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De tous les ministres apparus après les élections présidentielles de 2017, Françoise Nyssen est sans doute celle dont la nomination aura le plus surpris. Présidente de la flamboyante maison d’édition Actes Sud (fondée par son père, Hubert Nyssen, disparu en 2011), rien ne la prédestinait sans doute à occuper le fauteuil de la Culture où deux « monstres sacrés », André Malraux et Jack Lang, avaient marqué leur brillant passage d’une empreinte indélébile. Françoise Nyssen a fini par quitter le gouvernement en octobre dernier lors du remaniement provoqué par le départ de Gérard Collomb, après dix-sept mois d’un parcours où rien n’aura été épargné à cette femme dont le parcours aura été affublé quasiment depuis l’origine du terme péremptoire « d’erreur de casting ». Et pourtant, à la lecture de son livre, on constate que Françoise Nyssen aura eu la volonté d’ouvrir et de gérer d’importants dossiers qui réclament des solutions ambitieuses. Mais voilà : le temps politique d’aujourd’hui n’est pas forcément compatible avec le travail sérieux et solide…

 

Arles, le 12 juillet dernier. La petite cité est comme toujours à cette date accablée de chaleur, malgré la présence du Rhône qui la traverse. C’est tout près du fleuve, dans un des quartiers les plus anciens de la ville, qu’on découvre le cœur battant de Actes Sud.
S’imbriquant les unes dans les autres au sein d’un dédale de petits couloirs compliqués et surchauffés, parsemées d’étages en étages dans des salles de réunion et des bureaux heureusement climatisés, on découvre quelques-unes des entités qui font de Actes Sud une des plus brillantes maisons d’édition du pays et ici, à Arles, le premier employeur de la ville. Au rez-de-chaussée, trois salles de cinéma, une librairie (bien sûr !), un magasin de disques, un restaurant et sa terrasse ombragée, et même un hammam… Et dans les étages, la maison d’édition proprement dite. Tout cela à quelques kilomètres, au pied du village des Baux-de-Provence, de la bergerie du Paradou où s’installa la société en 1978…
Françoise Nyssen, toute de blanc vêtue, nous reçoit pour cet entretien, un rendez-vous qui fut compliqué à caler dans un agenda dense, même en cette période estivale. Le temps de passer quelques coups de fil privés importants et de dénicher un bureau climatisé donnant sur un joli petit patio provençal serti au milieu des toits du vieil Arles, elle accepte avec entrain le principe d’un entretien basé sur ces dix-sept mois où elle fut ministre de la Culture et qui sont au cœur de Plaisir et nécessité, le livre que son amie Laure Adler l’aura incitée à écrire et qui permet de saisir avec précision cette expérience vécue au sein de l’actuel pouvoir politique. Et, alors qu’on évoque en préambule avec elle la publication de cet entretien dans Or Norme et sa venue pour les Bibliothèques idéales, elle précise tout de suite : « J’ai refusé beaucoup de déplacements pour la sortie de ce livre. Essentiellement parce que je me suis réinvestie à bras-le-corps dans la maison d’édition après mon expérience gouvernementale et que le travail ici est toujours aussi prenant. Mais, j’ai tenu à être présente à Strasbourg. En 1985, au moment où Actes Sud publiait l’un de ses tout premiers ouvrages littéraires (L’accompagnatrice, de Nina Berberova –ndlr), le tout premier article de presse conséquent sur ce livre a été publié par les DNA. Chez nous, c’est évidemment un article très emblématique que celles et ceux qui étaient là n’ont jamais oublié… »
Après un long échange sur quelques impressions communes ressenties au festival d’Avignon qui battait alors encore son plein et qu’elle n’aurait évidemment manqué pour rien au monde, Françoise Nyssen s’est donc prêtée à ce long entretien avec, souvent, un humour très léger sans pour autant éluder la moindre question sur les sujets délicats liés à son expérience ministérielle. Son plaisir de se raconter et de parler de son passé le plus récent mais aussi de souvenirs plus anciens qui, tous, tournent autour de la culture, et du livre en particulier, a été évident…

Une première question inévitable tout d’abord, que tous les gens sensibilisés aux enjeux culturels et particulièrement ceux qui ont lu votre livre ont forcément envie de vous poser… Plus de deux ans après votre entrée au gouvernement, et neuf mois après l’avoir quitté, comment allez-vous ?
Je vais bien, et même très bien. Je vous réponds avec beaucoup de simplicité et de sincérité : oui, je vais très bien. Au moment où il m’a fallu quitter le ministère de la Culture, rien n’a été difficile, je vous l’assure. Quand on a été ministre, on sait depuis le premier jour que c’est une grande responsabilité qui vous est confiée mais que, pour autant, on n’est propriétaire de rien. Ce livre, j’ai failli l’appeler « Celle qui n’aimait pas les épinards… ». J’adore Lewis Caroll et son univers et j’adore aussi ce syllogisme qu’il n’a sans doute jamais écrit mais qui pourrait être le sien : « Je n’aime pas les épinards. Heureusement que je n’aime pas les épinards parce que si j’aimais les épinards, j’en mangerais alors que je déteste ça… » Dans ces phrases, remplacez « épinards » par « pouvoir » et vous réaliserez que ce fameux pouvoir ne m’a jamais attirée. J’ai toujours pensé que l’important, c’est de faire et ensuite, d’espérer que ce que l’on a semé perdure. Ça, c’est bien plus important que tous les désaccords qu’on a pu avoir sur tel ou tel sujet et tous les autres états d’âme. Mes quelques regrets concernent deux ou trois sujets qui m’importaient énormément et dont je n’ai pas vécu l’aboutissement en tant que ministre. Deux d’entre eux concernent Strasbourg d’ailleurs et j’étais venue là-bas pour les présenter. Il s’agit du Pass Culture (encore en cours d’expérimentation dans le Bas-Rhin –ndlr) et du problème de l’accès artistique au sein de l’école. Mais je ne regrette rien de mon passage à ce ministère : en France, nous vivons dans un pays de cocagne concernant la culture, ce secteur a son ministère dédié et il bénéficie d’un budget très important : 1% du budget global de la nation, ce qui très conséquent…

Ce 1% du budget ne concerne pas que la culture, la communication, qui est rattachée à ce ministère, se voit attribuer une partie non négligeable de cette somme…
C’est vrai, j’allais y venir… Sur les 10 milliards de budget du ministère, 3,7 sont consommés par la communication. Mais si on considère la masse de l’argent public français dédié à la culture, les moyens sont considérables entre les dotations de l’Etat et les budgets des communes, communautés de communes, départements et régions. Les collectivités consacrent globalement 9,6 milliards d’euros à la culture. Le budget public global déployé en France au bénéfice de l’action culturelle est donc considérable et cela ne date pas d’hier. Et bien, malgré ça, malgré le travail extraordinaire de Malraux et Lang dans leur temps, pour ne citer que les ministres les plus marquants depuis soixante ans, force est aujourd’hui de constater qu’on est encore aujourd’hui brutalement confronté à toute une part de nos concitoyens, et parmi eux les jeunes tout spécialement, qui pensent que tout ce dispositif ne les concerne pas. Ces rendez-vous très nombreux, ils considèrent que ce n’est pas pour eux. Je me suis dit que le Pass Culture était donc une opération à mettre en œuvre prioritairement…

Parlons-en de ce dispositif. Dans votre livre, vous revenez longuement sur sa conception et son expérimentation… Il s’agissait, il s’agit encore, de doter chaque jeune ayant atteint l’âge de 18 ans d’un budget de 500 € devant lui faciliter l’accès aux sorties et biens culturels… Vous vous êtes aussitôt penchée sur l’exemple voisin de l’Italie : une sorte de benchmarking ou, comme vous le dites beaucoup plus joliment, de « parangonnage »…
Oui, il s’agit d’une promesse du président et bien évidemment, sa mise en œuvre a été confiée au ministère de la Culture. Après une étude fine de ce qui s’est passé en Italie, il est apparu qu’il fallait éviter absolument certains aléas vécus là-bas. En tout premier lieu, éviter l’effet d’aubaine dont ont pu bénéficier certains grands groupes mondiaux de distribution, dont Amazon. En France, le Pass Culture prévoit que seuls 200 des 500 € alloués pourront être consacrés à des achats dont seul le numérique (produits et distribution) bénéficiera. Le reste sera consacré à la pratique culturelle, c’est-à-dire la fréquentation des spectacles, des concerts, des expositions, du théâtre ainsi que l’achat de livres ou de musique dans la librairie de son quartier ou de sa ville. Ce Pass Culture intègre ainsi une application de géolocalisation qui présente toute l’offre locale et régionale disponible. Au moment où j’ai quitté le ministère, je m’apprêtais à me lancer dans une grande tournée de promotion de cette offre et de ses modalités. Je ne suis bien sûr plus informée des suites aujourd’hui, mais il était prévu un lancement définitif du Pass Culture avant la fin de la présente année… En tout cas, avant mon départ, les premiers retours des zones concernées, dont effectivement Strasbourg et le Bas-Rhin, montraient que les jeunes s’étaient emparés du dispositif et l’utilisaient notamment fortement en achetant des livres, ce qui m’avait à l’évidence réjouie…

Les lecteurs de votre livre, et celles et ceux qui assisteront à votre interview dans le cadre des Bibliothèques idéales, auront tout le loisir de vous entendre évoquer tout ce que vous avez vécu à votre poste de la rue de Valois. Dans le livre, vous dites que ce passage aux responsabilités a été « une chance inouïe » pour vous. À lire tout ce que vous avez dû affronter, on se dit que c’est une réflexion un peu paradoxale puisque, pardonnez-moi le terme, pas grand chose ne vous aura été épargné…
Certes, mais comme dit Nietzsche, ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort, non ? D’abord, on apprend à relativiser car il faut sortir de son propre ego et on sait bien ce à quoi on s’expose. J’ai vécu ça de façon assez étonnante. Durant tout ce temps que j’avais passé dans le secteur de l’édition, je n’avais jamais rencontré le moindre problème avec la presse. Mais une fois au ministère, j’ai constaté l’énorme omniprésence de cette défiance qui se dresse quasiment en permanence face à vous. Dès que l’on propose quelque chose et que l’on décrit la méthode qu’on va employer, on vous rétorque : oui, mais comment ça va marcher ? Oui, mais comment vous allez trouver les financements ? Oui mais, oui mais, sans cesse… Ce qui est étrange c’est que ce “oui mais” tourne toujours autour de la périphérie du projet et ce n’est jamais le bien fondé, les racines du projet qui sont interrogés. Autre aspect assez déroutant : très souvent, tout s’emballe, on se met à évoquer l’un ou l’autre dossier de façon quasi dithyrambique et puis, soudainement, pfff…, plus rien. On n’en parle plus du tout. Regardez l’Europe : qui évoque encore ces sujets aujourd’hui ? Sincèrement, j’ai moi-même pu vérifier que ce sort est réservé quasiment aux seuls politiques. Je suis revenue à la présidence de ma maison d’édition, et mes rapports avec la presse sont immédiatement redevenus excellents, j’ai retrouvé immédiatement la très bonne qualité de relation que j’avais avant mon passage au ministère. Comme par magie !…

Vous avez une phrase qui en dit long et qui permet peut-être d’éclairer votre pensée profonde sur ce sujet. Vous écrivez : « Je viens de Belgique. Je n’ai pas fait l’ENA. Je ne fais partie d’aucun réseau. Une grave lacune dans ces sphères… » Ce qui prouve que vous êtes parfaitement lucide sur ce qui s’est passé…
Sincèrement, il y a un énorme paradoxe. Les énarques sont malgré tout des gens formidables. Ils s’investissent à fond dans ce qu’ils font, ils ont une intelligence bien cadrée, ils connaissent à fond les institutions et ils sont très engagés. Mais ils n’ont jamais fait advenir quoique ce soit et donc, ils ne peuvent vivre que de ce que les autres réalisent et font advenir. Il y a là une dichotomie incroyable. Et c’est bien ce qu’a souligné, je crois, notre président en souhaitant une réforme profonde de l’ENA. On va bien voir ce que propose Frédéric Thiriez qui est chargé de ce rapport…

J’insiste… Vous vous êtes manifestement rendue compte très vite que votre tâche n’allait pas être facile puisque, en quelque sorte, vous n’aviez pas les codes qui font fonctionner tout ce système encore bien huilé…
Le président n’arrêtait pas de m’encourager en me disant que ce n’était pas grave de ne pas posséder ces codes-là. En revanche, quand on n’a jamais été intégré dans ces réseaux et ce milieu-là et qu’en plus, ne faisant partie d’aucun parti on ne bénéficie de l’apport d’aucun réseau politique, on n’a pas d’appuis. J’étais une espèce d’électron libre mais j’étais tellement à fond dans ce que je faisais que j’ai peut-être sous-estimé certains dangers. Vous savez, ici, à Actes Sud, nous sommes tous obsédés quotidiennement par la nécessité de faire. Faire advenir est pour moi un terme très important, central. Moi, j’attaque le travail par ce seul biais-là. Alors, je le dis dans mon livre : je reconnais que quand on est à ce poste de ministre de la culture, on est forcément très en avant, très exposé et qu’il est donc normal qu’on soit attentif à la perception que les gens ont de vous. J’aurais sans doute dû travailler beaucoup plus là-dessus dès le départ. Je m’y suis mise ensuite mais sans doute trop tard : pour des questions d’ordre plus politique que tenant à mon action et à mon travail concret, le Premier ministre a souhaité « me décrocher » lors du remaniement lié aux élections européennes, après le départ de Gérard Collomb du ministère de l’Intérieur… Sincèrement, je n’en ai pas pris ombrage. D’entrée de jeu, dès ma nomination à l’été 2017, il était prévu pour tous les ministres qu’un point d’étape serait effectué au moment des candidatures aux élections européennes. Dans ma tête, dès le départ, j’avais trouvé ça normal, me disant que j’aurais eu le temps ainsi de faire un certain nombre de choses…

Avec le recul, comment expliquez-vous qu’Emmanuel Macron, qui ne vous connaissait pas personnellement -vous ne vous étiez, je crois, que rencontrés qu’une seule fois auparavant et même pas en tête-à-à tête- ait fait des pieds et des mains pour vous convaincre d’accepter le poste ?
Sincèrement, je pense qu’il a dû apprécier la réussite professionnelle qui a été la mienne, à la tête de ces équipes formidables chez Actes Sud. Il a dû estimer cohérent le profil que je présentais avec son programme électoral en matière de culture. Et la feuille de route qu’il m’a confiée était en parfaite cohérence avec ce programme. Nous l’avons portée et d’ailleurs grandement réalisée dans tous ses aspects d’accès à la culture dans tous ses champs, avec la pratique artistique, la question du patrimoine, l’accès aux bibliothèques publiques,…

Sur ce dernier point, ce fut une collaboration étroite avec Erik Orsenna qui était, paraît-il, le premier choix du président pour le poste de ministre de la Culture…
Sincèrement, je n’en sais rien. Sans doute… mais Erik, qui fut le conseiller de François Mitterrand, était à l’évidence plus averti que moi, il connaissait la musique depuis longtemps. Lui proposer cette mission sur les bibliothèques était une chose à laquelle je tenais absolument, le connaissant depuis trente ans… Prétendre qu’il m’a été imposé est un non-sens. Idem pour Stéphane Bern que je connaissais aussi avant que le président ne me suggère de le rencontrer. À peine nous sommes-nous vus que j’ai pensé immédiatement que c’était une formidable idée de bénéficier d’un tel ambassadeur médiatique en faveur du patrimoine, qui me tient particulièrement à cœur…

En toute honnêteté, après avoir lu attentivement votre témoignage dans le livre, une image très positive de vous se dégage. On a le sentiment qu’en n’importe quelle circonstance, même les plus pénibles et elles n’ont pas manqué pour vous depuis deux ans, vous êtes capable de continuer à discerner le meilleur chez les gens…
Ce que je sais, c’est que lorsque dans la vie on a vécu le pire, tout le reste est relatif. (Françoise Nyssen évoque ici le souvenir de son fils Antoine, atteint de dyslexie, de dyspraxie et d’hyper sensibilité, qui a mis fin à ses jours à l’âge de 18 ans. Dans son livre, elle révèle le message écrit qu’Antoine a laissé avant de disparaître : « Peu importe l’endroit où je me trouve, la seule chose qui compte c’est que vous soyez heureux et que vous fassiez ce que vous aimez… » C’est un message d’amour qui nous habite en permanence » écrit-elle –ndlr). Ce que je sais aussi, c’est que j’aime les challenges, quelles que soient les conditions qu’on rencontre. S’il y a des difficultés, je fais en sorte de les surmonter pour continuer à avancer. Ça peut peut-être s’appeler de la résilience, pour employer ce mot un peu à la mode…

Là où vous auriez pu avoir des mots terribles –que vous n’avez cependant pas eus-, c’est envers le Premier ministre. Car avec la réflexion, en France, un ministre ne peut pas réussir sans avoir le soutien objectif du chef du gouvernement…
Sincèrement, je n’avais pas perçu ce point, d’entrée de jeu. Je ne m’en suis rendue compte qu’ensuite… Quand je l’ai rencontré pour la toute première fois, car je ne le connaissais pas du tout, il m’a dit quasiment immédiatement : « De toute façon, c’est inutile d’en parler, le président vous veut absolument… » Moi, sans doute un peu naïve, je n’en ai pas fait plus de cas que ça. Et puis, il y a eu ce premier bilan en juillet, un an plus tard, comme pour tous les autres ministres. On avait beaucoup travaillé avec mon cabinet pour présenter ce bilan. Moi qui suis une chef d’entreprise, j’aime bien confronter ce que je fais à la réalité, façon de bien faire le point et tout analyser le plus correctement possible… Alors que personnellement j’étais hyper contente car j’estimais qu’on avait bien travaillé sur beaucoup de sujets de la feuille de route qu’on nous avait confiée, Edouard Philippe a balayé tout ça d’un revers de la main, ça ne l’a pas du tout intéressé et la réunion s’est transformée immédiatement en réunion préparatoire de la future loi sur l’audiovisuel. Ça m’a stupéfiée ! Puis, il m’a gardée cinq minutes en tête à tête pour me dire : « Écoute, il faut que tu te solidifies un peu lors de tes interventions avec la presse… » C’était quelques jours après que François Morel m’ait un peu chambrée sur Inter quand j’avais dit à plusieurs reprises dans l’interview de la matinale : je réfléchis… Il n’y a pas longtemps, en juin, j’écoutais la matinale consacrée à mon successeur. Deux fois de suite, il a également dit : « je réfléchis… » Mais c’est un homme et jamais on ne reprochera quoique ce soit de ce genre à un homme, jamais !…

Ça tombe bien que vous évoquiez cela de vous-même… Parmi vos handicaps de départ que vous citiez, il y avait le fait d’être belge, de n’être pas issue de l’ENA et de ne faire partie d’aucun réseau. Mais vous avez dit aussi : « je suis une femme… »
Honnêtement, on en est effectivement encore là. Je me suis souvenue ensuite d’une de nos auteurs à Actes Sud qui avait été invitée à une manifestation littéraire au Havre, à l’époque où Edouard Philippe était maire. Il m’avait d’ailleurs écrit une lettre très cérémonieuse pour que je sois présente moi aussi. Cette auteure m’avait dit glissé qu’elle acceptait cette invitation parce que j’y étais aussi mais qu’elle avait déjà rencontré le maire du Havre qu’elle trouvait « très misogyne ». J’avais un peu oublié cette anecdote mais je m’en suis bien sûr souvenue durant mon passage au ministère. Le Premier ministre est un peu « perché », il est dans les hauteurs, il a le sabre de son père sur son bureau. Dès que j’ai abordé avec lui le problème de la défense des auteurs, je me suis accrochée avec lui et c’était fini… Je lui ai quand même envoyé mon livre, que j’ai dédicacé en reprenant le magnifique poème de René Char : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. » (grand sourire).

On quitte ce passage au gouvernement. On se reverra sans doute à une autre occasion pour que vous nous racontiez dans le détail la saga de Actes Sud mais un bon tiers de votre livre est consacré, outre votre biographie, au développement de cette maison d’édition devenue mythique en si peu de temps au fond. La surface visible de l’iceberg c’est 13 000 titres au catalogue, 67 millions d’€ de chiffre d’affaires, plus de 300 salariés entre le siège ici, à Arles et vos bureaux parisiens. Acte Sud ce sont aussi les prix Goncourt : Laurent Gaudé, Jérôme Ferrari, Mathias Enard, Éric Vuillard, Nicolas Mathieu l’an passé, la publication des trois Millenium, la présence au catalogue, avec une grande fidélité, d’auteurs comme Nancy Huston, Pierre Rabhi, Nicolas Hulot, Kamel Daoud, Alice Ferney, Paul Auster, Théodore Monod et on en oublie beaucoup. Enfin, il y a tous les satellites qui tournent autour de la maison-mère et qui constituent un impressionnant écosystème… Une aventure qui a débuté en 1978 au moment où votre père s’est installé tout près d’ici, au mas du Paradou, et a décidé de créer une maison d’édition grâce au fruit de la revente de sa société de publicité et de communication qui avait fait sa fortune… Vous êtes aujourd’hui présidente de Actes Sud mais, au départ, vous n’avez jamais été « programmée » pour ça…
C’est vrai. En Belgique, j’ai d’abord étudié la chimie en vue de faire de la recherche en biologie moléculaire, le premier virus qui m’ait happée. Mais j’en avais aussi un autre : celui de m’occuper des gens et celui-là ne m’a jamais quittée. J’habitais dans le centre populaire de Bruxelles, je me suis beaucoup investie dans les comités de quartier, l’urbanisme, entre plein d’autres activités. Pendant toute cette jeunesse et ce début de vie d’adulte, la lecture a cependant toujours été en permanence comme un fil rouge. Quand mon père crée la maison d’édition, je suis alors à la Direction de l’architecture au ministère et j’avoue que je m’y ennuie copieusement. Mon père cherche quelqu’un pour s’occuper de Actes Sud à ses côtés, je n’ai pas réfléchi longtemps, j’ai foncé. Je revendique d’être là depuis l’origine. Je n’aime pas ce terme d’héritière dont on m’affuble parfois, ça m’agace car Actes Sud a toujours été une histoire de continuité basée sur les compétences. C’est encore le cas aujourd’hui pour nos trois filles, Julie ma fille aînée, Anne-Sylvie, la fille aînée de mon mari Jean-Paul et Pauline, notre fille commune. Chacune a intégré la société, dans leur domaine de responsabilité et avec leurs compétences acquises, pour perpétuer la formidable aventure Actes Sud…

Actes Sud bénéficie d’une formidable image de marque auprès des lecteurs. Si on voulait résumer, et sans flagornerie aucune, croyez-le bien, on pourrait dire qu’un livre publié dans votre maison d’édition est forcément un bouquin de qualité. De plus, vos éditeurs littéraires sont également réputés pour leur flair. La série Millenium est sans doute le parfait exemple d’un livre venu de nulle part et qui fait un carton incroyable. Comment ce livre a-t-il atterri chez vous ?
C’est Marc de Gouvenain, un vrai baroudeur, qui avait créé chez nous la collection Terres d’aventure où nous avions notamment publié Théodore Monod, qui est à l’origine du succès de Millenium en France. Avec Bertrand Py (le directeur éditorial de Actes Sud – ndlr) qui est en fait le véritable successeur de mon père en matière d’édition littéraire, il a imaginé pouvoir reprendre la direction de notre collection policière, Actes noirs. C’est lui qui nous avait aussi permis de publier Enquist, par exemple. Marc était en contact permanent avec toutes les maisons d’édition scandinaves. Un jour, il est chez la maison d’édition de Enquist et il leur annonce qu’il va reprendre la collection Actes noirs. Alors, spontanément, ils lui confient les trois volumes de Millenium en lui précisant quand même que l’auteur, Stieg Larsson, n’est plus de ce monde. « Si ça t’intéresse… » ajoutent-ils. Alors, on fait traduire ces pavés. Je me souviens très bien : je suis sur le point de partir en vacances quand je vois sortir de l’imprimante la traduction française. Je demande à Marc si je peux l’embarquer avec moi pour la lire dans les semaines qui suivent. Je dévore ces pages et j’appelle Bertrand : « Tu ne peux pas savoir ce qu’on a là. C’est un truc de dingue ! Ça va marcher !! » Ce qui m’avait particulièrement plu, bien sûr avec mon fond de caractère militant, c’était le contexte, l’opposition entre le capitalisme financier et le capitalisme patrimonial, le capitalismede famille, celui de l’économie réelle… On l’a publié et ce fut un énorme succès (plus de 4 millions d’exemplaires vendus en France, -ndlr). Bon, ensuite il m’a fallu du coup reprendre ma fonction d’ourleuse, comme je le dis, pour ne pas que Millenium soit l’arbre énorme qui, dans la forêt du catalogue de la maison, cache les tout petits arbres qui poussent eux aussi magnifiquement. On fait un métier de couturier, on n’est jamais sûr de rien et se gargariser d’un formidable succès n’aurait pas de sens. Le premier livre de Laurent Gaudé que nous avons édité, nous avons dû le vendre à 1000 exemplaires, peut-être…

Au-delà des succès d’édition qui ont hissé Actes Sud au firmament des éditeurs français, tout ce savoir-faire repose aussi sur une équipe parfaitement soudée dont les compétences garantissent l’indépendance totale de la maison…
C’est tout à fait ça. Notre indépendance est un moteur pour tout le monde ici, et elle repose sur quatre piliers : l’indépendance capitalistique car je n’ai aucune envie de faire ce métier pour enrichir des actionnaires extérieurs, l’indépendance économique, nous ne publions ici que des livres auxquels nous croyons et que nous savons soutenir, bien au-delà de la notion de coup éditorial. Nous cultivons aussi l’indépendance en matière de temps, si une traduction n’est pas aboutie, si un manuscrit n’est pas prêt, on le fait retravailler autant de fois que nécessaire : être dans le vent, c’est une vocation de feuille morte, disait mon père. Enfin, il y a aussi cette indépendance face à la morosité ambiante : nous sommes tous persuadés ici que la culture, et le livre donc, est une puissante source régénératrice même au plus sombre des événements…

Un dernier mot, mais on développera tout ça lors de votre venue aux Bibliothèque idéales de Strasbourg le 11 septembre, sur la situation du livre qui, en France, maintient ses positions face aux nouvelles technologies…
Ce que je sais, c’est que durant mon passage au ministère, outre les problématiques d’accès à la culture dont nous avons abondamment parlé, j’ai été également obsédée par la régulation qui, pour moi, n’empêche en rien de favoriser une vraie politique de création. Si le livre se porte encore bien en France, la loi sur son prix unique, imposée par Jack Lang, y est pour une très grande part. Grâce au prix unique, on a en France un réseau de librairies exceptionnel et quand les maisons de la presse auront profité à plein des effets des nouveaux dispositifs de la loi Bichet (la loi qui réglemente la distribution de la presse en France –ndlr), elles viendront elles aussi renforcer ce réseau de diffusion. Tous les éditeurs, et plus particulièrement les plus importants, doivent être très attentifs au maintien et au développement de ce réseau de distribution, notamment en ce qui concerne la rétribution des libraires. Enfin, le point le plus important, le plus vital même, selon moi : aujourd’hui, et ça je n’ai jamais cessé de le dire durant mes dix-sept mois de présence ministérielle, tout l’écosystème culturel français se doit de faire preuve de la plus grande solidarité. Car dès que cette solidarité présenterait la moindre faille, le prédateur ne manquerait pas de s’y engouffrer. Avec des ravages immédiats et rapides… »

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