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Dan Leclaire, le sympa, original, dynamique, entreprenant et punchy (rayez les mentions inutiles) Dan Leclaire. Il fut garçon-boucher puis magicien avant, plus récemment, d’animer des séminaires pour les entreprises. Mais sa passion de toujours pour l’illusion, il la doit pour beaucoup à un véritable personnage connu bien au-delà de Strasbourg et même des frontières nationales : Jean-Pierre Hornecker, le magicien du Neuhof…

Qui n’a pas rêvé un jour de devenir magicien ? Qui n’a pas rêvé de contempler les yeux ahuris d’un public bluffé par un de ces tours diaboliques qu’il n’oubliera jamais ? Qui n’a pas rêvé de manipuler à son tour ces jeux de cartes dont les possibilités infinies déjouent toutes les logiques préétablies et vous plongent dans une parfaite sidération ? Oui, qui n’a pas rêvé d’être celui qui entretient ce mystère-là : devenir, l’espace d’un instant, un personnage aux pouvoirs infinis…

Dans les années 80, un mystérieux (et superbe) catalogue était disponible sur simple envoi d’un coupon qui paraissait dans la presse nationale sous forme de publicité et qu’il fallait renseigner avec son adresse. Son nom claquait fort : Magix ! Tous ceux qui se sont intéressé un jour ou l’autre à l’illusion ont fini par le recevoir, et sans doute beaucoup ont-ils commandé, peut-être un jeu de cartes truqué, ou encore un rouleau à fabriquer de la fausse monnaie, ou bien la fameuse ficelle qu’on coupe à de multiples reprises et qui réapparait intacte entre deux frottements de doigt… Quelquefois, ce fut la naissance d’une belle vocation, d’autres fois la simple découverte, au final décourageante, qu’il faut travailler, beaucoup travailler pour donner l’illusion…

En septembre dernier, au moment de sélectionner un personnage Or Norme comme nous le faisons chaque trimestre, on s’est souvenu de cette époque et surtout de l’adresse de Magix : Strasbourg-Neuhof. Naturellement, on a demandé à Dan qui, selon nous, devait savoir. Et c’est là que c’est devenu… magique car non seulement l’ami Dan connaissait très bien le magicien du Neuhof mais ce dernier fut pour lui un véritable maître à penser…

Magix ! Hornecker, Strasbourg !

Et, en route pour Magix au volant de sa voiture, Dan de nous raconter pêle-mêle, le nombre incalculable de voyages qu’il a dû accomplir, à l’âge de l’adolescence, entre son domicile au centre de Strasbourg et la rue de la Klebsau, aujourd’hui à quelques dizaines de mètres du centre culturel Django Reinhardt à l’orée du Neuhof, « À l’époque, il n’y avait que le bus, c’était long et compliqué, mais la hâte et le plaisir de la découverte sous la houlette de Jean-Pierre Hornecker étaient irrésistibles. Cet homme m’a appris un nombre incroyable de choses et surtout, grâce à lui, j’ai compris qu’il n’y a pas que le don et le goût de la magie, il faut aussi un travail sans répit, quotidien, pour parvenir à l’excellence dans cet art. Aucune improvisation n’est tolérée, c’est une véritable discipline qu’il faut s’imposer » résume-t-il en stationnant son véhicule devant la maison Magix. Juste avant de sonner, il ajoute : « Il faut bien que tu comprennes la notoriété de Magix. Il n’y pas si longtemps, alors que j’arrivais à Las Vegas pour un congrès de magiciens avec Cédric, le fils de Jean-Pierre qui est mon ami d’enfance, celui-ci portait un t-shirt avec le nom de Magix bien apparent. « Ah Magix ! Hornecker, Strasbourg !.. » se sont mis à nous dire des dizaines de magiciens. Jusqu’à l’inventeur du tour du journal qu’on déchire et qui réapparaît intact, qui a dit ce jour-là à Cédric : c’est ton père qui a traduit mon bouquin ! Je te dis ça juste pour que tu mesures qui est le personnage que tu vas rencontrer… »

 

Il ne faut pas longtemps à Jean-Pierre Hornecker, aujourd’hui âge de 75 ans, pour capter notre attention. Les coudes solidement calés sur une petite table évidemment revêtue de l’indispensable tapis sur lequel on imagine volontiers que des milliers de cartes ont sans doute déjà glissé, l’œil malin qui regarde très souvent juste par-dessus la monture de lunettes, M. Magix raconte sa « rencontre avec la magie vers l’âge de quinze ans, à une époque où il n’y avait pas de close-up (la magie de table -ndlr) et seulement la magie sur scène que j’ai ensuite pratiquée pendant une quinzaine d’années, en parallèle avec mon métier de typographe avec lequel je gagnais ma vie. Les samedis et les dimanches, j’étais costumé en maharadjah hindou avec un turban et je travaillais à grands coups de nœuds voyageurs, avec des foulards, ou des cordes avec des lames de rasoir. Puis, passée la trentaine, au milieu des années 70, j’ai eu l’opportunité de racheter une petite machine offset d’imprimerie pour pas grand chose car c’était dans le cadre d’une faillite. Et là, j’ai édité un premier livre sur la magie, puis un deuxième… qui se sont bien vendus pendant une courte décennie. ».

Dan Leclaire, qui depuis le début de l’entretien a quasiment retrouvé ses yeux d’ado ajoute : « Jean-Pierre est trop modeste, il a édité des livres qui sont devenus très vite de véritables références, comme le fameux Cartomania de Richard Vollmer : je ne pouvais pas venir ici à l’époque sans le feuilleter… »

Au début des années 80, ce sera la rencontre décisive : « C’est un magicien parisien que je connaissais bien et qui était passé me rendre visite » se souvient Jean-Pierre Hornecker.
« Au restaurant, il me dit tout-de-go qu’au lieu de vendre des livres, je ferais mieux de vendre des tours de magie. Au début, je n’ai pas été très chaud avec cette idée-là car vendre un tour, c’est aussi vendre l’explication du tour, la méthode pour le réaliser parfaitement. Et cette méthode, quelquefois, c’est dix ou vingt pages, on ne peut pas résumer, c’est quelquefois complexe. J’ai commencé par vendre un tour qu’il avait créé puis je me suis mis à acheter d’autres tours un peu partout et c’était parti ! Ceci dit, ce n’était pas si simple pour convaincre des magiciens de me vendre leurs créations, il fallait souvent les flatter, les travailler sinon ils ne te vendaient absolument rien. C’était un cercle extrêmement fermé… »

Le petit business de départ va très vite connaître un développement encore inimaginable quelques mois plus tôt. Jean-Pierre va avoir une idée de génie : celle de décrypter et expliquer des centaines de tours, (bien souvent après avoir traduit ceux proposés en langue étrangère), d’en écrire pour chacun une petite notice et de compiler le tout dans des catalogues paraissant régulièrement. « En plus d’écrire ces présentations et publier ces catalogues, j’ai innové en écrivant des notices vraiment complètes pour réaliser les tours. J’ai eu l’instinct qu’il fallait prendre grand soin d’être exhaustif, clair et précis. Ca a bien marché, j’ai continué… » ajoute Jean-Pierre. À notre question sur le nombre de tours décrits par cette véritable encyclopédie vivante de la magie, Jean-Pierre hésite. Son fils Cédric dit : « Ça se compte par milliers… ». Son père répond en rigolant à chaude voix : « À peu près !… »

Et Dan d’opiner encore : « Pour entrer ici, au début des années 90, il fallait vraiment montrer patte blanche. Je me souviens qu’il y avait du matériel de tours absolument partout, par terre, dans la baignoire de la salle de bain, dans le moindre espace disponible… Il y avait des sacs postaux énormes, chacun d’entre eux pesait effroyablement lourd »

« À une époque, on a eu jusqu’à 140 fournisseurs du monde entier » se rappelle Cédric Hornecker, qui assiste à l’entretien.

L’aventure continue sur le net…

C’est une véritable bouffée de nostalgie qu’on ressent quand on revoit ces catalogues mythiques, commandés et reçus par des centaines de milliers de français, passionnés de magie. Et on est encore stupéfait, des décennies après, de réaliser que tout cela s’est toujours fait à partir de cette petite maison anonyme à la lisière du Neuhof…

Mieux même, constatant le développement des cassettes VHS, Jean-Pierre Hornecker a alors édité quelques vidéos expliquant la réalisation de tours. « C’était vraiment artisanal » se souvient Dan Leclaire. « Chaque cassette durait 45 minutes et c’était quelquefois tellement complexe qu’il fallait bien cette durée pour expliquer un seul tour. Qui, sur scène, se déroulait en trois minutes… Au mieux, c’était filmé dans le garage, au pire dans la cuisine… » Et Jean-Pierre de nous faire nous gondoler de rire en précisant que « pendant que Ballarino, le magicien, montrait le tour, on entendait souvent le chien du voisin ou encore le Solex qui passait dans la rue ! »

Jean-Pierre Hornecker, c’est finalement toute une vie consacrée à la magie de façon passionnelle, presque convulsive parfois, une véritable aventure qui se poursuit aujourd’hui sur le net (« J’ai déjà réécrit 800 notices » précise-t-il). Et « le fruit n’est pas tombé très loin de l’arbre » comme le dit en souriant Cédric. Le fils fabrique aujourd’hui en Chine, le pays d’origine de son épouse, le matériel des tours de magie qui continuent à se vendre un peu partout.

« Les tours de magie sont souvent très anciens, ils ne changent pas, seul le matériel évolue. Et je garde le souvenir de nombreux magiciens, français et étrangers, qui ont débarqué un jour ici pour me montrer le tour qu’ils venaient d’inventer. Ensuite, à tête reposée, je couchais l’explication du tour sur le papier, c’était mon obsession… »

« Tous les professionnels de la magie sont un jour ou l’autre passés par chez vous » fait remarquer Dan Leclaire.

Jean-Pierre Hornecker, le magicien du Neuhof, approuve et sourit par-dessus sa monture de lunettes : « Facile à comprendre. Ils ont tous été un jour des amateurs… »

Il faut l’avouer, on n’a pas quitté ce fantastique endroit (dans tous les sens du terme) sans que Jean-Pierre ne manipule les jeux de cartes devant nous, avec une dextérité absolument intacte. Quel spectacle ! Et à la demande de Dan, il nous a scotchés avec le fameux tour dit de « la planche à billets ». On est là, à trente centimètres du tapis, on est à 200% attentif et paf ! le quart de seconde d’après, sans qu’on n’ait rien vu ni pressenti, on est ahuri !

Et Jean-Pierre de continuer de nous regarder, fier de lui, avec son œil de diable malin…

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