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En partant pour un énième reportage au sud-Soudan il y a à peine plus d’un an, la journaliste strasbourgeoise d’Arte, Sophie Rosenzweig, n’imaginait pas une seconde que ce qu’elle y découvrirait allait l’amener aussi loin sur le chemin de son autre passion : le chant choral. Récit d’une histoire incroyable…

À 57 ans, Sophie Rosenzweig est résolument loin des clichés du grand reporter télé qui débarque en urgence sur les lieux de conflit, gagne le rooftop du Hilton local, enfile le gilet pare-balles déniché par un de ses assistants, présente son journal en effectuant des lancements « où l’angoisse s’entend dans la voix » et repart très vite « parce-que-l’info-ne-s’arrête-jamais ! »…
Non, si vous veniez à la croiser au marché, par exemple, jamais vous ne pourriez deviner que la femme à côté de vous devant l’étal des primeurs est cette journaliste aguerrie qui en est à son cinquième passeport rempli à ras bord de visas du monde entier.
Sophie a toujours eu la passion de la musique et c’est d’ailleurs la pratique de son instrument de prédilection, le violoncelle, qui lui valut un scoop extraordinaire à l’aube de sa carrière, à l’automne 1989, à Berlin, lors de la chute du Mur quand, journaliste débutante à ce qui était encore Antenne 2, elle aperçut la silhouette furtive de l’immense Mstislav Rostropovitch transbahutant son violoncelle avant de s’installer au pied du Mur, à Check-Point Charlie, sous les caméras en direct de la chaîne française rameutées par les soins de la jeune journaliste…

Côtoyer la détresse humaine

Sophie Rosenzweig est donc un des piliers de la rédaction de Arte depuis plus de vingt-cinq ans et enchaîne les grands reportages de par le monde. « Quand je suis partie pour couvrir les événements du sud-Soudan en avril 2017, j’ai découvert ces milliers et milliers de réfugiés qui, à pied, de nuit pour ne pas être interceptés, gagnent l’Ouganda voisin pour échapper à une mort certaine. Là-bas s’est construit, à Bidi-Bidi, le plus grand camp de réfugiés du monde qui doit aujourd’hui abriter plus de 270 000 personnes sur une surface équivalente à celle de la ville de Strasbourg. Nous en étions à l’époque à la création de ce camp, les femmes et les enfants étaient 4 000 à arriver chaque jour… Dans un camp voisin, à Lira, je me suis intéressée aux enfants-soldats ougandais qui concentrent toute l’horreur de cette guerre. Enlevés dans leur village par la LRA (l’armée loyaliste – ndlr), on leur met une Kalachnikov dans les mains, et leur « examen de passage » consiste à abattre froidement un membre de leur propre famille. Ce n’est qu’ensuite qu’ils accèdent au statut de combattant… »
« Ces enfants-soldats sont un peu à l’écart des installations du camp et l’horreur de ce qu’on leur a fait vivre les a rendus muets et complètement enfermés en eux-mêmes. J’ai été plus qu’émue par tout ce que j’ai vu là-bas, malgré ma longue expérience professionnelle où j’ai été souvent amenée à côtoyer la détresse humaine. Je me suis demandé ce que je pouvais faire à titre personnel et l’idée a jailli de ma pratique du chant au sein des High Rock Gospel Singers… »
Ce groupe a vu le jour à Hautepierre (High Rock…) en 1997, sous la houlette du pasteur Frédéric Setodzo, dont Sophie a fait la connaissance en 2010, lors d’un tournage pour Arte. Ce géant débonnaire, à la voix grave et pénétrante, se rappelle forcément bien des mois qui ont suivi : « J’ai choisi le gospel comme outil pour que les jeunes de ce quartier, qui sont souvent d’origine africaine ou maghrébine, puissent, en chantant, commencer à dépasser leurs difficultés, tout comme l’ont fait les noirs des Etats-Unis, dans les plantations ou dans les ghettos, en « inventant » cette musique. En chantant parmi nous, ces jeunes se socialisent aussi et ils apprennent également à aller au-devant des autres. Pour moi, c’est être pasteur autrement… Très vite, j’ai sollicité Sophie pour nous accompagner sur la route des esclaves, au Bénin, elle a ainsi pu tourner un film pour France 2… »

La voix, outil de résilience

« Et je me suis ainsi mise au chant Gospel, d’abord avec les Freedom Voices, puis avec les High Rock » proclame fièrement Sophie. Ce qui n’est pas anodin pour la suite de l’histoire. « J’ai tout de suite pensé à l’idée de résilience » poursuit-elle. « En Afrique, tout le monde chante, quasiment partout, d’un bout à l’autre du continent. Je me suis basée sur mon histoire personnelle : je ne veux pas rentrer dans les détails mais le chant m’a permis d’entamer mon travail de résilience. Je suis persuadée que l’expérience vécue peut se transmettre par le chant. En voyant chanter et vivre, tout simplement, ces gamins de Hautepierre, en voyant Frédéric travailler avec eux, je me suis dit qu’ils pouvaient donner des clés de compréhension à d’autres gamins, ces jeunes enfants-soldats qui ont été enlevés à six ans et libérés à dix-sept et qui, pour l’instant, n’ont aucun moyen de comprendre ce qui leur arrive. Les jeunes africains des High Rock Gospel Singers de Hautepierre sont en fait des africains « bounty » comme on dit, c’est-à-dire blanc à l’intérieur et noir à l’extérieur, et ils peuvent là-bas retrouver des racines : les enfants réfugiés de Bidi-Bidi leur apprennent une forme d’africanité et eux leur apprennent à retrouver leur voix. Ce qui valorise d’ailleurs de façon importante le travail qu’ils ont appris ici. Et c’est aussi pour moi une façon de dire merci : le premier qui m’a appris à chanter, c’est Frédéric, et ce qu’il m’a apporté m’a aidée considérablement à tenir debout à un moment de ma vie. Je dois plein de choses à sa pratique a capella de la musique… »

C’est sur cette base, et toujours avec la proche complicité de Frédéric Setodzo, que Sophie a réuni quelques proches ami(e)s pour créer et présider l’association Voix sans Frontières, le support de toutes ces actions en faveur des enfants-soldats d’Ouganda. Parallèlement, Frédéric s’est concentré à sélectionner deux jeunes membres de sa chorale, Dadou et Nadine  : « Il fallait qu’ils soient capables de communiquer sur le terrain avec le langage de la musique et de faire redécouvrir aux jeunes réfugiés l’inestimable richesse de leur patrimoine musical» dit-il.
Les premiers fonds engrangés par l’association, (avec d’entrée une précieuse subvention accordée par la Ville de Strasbourg) un premier séjour sur place a pu être monté en février dernier, grâce notamment à la parfaite implication de Jane Ekayu, qui a créé il y a neuf ans la Fondation Children of Peace qui a accueilli plus de 900 enfants pour les protéger des conséquences des conflits.
Huit jours intensifs (exclusivement du chant, de 9h à 18h) où Sophie et Frédéric ont volé de surprise en surprise. « Ce qui a été génial, c’est que les enfants-soldats sont restés d’abord très méfiants vis-à-vis de ce qui leur était proposé. Puis, très vite, ils ont en quelque sorte testé les deux choristes strasbourgeois. Leurs voix n’étaient pas encore très installées mais ils étaient très danseurs, des danseurs-guerriers en quelque sorte. Et ils ont incité Dadou à entrer dans leur danse. Il s’est donné à fond et il a réussi. À partir de là, la glace était brisée et tout devenait possible… » sourit Sophie. « C’était comme un examen de passage » renchérit Frédéric, « on a vite compris que tout allait dans le bon sens. Chaque matin, les soixante jeunes réfugiés attendaient avec impatience devant la porte du hangar où on chantait… ».
« On est même allé jusqu’à proposer un concert final commun avec les enfants de l’école voisine, car les jeunes enfants-soldats, dont certains sont nés de viols, sont à l’écart des autres jeunes réfugiés scolarisés. Ce qui fut fait et c’était d’autant plus formidable que ces enfants-soldats sont devenus du coup comme des vedettes » raconte Sophie qui précise que, depuis ce séjour initial, les nouvelles provenant d’Ouganda sont bonnes : « On a réussi à former un premier encadrant, aussi le travail se poursuit. En mai, nous sommes retournés sur place pour que Frédéric en forme deux autres qui seront capables de faire avancer le projet tout au long de l’année, grâce à des bandes-son que Frédéric et Dadou préparent et qu’ils leur sont envoyés via internet… En Ouganda, les enfants préparent activement le concert du 14 juin prochain »

Entre-temps, Voix sans Frontières a reçu de nombreux soutiens, profitant du très beau réseau de sa présidente. « Ce concert se déroulera à Lira dans le centre où résident les ex-enfants soldats de l’association « Children of Peace ». Ce concert aura un invité exceptionnel puisque le « papa » de la fête de la musique sera présent à Lira ! Jack Lang ancien Ministre de la culture et actuel président de l’Institut du monde arabe viendra soutenir le travail de ces enfants, qui chanteront avec les High rock pour la fête de la musique. Car se prépare une première mondiale, la première interprétation de l’hymne de la Fête de la musique qui a été composé tout spécialement par Angélique Kidjo (trois Grammy Adwards à elle seule -ndlr). C’est Jack Lang lui-même qui a convaincu la chanteuse béninoise, que Times Magazine a surnommé « la diva africaine », de composer cet hymne. Elle viendra en personne le chanter en Ouganda et ce sera bien sûr un événement considérable en Afrique. La chorale des enfants-soldats de Lira sera sur scène. Ils seront soutenus par quelques-uns de nos High-Rock Gospel Singers » dit Sophie. Qui ajoute aussitôt avec une belle excitation dans la voix : « Grâce à Evelyne Noiriel et Georges Prats de la société strasbourgeoise Boulevard des Productions, qui soutient Voix sans Frontières depuis le début de sa création, une captation de ce concert est en cours de préparation pour une diffusion live dans les 130 pays du monde qui organisent la fête de la musique… »

 Enthousiastes, Sophie et Frédéric tiennent aussi à rendre hommage à la Strasbourgeoise Elisabeth Shimmels, qui dirige l’Alliance française de Kampala et à l’Ambassadrice de France en Ouganda, Stéphanie Rivoal qui toutes deux « se démènent pour que les projets de Voix sans Frontières aboutissent… »
Parmi ces projets, créer des chorales dans des camps de réfugiés d’autres régions du monde, toujours en lien avec l’implication des jeunes choristes strasbourgeois des High Rock, avec, à terme, un lien fort entre toutes ces chorales des camps.
« La voix comme passeport » comme dit superbement Frédéric. « Et toujours le travail de résilience comme objectif » ajoute sa complice journaliste.

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