, un petit village de carte postale, avec sa place où un gigantesque platane offre une ombre providentielle pour la petite terrasse d’un café, fournit l’occasion d’une halte bienvenue. Alors qu’il déjeune tranquillement, il est rejoint à une table voisine par un quatuor de Gersois, dont une aïeule « extrêmement aïeule (rires), entre 80 et 90 ans, mais très vive » se souvient-il. Et le patron leur dresse la table, avec une superbe nappe orange qui flamboie sous la belle lumière du lieu. « Ah ! je vois que tu nous mets la nappe de soleil !.. » s‘écrie la vieille dame. Alors, le patron dit : « M’sieurs dames, je vous sers à boire ?»  Et l’aïeule de répliquer : « Oui, apporte nous donc ton p’tit rosé de la dernière fois, celui qui ravit l’âme ! ». « Moi, je me dis alors que rien qu’avec ces mots qui étaient aussi ensoleillés que l’était l’endroit, cette vieille dame est parvenue à transfigurer le réel. Si elle s’était contentée de mots banals pour commenter l’accueil du cafetier et commander à boire, rien n’en aurait été retenu, cela n’aurait créé aucune joie, aucune allégresse, alors que « la nappe de soleil » et ce petit vin « qui ravit l’âme » ont justement fait naître cette allégresse-là. Je me suis dit alors que si on parvenait de la même manière à repeindre, par la qualité de nos mots et leur optimisme, notre vie quotidienne si souvent banale, on pourrait aussi la transfigurer, d’une certaine manière… » s’enthousiasme Axel Kahn.
Au final, durant ces 72 étapes, il n’avoue avoir été heurté qu’en une seule occasion, lors d’une rencontre avec une famille québecoise sur le chemin de Compostelle. « Le plus petit de leurs enfants était un tout jeune garçon, d’à peine huit ou neuf ans. Il avait les pieds en sang et il souffrait le martyre. Il n’en pouvait plus… Autant je suis très respectueux envers les pèlerins et cette force d’âme, cette réflexion très importante qu’ils se donnent en marchant avant d’arriver à ce sanctuaire qui, pour eux, a une grande signification, autant je pense que rien ne pouvait justifier qu’ils embarquent avec eux ainsi un petit enfant qui souffre autant. C’est vraiment le seul moment qui m’ait vraiment déplu lors de cette première diagonale… »

La mélodie de la pensée

La deuxième diagonale, de la Pointe-du-Raz en Bretagne jusqu’à Menton, au sud-est, sera réalisée l’année suivante. « Infiniment plus dure » commente Axel Kahn, « très peu de chemins balisés, beaucoup d’endroits extrêmement casse-gueules, des chemins en forêt qui figurent sur les cartes d’état-major mais n’existent plus concrètement depuis longtemps et qui nous font buter sur un étang ou les hautes grilles d’une propriété. En montagne, la désagréable surprise d’un chemin incertain qui devait mener à une bergerie et me fait découvrir au final une ruine même pas capable de m’abriter, en plein maquis et sans la moindre trace du chemin à suivre. Franchir les vallées du sud-est a été une épreuve très difficile : quelquefois, le dénivelé total de la journée était de 1850 mètres ! Ce fut un voyage extraordinairement épuisant, avec en prime une luxation de l’épaule puis une seconde chute sur la même épaule qui a rompu des tendons de l’articulation. J’ai été très handicapé du côté droit, heureusement que tout cela est arrivé presqu’à la fin de l’épopée. À mon arrivée à Menton, j’avais tellement mal aux genoux que durant une semaine, je n’ai pu marcher qu’avec des cannes anglaises… En 72 étapes également, je venais de cumuler plus de 43 000 mètres de dénivelé. Contrairement à la première diagonale, j’ai très longtemps marché dans une France quasiment déserte et fait peu de rencontres vraiment notables, hormis bien sûr des groupes de gens m’attendant à certaines étapes puisqu’ils avaient eu vent de mon voyage via les réseaux sociaux sur lesquels je publiais presque chaque jour photos et impressions de voyage… »

Quelquefois, le dénivelé total de la journée était de 1850 mètres !

Quand on lui demande de s’exprimer sur une vie passée à marcher et sur ce renouveau de la marche qui est aujourd’hui constaté, Axel Kahn met en garde contre ce qu’il appelle « une erreur d’optique » : « Il y a les itinéraires jacquaires (vers Saint-Jacques de Compostelle, ndlr) qui ont acquis une incroyable notoriété et une renommée formidable puisqu’il y a quelques dizaines de milliers de personnes qui les empruntent chaque année au printemps et en été. Il y aussi quelques GR qui sont très empruntés, comme le célébrissime GR 20 en Corse qui est un must ou le GR 34 en Bretagne. Mais pour le reste, sur tous les autres GR français, sincèrement, on ne voit personne ! Ceci dit, c’est vrai, les clubs de marche se sont beaucoup développés, partout ailleurs. Et la principale raison à mon sens, je vais peut-être vous surprendre, c’est le développement de l’indépendance féminine. Les adhérents des clubs de marche sont à plus de 80% des femmes. Les hommes jouent à la pétanque, ils font du vélo ou ils chassent (rire tonitruant, là encore) ! Il y a trente ans de cela, les femmes ne se réunissaient pas entre elles pour marcher, c’est vraiment devenu un phénomène de société… On dit que les jeunes s’y intéressent de plus en plus mais c’était déjà le cas depuis très longtemps. Lorsque les premiers congés payés ont été instaurés par la loi en 1936, deux images iconiques sont apparues : le couple en tandem qui partait sur les routes des vacances au soleil et le garçon et la fille qui partaient sac au dos. Vingt ans plus tard, ma technique était rodée : je prenais le train jusqu’à Chartres et là, pour tout vous dire, j’attendais d’avoir « levé » (sic) une fille car, à deux, l’auto-stop était beaucoup plus facile et là, je continuais. Souvent, la relation ne durait pas beaucoup plus longtemps (rire)… »
Quand on lui rappelle la parole d’Albert Camus (« Ce que je sais d’important dans la vie, c’est le football qui me l’a appris… »), Axel Kahn confirme bien volontiers que pour lui, c’est la même chose pour la marche. Avant de nous confier qu’il est en train d’écrire un nouvel essai sur sa philosophie de la marche, appuyée sur plus de cinq décennies de pratique ininterrompue. « Je vais essayer d’y raconter l’édification d’un être humain, en l’occurrence moi, grâce à la marche. Pour moi, c’est bien plus qu’une activité. Je suis pleinement et foncièrement un homme qui marche. Même à Paris, dans mon quotidien : une journée où je ne marche pas beaucoup, je fais quand même 12 ou 13 kilomètres. Aujourd’hui, j’ai prévu d’aller voir l’exposition Derain à Beaubourg puis j’ai un rendez-vous avec Jean-Louis Servan-Schreiber près du parc Monceau, j’ai prévu de tout faire à pied (Axel Kahn habite dans le XVème arrondissement, près de Montparnasse –ndlr).
Au plus fort de mon activité professionnelle, je marchais évidemment beaucoup moins chaque jour. C’est là que mes randonnées en montagne sont devenues vitales pour moi, à Pâques et en été où je faisais chaque année 2 à 300 kilomètres sur des itinéraires d’altitude. Beaucoup des grandes intuitions que j’ai eues, qu’elles soient philosophiques ou scientifiques, je les ai eues en marchant. Il n’y a pas de circonstance plus favorable au développement de la pensée que la marche. La marche autorise même, je le pense, le dépliement à son apogée de la pensée. La marche solitaire n’est pas un long silence, c’est au contraire un long dialogue de soi avec soi-même. Lorsque je marche, je chemine avec ce « Je » qui est un autre, comme disait Rimbaud. C’est un vrai dialogue… On n’est pas obligé de marcher pour l’avoir, ce dialogue, mais quand même… Quand je commence à l’entamer lors d’un voyage en train, un quart d’heure plus tard je dors à poings fermés ! La marche est vraiment la seule circonstance où, durant huit heures d’affilée, je peux dialoguer avec moi-même. Je vais même jusqu’à affirmer que la marche elle-même, son rythme, est comme un métronome qui parvient à structurer la mélodie de la pensée. Cette mélodie de la pensée finit par s’enrouler autour du rythme de la marche.
Enfin, il y a ce moment où , au bout de quelques kilomètres, même si on a encore en soi les douleurs des efforts de la veille, on se sent tellement bien qu’on reçoit merveilleusement tous les stimuli de la nature : le vent nous caresse doucement, le chant des oiseaux et les odeurs de la nature nous envahissent, on voit toutes les perles de rosée : chacune de ses sensations active la pensée et par association, nous fait nous souvenir d’événements ou de situations profondément ancrés en nous. On se fabrique d’étonnantes constructions mentales. C’est le merveilleux pouvoir de la marche, quand cette belle euphorie finit par nous gagner tout entier…
Pour beaucoup d’entre nous, il y a plusieurs échelles d’accès à notre être profond et pour moi, la plus accessible des échelles d’accès à qui je suis vraiment, c’est la marche, sans nul doute. »

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