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Le grand couturier des molécules

Or Norme / Parce que nous savons bien que la pression médiatique a été infernale depuis l’obtention du prix Nobel cet automne, nous avons préféré attendre qu’elle se calme pour avoir ce long entretien avec vous. Six mois plus tard, quels sont les souvenirs qui vous restent du moment précis où vous avez eu la confirmation que cette distinction suprême dans votre métier vous était accordée ?

Evidemment, des souvenirs aussi intenses ne s’évanouissent pas aussi rapidement… Le 5 octobre, une demi-heure avant l’annonce officielle, j’ai reçu un coup de fil du comité du prix Nobel, ce qui prouve d’ailleurs bien que, de leur côté, tout reste secret jusqu’au dernier moment. J’avoue que je me suis un peu méfié, mais pas très longtemps, car le président du comité m’a fait appeler par deux amis que je connais bien et qui font partie de ce comité pour me confirmer la nouvelle. J’ai passé alors deux minutes à reprendre mon souffle dans mon fauteuil, seul dans mon bureau. Ensuite, j’ai fait à grandes enjambées les 35 mètres qui me séparent du bureau de mon grand ami Jean-Marie Lehn (prix Nobel de chimie lui aussi. Il fut le maître de thèse du jeune Jean-Pierre Sauvage ! – ndlr) et je n’ai réussi qu’à lui dire : « Ecoute, Jean- Marie, il n’est pas impossible que j’aie obtenu le prix Nobel…» Il a sauté de joie ! Il a d’ailleurs montré son émotion plus que moi sur le coup, car je n’avais pas encore réussi à digérer cette information. En fait, je n’arrêtais pas de penser : je n’y crois pas, ce n’est pas possible… Jean-Marie s’est contenté de me répondre : « Moi, je ne suis pas surpris… »

Je n’ai réussi qu’à lui dire : ‘‘Ecoute, Jean-Marie, il n’est pas impossible que j’aie obtenu le Prix Nobel…’’

Or Norme / Il vous a sans doute dit ça parce que cela lui semblait si évident. A ce niveau d’excellence, tous les scientifiques comme vous font partie de réseaux mondiaux extrêmement denses et j’imagine qu’on n’obtient pas la plus haute distinction du monde sans que cela ne découle d’une certaine logique.

C’est tout à fait vrai. Dans les dix dernières années, pas mal de gens m’ont dit : tu es sur les listes. D’autres même, faisant presque dans l’indiscrétion, m’ont dit : tu es la personne que je nomine, puisque ce sont des nominations qui sont au départ de tout. Il faut dire que j’avais des arguments pour ne pas y croire. Des arguments sur le caractère tout à fait fondamental de la recherche qu’on a pratiquée dans mon labo. Des découvertes purement fondamentales ne plaisent généralement pas aux membres du comité Nobel si elles ne comportent pas des applications importantes… Quand on regarde la liste des prix Nobel de chimie, c’est souvent chimie et quelque chose, chimie et médecine, chimie et physique, chimie et biologie… A ce point que pour quelques lauréats du prix par le passé, aucun chimiste n’en avait entendu parler auparavant !

 

Or Norme / Puis en décembre, vous vous retrouvez à Stockholm pour la cérémonie de remise du prix. J’ai vu une photo de presse où vous descendez un monumental escalier, vêtu de votre plus beau smoking et au bras d’une princesse suédoise en belle robe de satin vert avec un superbe diadème sur la tête. J’imagine les sensations totalement inédites que vous avez dû ressentir, à ce moment-là.
En effet. Je n’ai pas l’habitude de me retrouver au bras d’une princesse, c’est certain (sourire). Il y a un côté un peu illusion, un peu spectacle, à tout ça. D’ailleurs, ma propre épouse, parce que c’est la tradition, était elle-même au bras d’un très beau prince. Bon, disons que pour un vieux républicain laïc comme moi, la dérision n’était pas absente de ce que je ressentais. Bien sûr, on respecte tout cela, on joue le jeu le plus respectueusement possible, on essaie de ne pas se prendre les pieds dans la robe de la princesse mais, je l’avoue, on a du mal à se prendre vraiment au sérieux (rire).

Tout part de la molécule

Or Norme / Est-ce que votre vie a changé, depuis ?
Oui, elle a même complètement basculé. Dès l’annonce, à peine une heure après, il y avait déjà les médias à l’ISIS, des caméras et des micros partout et des tas de gens qui voulaient absolument discuter avec moi. J’ai fait au mieux pour jouer le jeu… mais en fait, on sort alors complètement de son travail quotidien, de son anonymat. On est extrêmement sollicité. Je ne sais pas combien d’interviews, de conférences j’ai faites, en France, à l’étranger. La plupart du temps, c’est avec plaisir. Mais il faut raison garder, je sais que j’ai un peu débordé en nombre d’obligations à satisfaire. Ce n’est pas que le cirque médiatique, comme on dit, c’est aussi cette pression pour aller absolument communiquer. Moi, mon métier aujourd’hui, c’est de communiquer, mais vers les jeunes collégiens ou lycéens, pour expliquer à quelle point la science est fascinante, vers les étudiants ou les autres centres de recherche pour expliquer le travail de mon labo. Tout cela est devenu bien plus dense depuis le prix Nobel.

 

Or Norme / Il y a un point très particulier sur lequel j’aimerais avoir votre avis. N’y a-t-il pas une sorte de morale à tirer du prix qui vous a été décerné ? On critique de toutes parts le « vieux » modèle français de la recherche, certains critiquent son immobilisme, son caractère quasi « fonctionnaire » et vante en même temps le modèle anglo-saxon, son libéralisme assumé et ses budgets importants venus du privé. Au point d’inciter les jeunes chercheurs à l’exil, loin de la France, au nom d’une pseudo « modernité ». Le prix que vous avez obtenu fracasse ce genre de raisonnement. Serait-on si dépassé que ça, dans notre pays ?
Mais non, pas du tout. Mais, vous l’avez dit, il y a une espèce d’auto-dénigrement ambiant qui nous place en permanence dans une atmosphère négative ; on a toujours une mauvaise opinion de ce qui nous entoure, de la façon dont c’est organisé. Pourtant, le système français présente des aspects incroyablement positifs et performants. Comme cette capacité que nous avons à travailler en équipe, ensemble. Dans la plupart des pays dits performants, c’est impossible. Un prof va travailler avec des étudiants thésards et quand ils le quitteront, tout partira avec eux. C’est une mémoire considérable qui s’évanouit ainsi complètement. Chez nous, quand on s’est bien adapté au système comme ce fut le cas des chercheurs de mon labo, on peut se retrouver à six ou sept chercheurs permanents qui vont travailler ensemble pendant des dizaines d’années, quelquefois. Ainsi, l’excellence ne se dilue pas, ce qui est fondamental dans nos métiers.

On sort alors complètement de son travail quotidien, de son anonymat.

Or Norme / Vous acceptez de relever un défi ? Celui d’expliquer aux ignares scientifiques que nous sommes, en quelques mots tout simples, quelle est la découverte pour laquelle vous avez obtenu le Nobel et ses applications possibles dans la vie courante. Pardon d’insister, mais nous sommes vraiment des ignorants, les journalistes excellent plutôt dans le domaine littéraire ou les sciences humaines.
Je le relève, ce défi. Tout part de la molécule. C’est une toute petite espèce, composée elle-même d’un assemblage d’atomes, qui est partout. Notre corps est un ensemble incroyablement complexe de molécules. On peut en fabriquer, et beaucoup de gens, dans les labos de chimie, sont spécialisés dans la synthèse des molécules. Elles peuvent être effroyablement compliquées, et ça peut quelquefois prendre beaucoup de temps. Les molécules sont des objets qui bougent sans arrêt. On appelle cette agitation permanente le mouvement brownien. L’échelle est de l’ordre du nanomètre, c’est-à-dire du milliardième de mètre. Avant les travaux de mes deux amis Stoddart et Feringa (les deux chercheurs écossais et néerlandais, co-lauréats du Nobel avec Jean-Pierre Sauvage – ndlr) et les travaux de mon labo, personne ne savait contrôler le mouvement de ces molécules. La force de nos découvertes, pardon d’être aussi immodeste, est de savoir faire bouger les molécules de façon totalement contrôlée. On les conçoit, on les fabrique et ensuite il faut savoir leur « parler ». C’est une image qui veut dire qu’on leur envoie un signal physique ou chimique, de la lumière, un électron ou quelque chose comme ça, qui va nous permettre de contrôler leur mouvement. Juste un exemple : dans notre labo, on a fabriqué comme un petit muscle, un objet qui fait huit nanomètres quand il est tendu. On peut lui « dire » contracte-toi, il va se contracter et ne fera alors plus que cinq nanomètres. Chez Feringa, ils ont fait des travaux très spectaculaires sur des moteurs rotatifs. De minuscules molécules de un ou deux nanomètres se mettent à tourner quand on les irradie avec de la lumière visible ! Chez Stoddart, ils ont réussi à fabriquer ainsi des pistons qui se déplacent dans des cylindres équivalents, un anneau qui est traversé par un élément chimique qui va se déplacer exactement comme le fait un piston dans son cylindre.

 

Or Norme / Un exemple d’une application dans notre vie de tous les jours, dans dix ou vingt ans ?
Il y en aura beaucoup. L’une est déjà au stade de projet bien avancé. C’est celui du stockage d’informations avec des molécules. Sans entrer dans les détails, vous savez qu’aujourd’hui la mémoire des ordinateurs est composée de transistors à base de silicium. Eh bien nous pensons qu’on peut considérablement diminuer la taille des éléments qui vont stocker l’information en utilisant des sortes de petites machines moléculaires qui produiront les 1 et 0 binaires permettant de lire, écrire, effacer. Les travaux sont déjà bien avancés dans ce domaine, avec des puissances de stockage d’informations qui sont sans commune mesure avec les plus puissants ordinateurs d’aujourd’hui. J’ai relevé le défi ?

 

Or Norme / Oui, formidablement, merci. Avec vous qui manipulez si bien l’infiniment petit, allons maintenant vers l’infiniment grand. Quelle est votre perception de l’état du monde qui nous entoure ? La question est vaste mais si vous aviez le pouvoir d’alerter les plus grands de ce monde sur un danger majeur, peut-être de pousser un « coup de gueule », de quoi leur parleriez-vous en priorité ?

Je pense qu’un coup de gueule vis à vis d’un chef d’état puissant n’aurait strictement aucun effet. Aller voir Trump, je serais découragé à l’avance. Je ne vois vraiment pas ce que je pourrais dire à cet homme-là. De toute façon, il n’écouterait pas. Si j’avais aujourd’hui un message, ce serait un message hautement politique. Le problème numéro un de l’humanité, ce n’est pas le CO2 même s’il est à l’évidence très grand, le problème numéro un c’est incontestablement la démographie galopante de la planète. Car elle nous emmène tout droit vers un conflit planétaire majeur. S’il doit se produire, j’espère qu’à son issue, il restera des humains.

 

Or Norme / À ce point ?
Je ne sais pas, mais si on continue au même rythme, ce sera catastrophique. La démographie n’est absolument pas contrôlée. On a même critiqué la politique de l’enfant unique en Chine. Combien de milliards d’être humains va-t-il falloir en plus sur la planète pour se rendre compte que ce n’est plus du tout vivable ? Evoquer ce problème est devenu complètement tabou : j’en ai déjà discuté avec des politiques disons puissants et immédiatement, ils changent de conversation. Je ne dis pas que leur pouvoir est limité mais leur désir d’action l’est, considérablement. Car ce n’est pas en combattant ce problème de la démographie qu’on parvient à se faire réélire !

Notre corps est un ensemble incroyablement complexe de molécules.

Or Norme / Quelle sera votre vie maintenant ? De quoi va-t-elle se remplir ?
Mes activités de recherche se sont arrêtées, bien sûr. Je vais continuer à communiquer dans le sens que je vous confiais tout à l’heure, en allant dans des lycées, des universités, des centres de recherche. Pour moi, c’est vraiment un bonheur, tout ça. Et puis, mon épouse est d’origine italienne et comme j’adore ce pays, nous avons acheté une belle maison près du lac Majeur. On aimerait y être beaucoup plus que ce que mon emploi du temps m’a permis jusqu’alors. Je fais des efforts pour parler beaucoup mieux l’Italien et, surtout, pour mieux connaître cette magnifique région. J’imagine que j’y séjournerai bientôt beaucoup plus souvent… J’ai bien sûr, et heureusement, d’autres activités qui ne tournent pas autour de la science. J’aime la musique, j’aurais vraiment aimé jouer d’un instrument. Je jouais du piano mais j’étais trop médiocre : j’ai arrêté. Je suis devenu un consommateur de musique, simplement.

 

Or Norme / Toute dernière question. Un jeune chercheur, tout frais émoulu, arrive dans votre bureau. Vous sentez qu’il a besoin de conseils, qu’il cherche vraiment sa voie. Vous avez quinze secondes. Vous lui dites quoi ?
C’est déjà arrivé et plus d’une fois. Il y a encore trois ans, j’avais des thèsards autour de moi et ils sont toujours venus me voir pour prendre conseil. La difficulté en France est d’obtenir un poste de chercheur mais elle peut être surmontée. Mais le seul conseil important que je pourrais lui donner, c’est de démarrer des recherches dans un domaine original et qui le passionne. La passion, c’est vraiment le mot-clé. Quand on veut devenir scientifique, il faut impérativement être passionné. Et on ne peut pas se passionner pour quelque chose qui n’est pas original. Jean- Marie Lehn m’avait dit : « Il faut que tu démarres ton truc le plus vite possible, vas-y, fonce. »

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