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À l’heure où, pour exister, certains étalent leur intimité sur les réseaux sociaux, machinalement, comme de la margarine sur leurs tartines du petit déjeuner, un voile sur les yeux, il est important de savoir jusqu’où il est possible d’aller dans la révélation de ses secrets, de sa vie privée…

C’est justement sur Facebook que j’ai « appris » pour Françoise Pfersdorff, la conseillère départementale, Canton Strasbourg 4. Ses publications n’ont rien en commun avec le voyeurisme ambiant, les mises en scène pathétiques ou les étalages gluants d’auto-congratulations de la toile. Non, le seul but de Françoise Pfersdorff est d’aider les autres, comme elle a pu être aidée. Depuis quelques mois, elle s’inscrit dans une chaîne humaine fantastique et pour cela, les moyens de communication d’aujourd’hui sont formidables. Venons-en au fait.

La sidération

Elle a cinq ans quand elle est agressée sexuellement ; c’est un homme d’âge mûr, elle le connaît, il vient parfois dans sa maison. Il lui propose un bonbon, elle le suit. Elle échappe à la surveillance maternelle et se retrouve avec lui au sous-sol. Tout se passe très vite. Et aussitôt, la peur, tellement intense, la douleur, trop forte, cet instant effroyable se cache au plus profond de sa mémoire. On dit que le cerveau se protège pour éviter la mort, il disjoncte, c’est la sidération. Une bombe !
Le temps passe. Sans connaître la cause exacte, elle a « oublié », la bombe se réactive, parfois, souvent. Ses réactions sont démesurées. Pendant longtemps, très longtemps, une vie, elle développe des procédures d’évitements, elle a peur du vide, des adultes, des hommes évidemment, elle ne supporte pas qu’on la touche pour une piqûre, un vaccin, ou une visite médicale pratiquée par un homme. Personne n’imagine ce qu’elle a vécu, personne ne sait qu’elle est passée au rouleau compresseur. Elle ne dira rien, pas un mot, jamais ! Une cave, ça n’existe pas.

Être violée, c’est être marqué au fer rouge

Françoise devient journaliste, son métier l’apaise pour un temps, des rencontres passionnantes lui permettent de penser à autre chose. Elle se marie, fonde une famille, fait quatre enfants, mais ce que l’histoire ne dit pas, c’est qu’elle est en capacité de réaliser tout cela au prix d’une dépense d’énergie phénoménale. Elle lutte contre la peur, contre ses phobies, contre de multiples sources d’angoisse, elle avance avec des boulets à traîner. En fait, elle se sent constamment en danger. Elle met du temps à s’adapter, cherche des protecteurs, elle a des comportements inconscients, des conduites à risque, elle roule vite, très vite en voiture, elle se fait « disjoncter » avec de l’alcool, parfois certaines substances. C’est récurrent chez les enfants violés, pour échapper à des situations de détresse, aux attaques de panique intolérable, mais à part une dépression ou une tentative de suicide, à l’âge adulte, ils se mettent en danger pour trouver du soulagement : « Quand tu vis comme ça, tu es très seul, en permanence. Être violé, c’est être marqué au fer rouge ; il y a eu des périodes de rémission, mais globalement, jusqu’à un passé assez récent, j’étais coupée en deux ». Tout est compliqué, la vie de famille. Tout. Et cette bombe qui est toujours là, ce minuteur qui résonne partout en elle, qui ne s’arrête jamais vraiment.

La chance d’avoir le courage

Un jour, elle n’avance plus. C’est une vraie prise de conscience. Elle va consulter, un premier travail qui dure deux ans. Deux ans seulement, car elle ne peut pas aller plus loin, il y a des résistances, ça fait peur, toujours trop peur. Mais elle trouvera le courage de reprendre les consultations. Ce travail sur soi, aidé et guidé par un thérapeute formé, bienveillant et disponible, dure des années. Avec lui, elle remonte le fil de sa vie, jusqu’au traumatisme. En 2014, elle « débarque » l’agression. C’est la mémoire traumatique. Ces moments sont extrêmement douloureux et violents, car, elle revit l’enfer de la cave. Tous les éléments du puzzle ne remontent pas à la surface, mais elle peut réintroduire sa mémoire traumatique dans sa mémoire autobiographique. C’est le fond du travail : « Une fois le trauma identifié et remis à la bonne place, il faut vivre avec le sentiment d’avoir été salie et abîmée. La honte s’installe. Je disais alors que j’appartenais à la famille des abîmés ».

La libération de la parole est empirique

Il lui a fallu une cinquantaine d’années pour comprendre et mesurer l’impact de l’agression. Tout ce temps pour se libérer, retrouver son énergie, dépasser ses blessures, la collision : « Aujourd’hui, je suis beaucoup plus forte, une guerrière avec un talon d’Achille dont je n’ai plus honte ». Avec une force immense, elle témoigne et milite pour briser cette loi du silence qui empêche les victimes de s’exprimer, de se libérer de leur fardeau et d’accepter l’affrontement avec un passé douloureux en s’engageant dans un parcours thérapeutique. Elle se bat pour faire mieux reconnaître les blessures psychiques des victimes de violences, pour dire que le viol n’est jamais un acte banal qu’il faut taire. Elle crie haut et fort qu’une prise en charge précoce multiplie les chances de résilience, pour supprimer les délais de prescription des crimes sexuels sur mineurs de moins de 15 ans, pour permettre aux victimes de porter plainte (le pédophile qui l’avait agressée n’a pas été inquiété), même longtemps après les faits, quand la mémoire se réveille après un travail sur soi essentiel. Françoise Pfersdorff est sur tous les fronts, son expérience est un extraordinaire exemple de courage.
La petite fille de cinq ans qu’elle est certainement encore n’est plus enfermée dans une cave, elle peut enfin parler ; finalement elle dira tous les mots, toujours.

Libérer la parole pour aider d’autres à le faire, ou au nom de victimes qui ne sont plus là pour témoigner, ou trop fragilisées pour le faire.

Françoise Pfersdorff tient à souligner l’importance et la nécessité de l’action d’Olivier Egelé, président de la plateforme Alsacienne de Stop Aux Violences Sexuelles, ainsi que le collectif du Ruban Vert Pomme, sous la coupe de François Devaux. Ce collectif oeuvre permet aux victimes de sortir de leur isolement et de libérer la parole, et a pour objet également d’appuyer la revendication portée par les associations de défense des victimes et de la protection de l’Enfance de faire abroger les délais de prescription des violences sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans.

 

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