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L’entretien habituel avec le patron des Internationaux de tennis de Strasbourg. Où l’on apprend avec surprise, et avouons-le une peur rétrospective, que l’événement majeur du tennis féminin en France a failli succomber au cœur de l’hiver 2017-2018…

Qu’est-ce qui a changé depuis l’an passé, Denis ?
– «  Et bien, j’ai pris un an… (rires). Bon, plus sérieusement : Quarterback continue à organiser les Internationaux féminins de Strasbourg, je reste le directeur du Tournoi même si je ne suis plus l’actionnaire principal de la société. J’ai cédé mes parts et ce, pour préparer la transition. Je reste cependant le conseiller du nouveau président, Marc Nunes, qui connait bien Quarterback puisqu’il en était déjà actionnaire, précédemment. Simplement, il faut retenir que ce nouveau président est capable d’investir dans les affaires auxquelles il croit et je sais que les Internationaux de Strasbourg font partie de cette liste. Alors voilà : Quarterback ne changera pas, la société sera toujours animée au quotidien par les mêmes personnes. On va grandir sensiblement et passer de 25 à une quarantaine de collaborateurs. Je suis heureux d’être parvenu à cette issue car je me préoccupais de ma succession depuis trois ou quatre ans, vu mon âge (sourire) et, bien entendu, mon principal objectif était de préserver le savoir-faire de ma société, son intégrité et les femmes et hommes qui y travaillent. Et puis, et c’est une clause contractuelle, le nouveau président ne peut pas céder la propriété des IS de Strasbourg sans mon accord. En fait, quand on additionne la part de notre chiffre d’affaires représenté par le secteur de l’hospitalité des événements sportifs et la forte implantation des activités de même nature des sociétés du nouveau président, Quarterback devient du coup la première agence française dans son domaine et c’est évidemment un gage d’avenir…

À la même date l’an passé, vous étiez très préoccupé par un important dossier que vous jugiez vital pour l’avenir des Internationaux de Strasbourg, celui de la refonte des tournois qui était dans les cartons de la WTA, l’instance internationale qui chapeaute l’ensemble du tennis féminin. Où en sommes-nous aujourd’hui ?
– Je confirme qu’il y avait en effet un nouveau projet dans l’esprit du président de la WTA…

Il y avait… Cela veut dire que ce projet n’aboutira pas ?
– Il n’aboutira pas, en effet. Pour résumer, il aurait imposé à un tournoi comme celui de Strasbourg soit d’investir 5 millions de dollars, somme impérative pour figurer parmi les dix ou quinze premiers tournois mondiaux soit d’être contraint de disparaître. Avec les directeurs d’autres tournois concernés par ce dilemme, j’ai fait partie de ceux qui ont initié et participé à un certain nombre de réunions pour lutter contre ce projet. Au final, il a été complètement rétorqué par le board de la WTA en février dernier.

Tout est bien qui finit bien, donc ?
– Oui, je crois que le président de la WTA, qui est une association de droit américain, aura compris à cette occasion que l’argent n’est en aucun cas la seule et ultime clé pour faire progresser le tennis féminin, qu’il y a des entrepreneurs qui, un peu partout dans le monde, ont su construire une audience et un public local pour développer leur événement et sont ainsi des acteurs formidables pour la promotion du tennis féminin. En faire disparaître d’un seul coup une trentaine du calendrier aurait certainement permis d’augmenter l’apport des droits télés pour les tournois restants, cela aurait sans doute pu faire en sorte que plus d’argent atterrisse au final dans les caisses de la WTA, certes… Mais l’objet de cette association est aussi de promouvoir le tennis féminin dans le monde, il ne faut pas l’oublier…

Sincèrement, ce genre d’argument a encore du poids aujourd’hui, alors que l’argent-roi trône partout et en tout lieu ?
– oui, manifestement car la WTA est quand même une association qui, depuis les années soixante-dix, a mené un long combat pour être le seul et unique organisme dédié au sport féminin complètement autonome par rapport au monde du sport masculin. La WTA a gagné des combats pour la parité, qui est aujourd’hui acquise sur tous les tournois du grand chelem, et pour mener à bien tous ces combats, il y a eu par le passé de grands problèmes financiers. Maintenant que cela va bien mieux sur ce plan grâce au développement des droits télés, je savais que le nouveau projet allait outrageusement favoriser les pays asiatiques qui étaient en capacité de trouver les fonds nécessaires pour parvenir à atteindre les cinq millions de $ du ticket d’entrée beaucoup plus facilement que leurs collègues des pays européens. De fait, il y a donc déjà depuis un certain temps un transfert important du circuit du tennis féminin vers l’Asie mais là, ça allait beaucoup trop loin. Il a fallu aussi beaucoup parler avec les joueuses pour finalement leur demander si elles étaient d’accord de passer huit mois chaque année en Asie. On a vite compris que non, elles ne souhaitaient pas ça. Ce cycle de discussions s’est vraiment avéré passionnant car on a ainsi pu faire le tour de toutes les parties concernées par le tennis féminin de haut niveau, joueuses, organisateurs, agents, fédérations locales, sociétés de télévision sans oublier la WTA elle-même pour voir tous ensemble comment on pouvait parvenir à préserver un circuit de tennis féminin crédible. Bien entendu un certain nombre de tournois vont disparaître mais ils vont être rachetés par la WTA, ce qui est la meilleure solution possible. Mais le circuit mondial va rester fort, c’est une certitude… J’ai participé activement à ce combat même si je n’avais pas d’intérêts directs incontournables. Honnêtement, si je n’étais pas resté directeur des Internationaux de tennis féminin de Strasbourg, ma vie ne se serait pas arrêtée sur-le-champ ! Non, j’ai participé à cette action parce que l’enjeu concernait ma conception de ce que doit être le tennis en général, et le tennis féminin en particulier. Le tennis a forgé ma vie et, sans paraître pour autant prétentieux, j’ai la certitude que j’ai une forme de compétence acquise après plus de quarante ans d’existence professionnelle dans ce sport, en ayant été acteur et observateur en même temps de toutes ses évolutions. Je n’ai pas oublié ni les dégâts qui ont pu lui être infligés à certains moments ni les succès qui l’ont conforté à d’autres moments. Tout cela m’a aidé à construire mon jugement, tout simplement…

Si je résume, entre la finale sous le beau soleil de mai 2017 et le début du printemps dernier, les Internationaux de tennis féminin de Strasbourg ont failli être rayés de la carte des tournois mondiaux organisés sous l’égide de la WTA…
– Objectivement oui. Dans les salons des grands hôtels de la planète, durant ces réunions, c’est le sort de ce tournoi qui s’est joué, comme celui de pas mal d’autres de par le monde. D’ailleurs, le projet initial du président de la WTA disait très clairement que la semaine qui précédait Roland-Garros serait réservée à un tournoi proposant une dotation d’un million de $, c’est-à-dire qu’il fallait en fait aligner 5 millions de $ pour avoir le droit de l’organiser. Je rappelle que la dotation des IS est de 250 000 $, cela indique bien le pas gigantesque qu’il aurait fallu franchir et c’était bien sûr impossible. Comme dans nombre de grandes villes d’Europe, il n’y a pas le moindre retour sur investissement possible à cette hauteur de ticket d’entrée, c’est une certitude. Ce projet était donc quasiment déloyal, à l’égard des tournois des traditionnels pays européens.

Donc, exit ce projet. La situation est stabilisée pour longtemps ?
– Oh ! elle l’est à la fois pour toujours et pour jamais. Car on est là quand même dans la gestion de grands tournois internationaux, c’est à la fois beaucoup de politique et beaucoup d’argent. Rien ne dit que nous n’aurons pas à faire face à d’autres menaces à l’avenir mais, en tout cas, ce projet-là, tel qu’il fait été construit et présenté, ne se réalisera pas.

Donc, on en revient à la question initiale mais en ne parlant que de l’organisation du tournoi 2018. Qu’est-ce qui a changé ?
– L’équipe a changé. Mayline Andrieux, que les Strasbourgeois connaissaient bien en tant que directrice du Tournoi depuis l’arrivée de Quarterback, nous a quittés car elle avait de nouveaux challenges à relever et c’est Madeline Jorant qui lui succède. Madeline connaît bien l’événement, elle nous avait rejoints pour deux périodes de six mois puis ensuite pour des missions plus ponctuelles et est repartie ensuite pour travailler dans d’autres agences événementielles non sportives qui lui ont permis de renforcer ses compétences. C’est elle qui va donc désormais coordonner toute l’équipe durant la semaine strasbourgeoise. Ce sont quand même sept personnes qui travaillent pour le compte des IS… On est prêt à affronter cette nouvelle édition. À trois semaines de l’ouverture du Tournoi, on a encore quelques interrogations sur la participation de certaines joueuses, ce qui est parfaitement normal à ce stade. Cependant, chaque jour qui passe nous apporte de bonnes nouvelles sur ce plan. Je dois dire que je suis un peu déçu que les Françaises n’aient pas mis les IS sur leur calendrier mais elles sont à un niveau tel que je ne peux raisonnablement pas leur en vouloir. Garcia et Mladenovic ont d’autres priorités, je les comprends. Aujourd’hui, je sais que trois anciennes vainqueurs seront là : Monica Puig, Alizé Cornet et Samantha Stosur. Anastasia Pavlioutchenkova, qui fut 12ème joueuse mondiale il y a un an avant de se blesser, revient fort et sera là. Et la très belle canadienne Eugénie Bouchard aussi. On est aujourd’hui à onze joueuses du Top 50 qui seront présentes à Strasbourg, on a toujours eu entre dix et quinze joueuses de l’élite mondiale. C’est cette densité de bonnes joueuses présentes qui fait le succès et la force de notre tournoi, sachant qu’on a acté le fait que les top stars, les cinq premières mondiales ne viendront pas. On sera donc encore une fois dans les clous en 2018 sur le plan de notre boulot, sur la séduction qu’on peut avoir auprès des joueuses qui sont parfaitement conscientes des efforts que nous faisons. Elles ont parfaitement intégré l’idée que Strasbourg est l’étape finale idéale dans leur préparation pour la terre battue de Roland-Garros, elles sont conscientes que les courts vont être refaits à l’identique et par le même fournisseur que ceux de la porte d’Auteuil, que les balles seront exactement les mêmes, etc… On n’invente rien car les process sont parfaitement au point et ça les rassure, évidemment… Donc voilà : pour résumer, pas de révolution mais une grande continuité pour nos projets à Strasbourg, même si on sait très bien qu’on aura cette année des charges supplémentaires car l’ex-projet de la WTA dont nous parlions au début de cet entretien aura séduit quand même beaucoup de joueuses en raison du discours très simple que le président de la WTA leur avait tenu : « Vous avez aujourd’hui, grosso modo, 59 millions de $ qui sont distribués dans le monde pour l’ensemble des 2000 joueuses. À partir de 2019, avec mon projet » disait-il, « vous en aurez 88 millions. Mon projet vous plaît ?.. » Évidemment, les joueuses ont été ravies d’apprendre cela et ont compris « on va jouer moins et gagner plus ! » Bon, on leur a expliqué ensuite que certaines catégories de joueuses auraient des difficultés. Globalement, certaines -mais pas toutes- ont été déçues par l’arrêt de ce projet. Donc, elles ont de nouvelles revendications, ce qui est légitime. Pour un organisateur comme nous, cela veut dire que Roland-Garros va augmenter sa dotation, les tournois à un million de $ aussi, et que ceux de 250 000 $, comme les IS, vont augmenter aussi leur dotation. Tout s’enchaine, évidemment. Ces charges supplémentaires, nous allons les assumer car on a quand même beaucoup progressé aussi dans notre exploitation de l’événement. On est passé de pertes importantes il y a quelques années à un équilibre financier qui s’est renforcé avec l’édition 2017 qui a été gâtée côté météo avec un soleil d’été radieux sur les courts strasbourgeois. Une édition exceptionnelle donc, mais je ne peux évidemment pas garantir ça en 2018…

Les Internationaux de Strasbourg ont aussi une excellente image de marque auprès des entreprises privées partenaires. Leur soutien, apparemment, ne se dément pas…
– Nous progressons aussi dans ce domaine. Avec les principaux, comme Espace H qui s’investit beaucoup auprès de BMW France pour que la marque renforce encore son partenariat avec les IS, nos accords avec Engie ont été confortés aussi, de même qu’avec les collectivités, l’Eurométropole et la Ville de Strasbourg, le Grand Est et même le Département du Bas-Rhin qui revient à nos côtés pour nous aider à financer une très belle opération autour du handicap avec la venue de Stéphane Houdet, le champion paralympique. Concernant nos partenaires économiques, on a un très intéressant taux de fidélité et ça nous pousse à aller toujours plus loin sur la voie de la progression. Sincèrement, on bénéficie d’une très bonne image, je crois pouvoir le dire, et je suis ravi qu’on soit parvenu à construire cette très bonne réputation car c’est très souvent ce qui est le plus difficile quand on est une entreprise et qu’on cherche à mettre en avant sa marque.

Il existe encore des secteurs où la marge de progression reste sensiblement importante ?

– En 2019, on prépare déjà un vrai bouleversement concernant le digital. Même si l’expression est quelque peu galvaudée aujourd’hui, l’expérience-client est une nécessité sur les événements de sport aussi. Nos process de commercialisation vont ainsi s’améliorer, on se rend déjà bien compte que le digital, ça fonctionne. À terme, et j’aimerais que ce soit réellement effectif pour la commercialisation de l’édition 2019, je voudrais qu’on ait une appli IS, très simple et très claire, que chaque client puisse utiliser quand il arrive à proximité du site et qui lui dise : « vous êtes à 500 mètres du court central, vous pouvez stationner votre véhicule à tel ou tel endroit car il y des places disponibles », bref toute une somme d’informations utiles pour que son expérience IS soit idéale. Cette application nous permettra aussi de connaître son retour, son appréciation sur la qualité des moments vécus lors de sa visite, les améliorations qu’il souhaiterait qu’on apporte pour l’année suivante, bref, tout ce que propose aujourd’hui le digital et son incroyable potentiel. On a une vraie réflexion très poussée sur ce sujet et ça me paraît aller dans le bon sens, vers tout ce que nos clients attendent mais aussi nos diverses cibles de fréquentation: cela inclut les entreprises, donc, les spectateurs bien sûr mais aussi les relais d’opinion : les médias traditionnels, les réseaux sociaux, tout cela doit être travaillé autour de trois axes : échanger, comprendre, améliorer et ce, en permanence. Et puis bien sûr, tout cela se doit d’être réalisé en complémentant notre travail essentiel, vital : les relations avec les joueuses, leurs agents, sans cesse leur redire que si nous ne sommes pas Rome ou Madrid, nous avons réussi à développer ici un événement international de première qualité. Les joueuses ne sont en général pas conscientes de ce que représente véritablement le travail, l’organisation, les investissements financiers, tout ce qui est nécessaire pour qu’un tel événement ait lieu. Pour les meilleures, elles sont habituées à des événements gigantesques, magnifiques, où il y a trois courts centraux, un tout électrique qui s’ouvre et se referme au besoin. Alors, quand elles arrivent à Strasbourg, celles qui sont déjà venues sont étonnées par les changements mais les autres, les plus jeunes, qui jouent à Pékin, Shanghai ou New-York se disent : « Oh là, là, on est à la campagne ici… » On a donc tout un discours éducatif à fournir et en cela, le thème de l’éco-responsabilité que nous développons désormais de façon récurrente est pour moi très important, même si je ne suis pas un écolo. On leur explique en quoi un événement comme le nôtre peut diminuer considérablement sa trace carbone et aussi pouvoir affirmer que si les trois quarts des sociétés mondiales pouvaient en faire de même, la planète ne s’en porterait que mieux. Je suis convaincu que si les IS peuvent être un support pour faire passer ces idées, ces convictions, alors il faut sans cesse le dire et le redire.Et moi, si je peux faire passer ce message auprès des joueuses, je leur explique tout : le pourquoi de tel hôtel qui possède le label « Clé verte », c’est-à-dire que l’eau ne peut pas couler en permanence, qu’on économise l’énergie avec la clé de sa chambre qui commande automatiquement la coupure électrique au moment où on la quitte, qu’il faut qu’elle préfère le train à l’avion, etc, etc…. Et je peux affirmer que ce discours les intéresse : certaines sont spontanément convaincues, d’autres ont besoin de comprendre mais toutes sont intéressées. J’avoue que cette facette de mon travail personnel me plaît beaucoup… »

Denis Naegelen, quaterback, tennis strasbourg

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