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Lisez le portrait de ce fou de musique et d’art à qui les sept années passées au Conservatoire de Strasbourg ont donné toutes les clés musicales et artistiques pour exprimer avec talent sa vision du monde. Landry Biala : profession musicien, mais pas que…

On l’avait repéré dès 2011 quand, sur la scène de la Cité de la Musique et de la Danse, lui, son jeu à la guitare et celui de ses trois jeunes collègues musiciens avaient stupéfié Maxime Le Forestier, venu là pour présenter son autobiographie Né quelque part.

À l’issue de deux heures exceptionnelles d’une interview ponctuée par cinq des plus célèbres chansons de l’artiste revisitées par Landry Biaba et ses collègues du Conservatoire en étroite relation avec la regrettée directrice du lieu, Marie-Claude Segard, Maxime avait cédé aux pressions du public, empruntant la guitare de Landry pour interpréter Les passantes de Georges Brassens, faisant frissonner d’émotion le public. Avant de quitter la scène, ses derniers mots furent pour ses complices d’un soir : « Votre travail sur mes chansons fut de très haute qualité, vous êtes parvenus sur mes textes, à trouver autre chose que ce que je fais, en particulier pour « La petite fugue ». Vous êtes partis du classique au violoncelle pour arriver à la musique contemporaine, ce fut formidable ! ». « Un moment magique » se rappelle aujourd’hui Landry Biaba…

Du Cameroun à Strasbourg

Depuis huit ans, il en a fait du chemin, Landry… Ce qui ne l’empêche pas de se souvenir de ses parents, au Cameroun, qui l’auraient bien vu devenir avocat ou médecin après l’obtention de son bac scientifique. Mais la musique était déjà là, passionnante, tentante, envoûtante. « À partir de l’âge de vingt ans, j’ai déjà fait pas mal de scènes au Cameroun » raconte-t-il. « J’étais plus interprète de musique de variétés américaines et africaines ; puis j’ai commencé à composer… Il me fallait vraiment suivre une école de musique pour approfondir et développer ma passion pour la musique. Initialement, je voulais aller à Paris où je pouvais retrouver pas mal d’amis musiciens mais Maria Derrar qui était directrice du Centre culturel français de Douala connaissait bien Marie-Claude Segard. Elle l’a convaincue de venir me rencontrer au Cameroun pour me connaître et entendre mon travail. Voilà comment j’ai été admis au Conservatoire à Strasbourg, en 2006 où j’ai démarré dans deux sections, chant/jazz et musique improvisée. Je savais exactement ce que je recherchais. J’en suis sorti diplômé sept ans plus tard après avoir beaucoup travaillé sur l’harmonie et j’ai développé pas mal de projets sur la musique classique et ses instruments, sur le dialogue entre ce que j’apportais de chez moi et ce que j’aimais bien ici. J’étais à l’aise avec cette musique que j’écoutais depuis très jeune grâce à mon père qui était un vrai mélomane. Je lui rends grâce d’ailleurs : il était très ouvert d’esprit, cultivé et il ne m’a jamais mis des bâtons dans les roues pour que je devienne musicien. À la seule condition que j’assume. Ce que j’ai fait… »
Durant ses années au Conservatoire, Landy Biaba a pu développer le projet Grassfield (du nom de la région des hauts plateaux de l’ouest du Cameroun d’où il est originaire) qui lui tenait beaucoup à cœur. « Cette région a subi des épisodes terribles durant la colonisation » dit-il. « J’ai voulu raconter une autre histoire de cette période-là, celle d’une colonisation telle que je l’aurais souhaitée, celle d’une rencontre humaine qui aurait fait jaillir un véritable partage. J’ai écrit des chansons sur ce sujet, avec de la musique traditionnelle de mon pays, mais aussi du jazz et de la musique classique. Il y avait même de la danse. Pour cela, j’ai réuni tous les départements du Conservatoire. Ça a très bien marché, on était une vingtaine de musiciens et d’artistes sur scène. Marie-Claude Segard m’a demandé de renouveler l’expérience une deuxième année. Une riche et belle expérience grâce à laquelle l’ai pu rencontrer Rodolphe Burger. J’ai participé à un de ses projets avec le Conservatoire et il m’a même invité à jouer à ses côtés sur la scène de son Festival, à Sainte-Marie aux Mines. Même chose lors du même festival avec Rachid Taha (le chanteur algérien, disparu en septembre dernier –ndlr). De ces moments, Landry Biala conserve un souvenir ému, notamment celui d’une très belle soirée passée en compagnie de Jacques Higelin, familier des lieux.
Un premier disque sort peu de temps après le Conservatoire ; des chansons écrites sur le Cameroun avec un mélange de jazz et de musiques africaines : « elles parlent de ma vision du monde car je suis très impliqué sur les questions touchant mon pays et je suis toujours dans la recherche d’un dialogue différent entre le Cameroun et les autres pays. J’ai réalisé aussi un clip sur trois sites : Madrid, Strasbourg et le Cameroun avec trois danseuses aux styles très différents, chacune filmée dans sa ville. »

Se connaître et servir

« Je n’ai jamais cessé d’écrire des textes et des musiques, de lire, également… » dit tranquillement Landry. « J’ai même publié des essais sur des thèmes qui me tiennent à cœur. En même temps, j’ai enchaîné les concerts. À Strasbourg, où j’ai joué dans quasiment toutes les salles : à la Laiterie, à l’Opéra où j’ai accompagné Rodolphe Burger, à Django, etc… Je joue régulièrement en Allemagne, à Londres, en Suisse… J’ai également écrit des musiques pour des documentaires et j’interviens régulièrement dans les écoles. Je parviens donc à vivre de mon art et de ma passion mais c’est de plus en plus difficile car les programmations dans les salles ou dans les festivals souffrent des baisses des subventions liées à la culture. Sans figurer dans les bons réseaux, sans avoir la chance de rencontrer des personnes avec de beaux carnets d’adresses qui peuvent te permettre de te mettre en évidence et ainsi d’ouvrir les bonnes portes, c’est compliqué » souligne-t-il. De toute façon, pour moi, la musique n’est pas forcément un but mais plus un mode d’expression qui me permet de propager mes idées sur le monde dans lequel je vis. Au Cameroun, j’avais aussi emprunté cette voie avec la peinture. Pour moi, servir est une chose très importante. Pour y parvenir, il faut être au fait du monde, savoir quelle est sa propre place, bien se connaître soi-même pour adopter le beau positionnement et voir dans quel sens on peut être utile. Se connaître et servir, voilà ce à quoi j’aspire en permanence…. »

Je suis un vrai vocaliste

Cette sensibilité à fleur de peau est la (belle) marque de fabrique de cet artiste accompli qui n’hésite pas à commenter le monde qui l’entoure : « Ce qui se passe actuellement en France était prévisible depuis longtemps, la seule question était de savoir quand cela allait se passer… » dit-il. « Qu’ils vivent ici ou en Afrique, sous n’importe quel régime, les peuples n’aspirent au fond qu’à une chose : vivre en paix et décemment. Mais ici ou ailleurs, le système est très vertical et, tout en haut de la pyramide, se regroupent de gens qui savent très bien préserver leurs intérêts. L’humanité est une. Si on ne se situe pas dans une conscience universelle, si on oublie de se soucier du bien-être humain, on échouera toujours à régler ce type de problèmes. Aujourd’hui, on assiste à une folle destruction du vivant, partout, sous toutes les latitudes. C’est la cupidité d’une minorité qui pousse à cela. Mais bon sang, à quoi serviraient donc des valises remplies de milliards d’euros si on est en plein désert, sans rien à manger ni à boire ? Aujourd’hui, mon travail est d’écrire sur ces sujets, j’écris des essais et ma musique s’en imprègne aussi. En tant qu’artiste, nos responsabilités sont peut-être encore plus grandes car notre art, notre parole, peuvent porter bien plus fort et bien plus haut, si nous savons nous affranchir de tout le marketing qui nous entoure. Quand j’écris une chanson, je ne me demande jamais si elle va plaire, cet aspect-là ne m’intéresse pas du tout. Pour moi, les chansons d’un album transportent des messages, c’est ça le plus important. Elles ne plairont sans doute pas à tout le monde mais ceux qui auront l’oreille attentive en retireront un bienfait. Même si aujourd’hui, le système socio-économique fait du temps une denrée extrêmement rare, il faut en trouver pour recevoir ce que les artistes nous disent. Pour moi, avec la lecture, la culture, je ne transige pas… »

Il faut vraiment écouter ce musicien incarné qui n’hésite pas à aller bien au-delà de ses bases musicales de jazz et de musique traditionnelle en multipliant un grand nombre d’expériences musicales. Si son instrument est la guitare (il ne dédaigne pas également s’attaquer aux percussions), il avoue qu’à la base son « véritable instrument est la voix. Je suis un vrai vocaliste » tient à préciser celui qui, entre concerts, écriture d’essais, enregistrements, sensibilisation des élèves des écoles, lecture de poésies dans les prisons ne cesse d’interroger ce monde qui est le sien pour servir ceux qui croiseront son chemin.
Landry Biala est une très belle personne…

Vous pouvez découvrir ou retrouver Landry Biala en concert le 27 mars à 20h30
à l’Hôtel Boma, rue du XXII novembre.
Réservations au 03 90 00 00 20
Lien de l’événement > Landry Biala au Boma

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