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« C’est le moment de vérité… »

Parce que la tentation du repli envahit de plus en plus l’espace public, parce que les héritiers de Voltaire et Hugo sont devenus bien silencieux et acceptent que d’autres kidnappent littéralement notre histoire avec leurs raccourcis approximatifs et leurs pseudo-vérités qu’ils débitent au kilomètre, le fils du philosophe André Glucksmann, récemment disparu, Raphaël (36 ans), retourne aux sources de notre France pour la faire vivre à nouveau. Selon lui, elle est « humaniste, cosmopolite, ouverte sur les autres, le monde et l’avenir », comme elle l’a toujours été, n’en déplaise aux réactionnaires et leur obsession d’une identité univoque dans un pays clos et assiégé par des hordes venues de toutes parts. Rencontre avec un homme qui parle à l’oreille des jeunes générations…

Nous nous rencontrons au lendemain de la date anniversaire des attentats de novembre 2015 contre Le Bataclan et les terrasses de l’est parisien. Depuis, les peurs se sont accumulées et il n’y a pas un jour sans qu’une interview, un article, une émission de télé voire un livre ne viennent développer les théories des réactionnaires qui, sans complexe, cherchent à imposer le concept d’une France depuis toujours univoque, blanche et chrétienne pour résumer. Dans votre ouvrage « Notre France – Dire et aimez ce que nous sommes », vous réouvrez le grand livre de l’histoire de notre pays pour prouver que la France s’est au contraire depuis toujours construite sur l’ouverture sur les autres, l’humanisme et le cosmopolitisme. Vous démontrez que le récit national n’a rien à voir avec ce qu’imaginent les Zemmour et consorts… « En 2015, les attentats sont survenus dans notre pays au sein d’une société qui doutait déjà d’elle-même et des grilles de lecture qui l’ont façonnée pendant des décennies. Une société en pleine crise, sociale, politique, morale, économique, philosophique, idéologique. La puissance de déflagration de ces attentats a été décuplée par cette crise qui leur préexistait. Nous sommes donc dans un état d’ébranlement beaucoup plus profond qu’il n’a été analysé et qui peut nous conduire à changer littéralement de type de société. Daech et ses terroristes n’ont pas les moyens de planter le drapeau noir de leur califat sur l’Elysée mais, en nous terrorisant, ils peuvent nous pousser à changer nous-mêmes le type de société dans laquelle nous vivons. L’enjeu de la décennie qui vient, et même des mois qui viennent, est là, incontestablement. Cette peur, qui est légitime bien sûr, peut nous conduire à ce changement de paradigme. On vient d’en avoir un écho aux Etats-Unis : ce n’est pas juste un moment de colère anodin, c’est un mouvement très profond d’ébranlement des sociétés occidentales qu’on retrouve en Russie et qui traverse toute l’Europe. Sur fond de pertes des repères, de perte de sens et d’un mouvement de remise en cause de cette société ouverte et tolérante qui a été mise en place depuis 70 ans, depuis la fin du second conflit mondial. Pour le moment, on n’arrive pas à l’endiguer et la menace est que tout soit emporté dans un même déferlement…

Il y a un point commun dans les sociétés qui subissent cette remise en cause de leurs valeurs d’humanisme et d’ouverture. Leurs élites sont aux abonnés absents, elles n’apportent plus les réponses pour que la société s’oppose à cet ébranlement… Stigmatiser la vague d’extrême-droite qui traverse ces pays et qui touche également la France est indispensable mais ce n’est pas du tout suffisant. Il y a une faillite des élites occidentales à remplir leur mission. Déjà, il faudrait qu’elles se renouvellent mais au-delà,  à quoi sert une élite ? Elle doit donner du sens à la société dans laquelle elle évolue. Or, les élites occidentales sont aujourd’hui incapables de renouveler la démocratie au sein de laquelle elles évoluent et de donner sens aux sociétés métissées et ouvertes dans lesquelles nous sommes nés et dans lesquelles nous aspirons à continuer à vivre. La clé du désastre actuel est là : mine de rien, nos élites ont été formées à l’idée que l’histoire était finie au lendemain de la chute du mur de Berlin en 1989, qu’il n’y avait plus ensuite d’immenses enjeux et que notre démocratie, notre paix, notre prospérité étaient aussi naturelles que l’air qu’on respire. Et bien, on le voit aujourd’hui, c’est faux. L’histoire, dans sa dimension tragique, n’est pas finie et la démocratie, la paix et la prospérité ne sont pas du tout acquises une fois pour toutes. Et quand l’histoire s’en vient brutalement frapper à la porte de ces leaders qui n’ont été formés qu’à la gestion et à la communication mais pas à la crise dans sa dimension la plus profonde, elle les trouve totalement démunis. Ce qui est flagrant aujourd’hui, dans cette société ébranlée par les attentats, par la crise économique et sociale et qui est gagnée par la progression des grilles de lecture d’extrême-droite, c’est cette incapacité pour nos hommes politiques à donner du sens, à indiquer un chemin, à dégager un horizon… C’est ça qui à mon avis pose le plus gros problème. Et on ne peut même pas leur reprocher individuellement de ne pas le faire car ils n’ont pas été formés pour ça. Je le répète, ils ont été formés pour gérer et pour communiquer. Point. Notre société se retrouve aujourd’hui dans une situation où il faut bien plus que ça, où il faut une vraie capacité à embrasser l’histoire dans toute sa dimension tragique et à comprendre que ces moments d’ébranlement obligent à ressouder, à recréer et à réformer. Un exemple concret qui illustre bien le problème et qui montre que même quand nos leaders ont une bonne idée, ils n’en vont jamais au bout. Je parle du service civique : au lendemain des attentats, Manuel Valls dit qu’il y a des ghettos en France et qu’il faut absolument en abattre les murs. François Hollande lui emboîte le pas et dit que quand des jeunes français tuent d’autres jeunes français, il faut absolument ériger la jeunesse en priorité. Il parle même de « recréer une jeunesse française ». Il a alors cette bonne idée du service civique. On a supprimé le service militaire et il n’a été remplacé par rien. Il n’y a donc plus, à aucun moment dans notre vie, la moindre institution qui oblige des jeunes nés à Trappes dans des cités à majorité immigrée, nés dans le XVIIème arrondissement de Paris ou nés dans un village alsacien à se croiser, à se rencontrer même symboliquement. Si les jeunes ne se croisent pas, créer une société républicaine est impossible ! D’où cette idée du service civique. Mais il n’ira jamais au bout de cette belle idée, comme de beaucoup d’autres d’ailleurs. Il crée un service civique volontaire, c’est à dire qui ne s’adresse qu’aux gens qui déjà se sentent partie prenante de la République, qui adhèrent à des principes communs. Et pourquoi fait-il ça ? Et bien parce qu’il reçoit des notes de conseillers qui lui disent à quel point ce service civique obligatoire serait compliqué à gérer, horriblement coûteux et que le simple fait de le rendre obligatoire risquerait de déclencher une polémique, etc, etc. Moi je pense que si on appréhende vraiment la radicalité de la situation, on se doit de prendre des décisions radicales d’autant que sur un sujet aussi peu sulfureux, je pense qu’une majorité de Français auraient été d’accord. Et bien, même ça on n’est pas arrivé à le faire ! Cet exemple montre à quel point nos élites sont démunies dès que la situation exige des mesures fortes et radicales. Il y a une inadéquation profonde entre ce personnel politique tel qu’il a été formé et les temps graves, les temps de crise que notre société doit affronter. Leur formation date des trente glorieuses et ils ont été élevé par Sciences-Po ou par l’ENA dans une perspective où la société fonctionne d’elle-même et ne nécessite que de mettre de temps à autre un peu d’huile dans les rouages. Simplement, gérer. Mais aujourd’hui, on est dans une situation où plus rien ne va de soi, ou tout est ébranlé, où d’un côté il y a les attentats terroristes et de l’autre la dislocation de la construction européenne et la montée de l’extrême-droite, la remise en cause de la démocratie, la montée de la violence et un culte du chef qui s’installe. On demande à des gens qui ne sont pas formés pour ça de s’élever au niveau des enjeux tragiques de l’époque : c’est peine perdue, ils ne peuvent pas le faire…

Nos élites sont démunies dès que la situation exige des mesures fortes et radicales

Il y a dans votre livre une trentaine de pages qui constituent un chapitre entier nommé « Notre France est cosmopolite » où vous imaginez que François Hollande aurait pu décider la panthéonisation des 23 membres du groupe Manoukian, ceux de l’Affiche rouge. Vous imaginez son discours : « Aujourd’hui, Gavroche entre au Panthéon, un Gavroche au sang mêlé et aux papiers douteux, un Gavroche juif, arménien, espagnol, italien mais pourtant un Gavroche français, absolument, indubitablement français, français comme vous et moi, et bien plus encore. » Ce discours n’a pas eu lieu, l’histoire ne s’est pas écrite ainsi. Pourtant, François Hollande possède cette culture de l’altérité, il croit en ces idées-là… Déjà, il faut dire que ce qui condamne ce quinquennat, plus que ce qui a été fait –car sincèrement, l’impopularité du président ne peut pas s’expliquer par ce qu’il a fait, rien d’absolument scandaleux n’a été fait-, c’est ce qui n’a pas été dit et n’a pas été fait. C’est que dans une situation aussi tragique, avec un besoin de sens aussi fort, il n’y ait pas eu de grands moments où le président de la République ait embrassé notre histoire, nous ait expliqué ce qu’être français aujourd’hui signifie, en quoi notre propre histoire doit nous préserver des pulsions de haine, de rejet ou de cette tentation du repli qui traversent notre société. Ca, c’est la preuve d’une incapacité à s’élever et à donner du sens. Cela met en lumière une classe politique qui a peur des grands récits, qui n’a pas de capacité à en produire et qui se retrouve perdue quand la situation de notre pays exige cela. C’est particulièrement vrai pour la gauche, mais il y a aussi cette incapacité à défendre ne serait-ce que des mots qui sont en train de s’effacer, de basculer, de disparaître ou de se retourner en injure. Face à cela, aucune résistance n’est opposée. Par exemple, les notions de cosmopolitisme ou de droits de l’homme. Le mot cosmopolitisme a complètement disparu et la notion de droits de l’homme s’est retournée en « droitdel’hommiste ». Tout est de la faute des « droitsdel’hommistes » martèlent certains. C’est devenu une injure suprême dans notre propre pays, celui qui a rayonné dans le monde parce qu’il a inventé les Droits de l’homme et du citoyen ! Et ainsi, aujourd’hui, on laisse des mots qui ont formé notre identité soit être récupérés par l’extrême-droite comme laïcité ou nation soit complètement disparaître du vocabulaire ou se retourner en insulte. Face à cela, la gauche politique mais aussi intellectuelle n’entreprend rien pour se réapproprier ces termes, pour réinventer les concepts qu’ils expriment. Beaucoup de gens ont voté pour François Hollande parce qu’ils attendaient un autre discours sur l’identité de la France que celui prononcé à Grenoble par l’ex-président Sarkozy. Et bien, ce discours n’est pas venu… Cependant, François Hollande n’est que le symbole d’une démission somme toute beaucoup plus généralisée, celle de la gauche intellectuelle qui n’arrive plus à produire une vision du monde qui s’assume et qui soit aussi cohérente que la vision du monde de gens tels que Philippe de Villiers ou Eric Zemmour. Il ne suffit pas de dire qu’ils sont raciste ou xénophobes, il faut comprendre que s’ils ont le vent en poupe, c’est parce qu’ils osent présenter leur vision du monde. Face à cela, nous en sommes réduits à un « fast-checking » de leurs propos, certes indispensable à réaliser mais qui ne suffit pas. Au mieux, nous ne parvenons qu’à exprimer une vision du monde compartimentée en segments, en thèmes ou en catégories de population, sans jamais offrir un horizon général.

Concernant la gauche intellectuelle, sans vouloir paraître trop railleur, j’ai envie de vous demander : des noms, des noms ! Je pense qu’effectivement, ce n’est plus grand chose aujourd’hui. Elle a été brillante pendant très longtemps, elle a dominé le débat sociétal et intellectuel de l’après-guerre et cela a continué quand la gauche a cessé d’être marxiste jusqu’en 1981, quand elle est arrivée au pouvoir. Deux facteurs ont alors joué à plein. D’abord ils se ont très vite habitués au pouvoir et une forme de paresse intellectuelle s’est installée, doublée d’un égoïsme qui a consisté à déduire de son bien-être personnel le fait que la société dans son ensemble allait bien également et qu’il n’y avait donc plus besoin de quête de transformation sociale et d’abolition des privilèges. Pour le débat intellectuel, le confort c’est l’ennemi. C’est a contrario ce qui a fait la force des intellectuels réactionnaires : ils ont été longtemps marginalisés, ils n’occupaient que les marges du débat intellectuel et cet inconfort leur a permis d’acquérir peu à peu une vraie force de conviction. Ils ont ainsi réinventé leur propre logiciel, ce qui explique leur domination d’aujourd’hui. La gauche intellectuelle était tellement à l’aise dans la société des années 80, 90 et même 2000 : au final, ce confort a entraîné la paresse puis l’incurie. Et cette croyance que l’histoire était terminée après la chute du mur a fait le reste… Finalement, au moment du sommet qui a réuni Blair, Schroeder, Jospin et d’Alema en Autriche à l’automne 1998 c’est à dire l’ensemble de l’Europe rose, tous pensaient qu’ils vivaient l’aboutissement du rêve humain. En fait, au moment où on est convaincu qu’il n’y a plus rien à changer, c’est justement l’instant où tout s’effondre. Mais il y aussi une autre raison qui a miné la gauche intellectuelle : ces membres étaient devenus des gadgets du Parti socialiste. Ca ne pouvait pas fonctionner comme ça et c’est pour cela qu’il faut que cette gauche intellectuelle se réinvente aujourd’hui hors des partis politiques. Si on ne comprend pas que tout n’a pas été bien fait, loin de là même, alors on est dans l’illusion totale. Si tout avait été bien fait, Zemmour ne vendrait pas 300 000 exemplaires de ses bouquins, le FN ne serait pas à 30% et on n’aurait pas, avant même que la campagne pour les présidentielles ne commence, la certitude que 2002 va se reproduire avec le FN au second tour ! Et pour se réinventer, il faut produire des symboles, un récit sinon on est comme cet albatros si magnifique dans le ciel mais qui, une fois posé sur le pont d’un bateau, devient maladroit et ridicule quand il tente de marcher avec ses ailes démesurées qui l’entravent. Ca vaut aussi pour la construction européenne qui est en danger elle aussi et qui représente un enjeu majeur : tant qu’on ne dessinera que des ponts ou des bâtiments sur nos billets de banque, rien ne s’incarnera.

« Dire et aimer ce que nous sommes » figure aussi dans le titre de votre livre. C’est donc la base pour se réinventer avec les valeurs de la France de toujours comme socle solide. Vous ne cessez d’attirer l’attention sur l’extrême urgence de réenclencher le processus et sur les énormes dangers qui menacent nos sociétés encore démocratiques… Je le pense, c’est le moment de vérité. Nous y sommes. Rendez-vous compte : après que tous les pays occidentaux aient vécu depuis plus de vingt-cinq ans avec cette idée que comme il n’y avait plus le communisme, c’était la fin de l’histoire, l’occident allait pouvoir imposer ses standards dans le monde entier, et bien en son cœur-même, je dis bien en son cœur-même, la démocratie occidentale est rejetée. Pas en périphérie, à Washington ! Les attentats, les succès invraisemblables des mouvements d’extrême-droite un peu partout en Europe, l’élection de Trump aux Etats-Unis, tout cela sont des signaux d’une intensité désormais très forte et qui annoncent que la société dans son ensemble menace de s’effondrer. Donc, c’est en effet le moment de vérité : il est plus que temps d’abandonner le statut-quo des dernières décennies et bâtir un projet de vraie transformation. Et ce sera le rôle des gens de ma génération. On les a dits dépolitisés mais c’est complètement faux. Il n’y a jamais eu autant d’associations dans lesquelles ils s’investissent, il n’y a jamais eu autant d’initiatives et sur les réseaux sociaux, il n’y a jamais autant eu de débats purement politiques, en bien comme en mal d’ailleurs car on sait bien que le FN est le premier parti sur Facebook.

Il est plus que temps d’abandonner le statut-quo des dernières décennies et bâtir un projet de vraie transformation

Il y a donc, cette conscience, cette jeunesse qui naît au monde dans un univers déjà très différent de celui des années 80. Ils naissent au monde dans le tragique, au beau milieu des attentats qui les visent eux en priorité comme les tragédies du Bataclan ou des terrasses l’ont montré. Du coup, ils savent que la politique n’est pas un luxe, qu’elle n’est pas du superflu comme à l’époque où on pensait que la société allait bien et que la seule question était de savoir si c’était Jospin ou Chirac qui allait gouverner la France. Que ce soit l’un ou l’autre, à l’époque, leur vie ne changerait pas. En revanche, les choix qui vont se présenter à nous dans les 10 ou 2O ans qui viennent sont des choix qui vont changer nos vies. La politique redevient existentielle et essentielle. Elle redevient quelque chose de profondément bouleversant pour nos existences-même. La jeunesse a conscience de ça et c’est une situation qui procure plein d’espoir. Pour l’instant ne manquent d’une part que la traduction intellectuelle de toutes ces initiatives qui permettrait de fabriquer un récit, un horizon, un sens communs et d’autre part, un débouché politique capable de représenter cette France humaniste, cosmopolite et altruiste qui est en train de se construire à une échelle infra-politique, pour l’heure. C’est Hegel qui expliquait la fonction de la guerre, pour les Etats. Il écrivait que quand tout va bien, quand tout semble fonctionner de soi-même, chaque partie qui compose le tout a l’impression qu’elle est autonome et autosuffisante. En quelque sorte, cela donne des sociétés atomisées : en groupes sociaux, en communautés ou alors plus simplement en individus. Et tout à coup, quand la grande crise survient, la guerre dans son exemple, chacune des parties se rend soudain compte qu’elle dépend du tout, pour sa propre existence. Elle se rend compte que si le tout s’effondre, elle-même disparaît. Je pense que nous sommes aujourd’hui dans un tel moment. Si on ne prend pas conscience que le commun, le tout, appelons-ça la République appelle notre investissement à tous pour sa survie et bien chacun d’entre nous sera bouleversé dans son existence propre. Si on ne prend pas conscience de ça maintenant, alors nous ne méritons pas de vivre dans une démocratie ! Nous en sommes à ce moment de vérité-là, où il faut comprendre qu’il y a quelque chose qui nous dépasse et sans quoi nous n’existerons plus. Ce quelque chose, c’est la chose commune, la République. C’est ce qui différencie pour moi la pensée multiculturaliste de la pensée cosmopolite. La pensée multiculturaliste c’est dire : nous avons des origines différentes, nous sommes tous différents, nous avons des cultures différentes, c’est très bien. Essayons de vivre ensemble sur le même territoire. Tout cela est indéniable et vrai mais cette pensée est pour moi une pensée fainéante. La pensée cosmopolite, c’est autre chose qui dit qu’à partir de ces origines et de ces cultures différentes, nous devons chercher quelque chose qui les transcende et qui nous permette de faire un peuple. C’est cela la tradition française du cosmopolitisme républicain, en opposition à la tradition anglo-saxonne du multiculturalisme.

Malgré toutes ces tragédies depuis plus d’un an maintenant, la société française a réussi à ne pas plonger dans ce que souhaitait Daech, c’est à dire de violentes exactions contre les Musulmans, une véritable guerre civile. Quelle analyse peut-on faire, au jour où l’on se parle, de cet état des lieux ? Il faut bien sûr féliciter chaque Français pour l’absence de pogroms, de manifestations de haine tout du moins de manière collective et exacerbée. Grâce à la force d’inertie de ces principes et de ces valeurs qui ont infusé la France pendant des siècles et des siècles, ça tient. Maintenant il faut bien comprendre que ces attentats continuent à travailler la société en profondeur et que donc, nous ne savons pas jusqu’à quand ça tiendra. Nous en sommes donc là, dans ce laps de temps qui est donné aux politiques et aux intellectuels pour corriger le tir et reformuler un projet et un horizon mobilisateurs. Si ce projet et cet horizon ne sont pas produits, viendra le moment où ça ne tiendra plus. Si ce temps qui ne nous est donné ne sert pas à agir dans ce sens, ça ne tiendra pas indéfiniment. Si une politique déterminée ne permet pas de refabriquer un peuple à partir de la collection de ghettos qu’est devenue la France, et bien ça ne tiendra plus. C’est l’enjeu majeur des mois et des années qui viennent. Nous avons la chance d’être un peuple et une nation qui ont eu des siècles et des siècles de formation spirituelle, idéologique et sociale à la tolérance et c’est ça qui aujourd’hui nous permet d’être encore en vie. Si on ne profite pas du moment et du temps qui nous sont donnés, et bien, encore quelques années d’apathie et d’aphasie et nous nous effondrerons… »

Publication : « Notre France – Dire et aimer ce que nous sommes ». Allary Editions.

Entretien réalisé par Jean-Luc Fournier à Paris, le 14 novembre 2016
Photos : Or Norme – Thibaut Camus/Sipa – DR

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