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Fredj Cohen est plasticien, sculpteur, metteur en scène et auteur, mais pour lui, tout cela ne veut pas dire grand-chose. Producteur de beau serait plus juste. Rendez-vous au Neudorf pour rencontrer l’artiste dans son atelier.

C’est l’hiver. Dans un grand pull en laine, Fredj Cohen parle avec la voix des sages, il parle de sa vie comme d’un roman. Né en mai 1942 dans une famille juive de douze enfants, il échappe de justesse à la rafle du Vel d’Hiv. Il connaît très peu son père marocain et sa mère algérienne. Il fait partie des enfants cachés pendant la guerre, est recueilli dans les Pyrénées, accueilli dans une ferme et plus tard par l’assistance publique. À dix ans, il rêve d’aller vivre avec les loups au Canada, mais il entrera dans un centre d’apprentissage : « Il ne restait plus que charpentier, tout le reste était pris, alors j’ai fait charpentier. J’ai commencé à travailler le bois à l’âge de 14 ans ». Son CAP en poche, il ne souhaite pas pour autant travailler. À 17 ans, il veut partir. À cette époque, il y a des gens qui font la route, il se fond dans le mouvement : aucun attachement, ni mariage, ni propriété, pas de journaux. Rien. Il part le vent dans le dos et participe à la vague hippie des années 60, parfois avec d’autres, parfois il marche seul. Il ne peut plus jouer le jeu de la société. En fait, à cet instant va naître l’artiste. Souvent leader et constructeur dans le jeune espoir révolutionnaire, il rôde autour du monde de l’art, du théâtre, de la peinture et de l’écriture. Il sait déjà que son ambition est de faire de sa vie une œuvre d’art.

Le cherche soleil

Puis, il revient sur le droit chemin, celui du service militaire qu’il effectue en Alsace. Il rencontre une fille, leur histoire se termine, mais il reste dans la région. Il vit de pas grand-chose, de petits boulots, il fait mille métiers : représentant, gardien de nuit, surveillant à l’école ORT où il mettra en scène quelques spectacles. Il a des fourmis dans les jambes, rêve de vivre en Afrique. En 1968, il entre à l’école d’éducateur spécialisé. Diplôme en poche, il travaille, mais l’artiste s’affirme de plus en plus. Il veut peindre, sculpter, écrire un livre. Ce sera un roman, Le cherche soleil : une part de réalité, une part de romance, les années 60 et 70, la vie dans les Pyrénées après la guerre, le passage de la charrue au tracteur, de l’argent sous le matelas aux banques et au crédit, il a vu « ce craquement-là ». Il raconte sa vie d’éducateur spécialisé, le travail autour de l’autogestion avec des enfants difficiles. Le cherche soleil existe pour dire qu’il ne faut jamais oublier de traquer la lumière.

L’artiste multiplie les projets

Il fait deux enfants, vit sa vie, mais il va sans dire que l’artiste prend le dessus. Ça va mieux en le vivant. Il ouvrira une galerie. Il sera le créateur d’Agora totems en Alsace. Le totem est un appel au voyage et à la méditation : « Je trouve ça très beau, ça touche l’air, l’eau, le feu, c’est quelque chose qui a son propre langage, qui redonne du sens à nos vies trop bousculées. »
Dans son œuvre, sa vie, il affronte les grands thèmes universels, il cherche la prise de conscience, le réel dans l’irréel, l’étrange dans la beauté, le lyrique dans le silence. Il cherche la bousculade, pas la bagarre. Il touchera du doigt la politique, les mouvements sociaux, mais son engagement est ailleurs.

Pendant un an, il travaille avec un groupe de traumatisés de la vie. Mais aussi, depuis dix ans, à l’Esat, Ateliers du Herrenfeld à Ingwiller, un établissement d’aide par le Travail qui permet à des adultes handicapés d’exercer une activité professionnelle. À Ingwiller, ils font des palettes, du conditionnement. Une fois par semaine, Fredj intervient avec un groupe qui sculpte des totems. Un vrai défi. Il est aussi en lien avec des enfants autistes de l’institut médico-éducatif d’Ingwiller, « Chacun est une étoile », leur travail a donné une exposition accueillie au musée Würth en 2017. Il y a aussi ce projet avec le Parc naturel urbain (PNU) de la ville de Strasbourg : au départ ce n’était qu’un totem, mais c’est devenu un grand projet baptisé « Le village des utopies » avec les habitants de Koenigshoffen, de la Montagne Verte et de l’Elsau, pour former une œuvre artistique commune. Sa carrière s’est élevée autour de multiples aventures artistiques.

Le plus important est de chercher, pas de trouver…

Fredj Cohen reste le « cherche soleil », celui qui cherche la lumière, dans un autre rapport à la vie : sans peur, sans soif, sans le désir de monter dans la hiérarchie. Quand il regarde ses toiles, il se dit qu’il a touché quelque chose, mais a-t-il trouvé la lumière ? Non. Il dit non, je ne l’ai pas trouvée. Mais chercher le soleil c’est peut-être aussi chercher un père, chercher quelque chose que l’on n’a pas. C’est aussi se dire qu’il est plus important de chercher que de trouver. Alors, il continue de chercher avec la beauté comme véhicule, pour faire de sa vie une œuvre d’art.

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