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Hugo et Cléone

Dans la vallée de Munster, en montant vers le col du Wettstein, la route aborde un virage en épingle à cheveux. En restant sur la départementale, on grimpe vers Orbey, le Lac Blanc et la Route des Crêtes. Mais en coupant le virage, on s’engage sur une petite route cabossée qui s’enfonce dans la forêt. De plus en plus étroite, elle sinue sur une forte pente où le croisement des voitures devient presque impossible. Après une dizaine de minutes à négocier les ornières, la route devient un chemin de terre et de cailloux. Elle débouche sur une vaste clairière où trônent un chalet scout et une ferme, en contrebas du Tanet.

Malgré les cerisiers encore en fleurs à cette altitude, il règne une ambiance d’automne lorsque je monte à la Schildmatt. Le ciel bas semble naître des sapins immenses. Les nuages s’accrochent à leurs cimes. L’herbe de la prairie gorgée de pluie me fait respirer un air chargé d’odeur de terre humide. On se croirait dans le décor d’un opéra de Wagner, un peu plus fermier.

La liberté en héritage

Aujourd’hui, on trouve deux bâtiments sur la clairière de la Schildmatt : la colonie, un centre de vacances construit pour accueillir des groupes jusqu’à 80 personnes ; et la ferme marcaire où un studio pour 4 personnes a été aménagé. Pour Cléone et Hugo, un couple de jeunes Strasbourgeois, ce vallon est devenu leur repaire, leur ermitage. « Il y a tout ce qu’il faut ici : on demande du beurre à la ferme d’à côté, on se chauffe au kachelofe… On sait comment ça fonctionne, on a nos marques. »

La Schildmatt, c’est un lieu chargé de souvenirs pour Cléone. Elle vient depuis son enfance sur ce terrain construit par l’Amicale des Anciens Eclaireurs Unionistes d’Alsace et de Lorraine. « Tous les ans à Pâques, on montait ici avec la famille au complet : les parents, les oncles, les tantes, les cousins, les grands-parents…, énumère-t-elle. Parfois, c’étaient des groupes de 30 personnes avec plusieurs générations ! Quand on se retrouvait ici, les enfants étaient complètement libres. Les parents faisaient leurs trucs et nous, on faisait ce qu’on voulait. Je garde des souvenirs très chaleureux, parce qu’on était tous ensemble. »

Quand ils viennent ici tous les deux, ils proposent toujours à des amis de les accompagner. Comme pour perpétuer la tradition du partage qui habite le lieu. « Mais uniquement à des amis proches, précise Cléone. C’est un endroit qui est devenu intime. J’ai envie de le préserver parce qu’il garde dans sa pierre, dans sa forêt, dans sa rivière, mes souvenirs de vacances qui sont heureux et doux. »

La première pierre

Pour les deux Strasbourgeois, l’amour de la montagne est né dès leur plus jeune âge, en famille : « Ma grand-mère fait partie du Club Vosgien et connaît tous les coins autour de Saverne, raconte Hugo. Elle est dingue de marche. À 85 ans, elle fait plus de sport que la plupart des gens ! Elle a vraiment besoin de marcher. » Alors qu’il était encore enfant, les vacances de Hugo sont rythmées par les randonnées itinérantes. « Si on partait 2 semaines, il y avait systématiquement une semaine de rando ! J’ai des souvenirs de dingue avec mes parents : le GR20, les Alpes… »

 

Mais quand on est adolescent, partir systématiquement en montagne peut devenir pesant. « Je voyais tous mes potes partir à l’hôtel alors que pour nous, c’était camping, continue Hugo. Un jour dans les Dolomites, sur une voie de via ferrata et alors qu’il faisait super moche, j’ai demandé à mes parents si l’année prochaine on pouvait faire autre chose, comme un all-inclusive. Du coup, ma mère nous a emmenés à Djerba. Et on a détesté ! On tournait en rond dans l’hôtel deux jours à peine après l’arrivée ! C’est à ce moment-là qu’on s’est rendu compte que ce qui nous plaisait, c’était ce mode de vie là. »

C’est donc naturellement que la première pierre de leur histoire à deux, Hugo et Cléone la posent… en montagne. « On s’est rencontré au ski, se rappelle Cléone, et pour nos premières vacances, on est partis dans les Alpes du Sud. On n’avait rien prévu, on est direct montés dans l’arrière-pays niçois. On a vécu des moments très forts en montagne. »

La montagne, ça s’apprend

Pourtant, et même quand on est amoureux, tout n’est pas facile en montagne. « La montagne ça s’apprend, témoigne très justement Hugo. C’est un milieu hostile, dangereux, dans lequel l’Homme n’a pas vraiment sa place. Mais on apprend à déchiffrer sa beauté. Je me souviens de notre tour des lacs d’Ayous dans les Pyrénées. Un brouillard pas possible, de la grêle dès le départ et un froid déchirant. » Cléone aussi se rappelle de cette montée « vraiment difficile. En étant presque au sommet, un orage éclate. Ça gronde et on se retrouve au cœur de la tempête, ça résonne de partout. C’est vraiment flippant ! On devait continuer à monter pour se mettre à l’abri au refuge mais c’était infernal, je n’étais vraiment pas bien, on ne voyait rien devant nous. Pourtant, on trouvait ça quand même grandiose. »


Avec eux, je découvre une coopération profonde faite de dépassement de soi et d’empathie. Pour le dépassement de soi, c’est Hugo qui a emmené Cléone en dehors des sentiers battus. « C’est lui qui m’a donné le goût de l’effort. Je n’avais pas l’habitude de la difficulté, alors au début je râlais, ce n’était pas facile pour lui ! Mais ça nous a rendus forts, on garde des très bons souvenirs en montagne, même si c’était dur. » La clé du dépassement de soi : « s’accrocher aux petites choses qui te font tenir bon. Cette aventure dans les Pyrénées, c’est un des moments les plus forts qu’on ait vécus en montagne ».

Et l’empathie, ils la trouvent dans le partage de moments beaux, comme lorsqu’ils découvrent la vieille ferme que le père de Hugo a acquis dans les Vosges. « C’était au début de notre couple et on avait besoin de se retrouver tous les deux, loin de tout », se souvient Cléone. « Je ne voulais pas l’y emmener, confie Hugo, parce que c’était hyper sommaire au début : pas d’eau courante, pas de confort, pas de chauffage à part une cheminée… Mais tu as adoré tout de suite. On avait acheté un jarret de porc au marché qu’on a fait cuire le soir dans la cheminée. On était heureux, simplement. »

Aujourd’hui, le trail

Tous les deux ont commencé à courir quand Hugo a arrêté de fumer. « Assez vite ,j’ai compensé l’arrêt de la clope par la course-à-pied. On a commencé dans les vignes à Traenheim puis on s’est inscrit à quelques courses nature. L’ambiance de la course, le dépassement de soi, ça nous a tout de suite parlé. » Mais l’un et l’autre ne courent pas sans raison, sans but. Pour eux, le trail est devenu une activité familiale : « Mes parents sont passés du marathon à l’ultra-trail », raconte Hugo. Et on y retrouve évidemment le partage : « Le weekend, on fait une petite course en montagne avant l’apéro. » Peut-être plus que la montagne elle-même, c’est l’amour de la montagne qui soude. « La course, c’est toujours associé à un bon gueuleton, à des bonnes bouteilles. Ce n’est pas un moment où on se restreint. »

Pour un randonneur comme moi, cette approche de la montagne qui apparaît toute en force et en souffrance est déroutante. Mais pour le couple de Strasbourgeois, « la montagne, ce n’est pas forcément physique. Oui, il faut aimer marcher, courir ou skier et il y a un gros travail de fond avec mes parents et mes grands-parents. Mais grâce à toutes ces expériences, aujourd’hui j’ai un seuil de tolérance assez élevé. » De quoi faire passer ses montées sur les podiums des différentes courses alsaciennes (3e au défi de Mulhbach, 2e au trail du Markstein) pour une banalité.

Jusqu’à présent, tous les deux recommandent plusieurs trails dans la région comme le Vermontrail dans les Vosges parce qu’il y a un ravitaillement juste devant la maison du père de Hugo ! Ils apprécient aussi le côté « 100% vosgien avec des hors piste bien sympas qui te plongent dans la nature ». C’est pour eux un trail qui leur donne l’impression d’être chez eux : « Après la course, on se retrouve autour d’un barbecue allumé dans la vieille brouette de mon père, les bouteilles sont au frais dans la fontaine du village. » Il y a aussi le Trail du Téléthon à Étival-Clairefontaine sur un parcours élaboré par Stéphane Brogniart, un sur-homme de la montagne.

Demain, toujours la montagne

Plus tard, Hugo et Cléone aimeraient restaurer une vieille ferme. Faire vivre une nouvelle histoire à des pierres qui en ont déjà vu d’autres s’écrire. Une maison proche de la nature où partager sera possible. Un lieu où il y aura toujours quelque chose à faire, quitte à ne jamais vraiment en voir la fin. Parce que comme en montagne, « il y a toujours quelque chose de plus grand que nous. »

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