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Nuit Debout Strasbourg est mort, vive Nuit Debout !

Nuit Debout Strasbourg s’est asphyxiée toute seule, faute d’être en mesure de proposer et de s’ouvrir. Ceux qui voulaient co-construire sont partis, laissant pour seules acteurs celles et ceux qui ne voulaient que dénoncer. Mort, Nuit Debout Strasbourg ? Oui, mais c’est peut-être un mal pour un bien…

Nuit debout Strasbourg aurait pu être une formidable aventure. Un processus de co-construction, fédérateur, dépolitisé, utile. Susceptible de déboucher sur de véritables propositions. Beaucoup y ont cru, d’ailleurs, au cours de sa première semaine d’existence. Rare, en effet, de voir autant de gens d’horizons divers se mêler. Des illustrateurs de la Haute école des arts du Rhin, des sociologues, des politistes, des entrepreneurs, des ouvriers, des chômeurs, des punks à chiens, des artistes, des architectes, des geeks, des communicants, des journalistes. Tous rassemblés entre le grand arbre de la place de la République et les marches du Palais du Rhin. Les premières rencontres, les gens s’écoutaient, apprenaient les codes gestuels. Ces mains qui se lèvent, s’agitent, se croisent, pour acquiescer, s’opposer, demander la parole, voter.

Bien sûr, la scène avait parfois quelque chose d’absurde, tant elle renvoyait à l’image du théâtre de Guignol. Mais les gens jouaient le jeu et s’écoutaient, partageaient : des envies, des colères, des parcours de vie, des idées. Oui, tout comme à Paris, Nuit Debout Strasbourg avait quelque chose de séduisant. Pour la première fois, certains avaient l’impression d’être entendus, de ne plus être seuls dans leur bulle de solitude citoyenne face à des partis politiques nationaux de plus en plus déconnectés des réalités sociales. De cette société, aussi, qui se fatigue à ne toujours pas être directement associée aux choix politiques, à la construction de notre société.

L’héritage geek des années 2000

Les années 2000 furent indéniablement un tournant sociétal, souvent sous estimé dans la construction de Nuit Debout. Un tournant né d’une conjoncture d’événements : la généralisation de l’accès à Internet, mais surtout – peut-être – la réaction de quelques journalistes, blogueurs, à un phénomène de blocage professionnel. Là où cette génération s’était vue promettre un plein emploi lors de ses études avec l’effet papy-boom, les postes annoncés n’ont été que très rarement remplacés. Pis, le passage de témoin, dont avaient pu bénéficié leurs aînés, ne s’opérait plus. Le raisonnement de cette nouvelle génération fut alors simple pour une partie d’entre elle : attendre indéfiniment que ce passage se fasse, pointer à Pôle Emploi sans grand espoir d’y trouver une porte de sortie ou bien tenter l’aventure du web, de créer ses propres médias, ses propres outils, ses propres structures. Car quitte à ne rien se voir proposer, plutôt que de mendier un avenir incertain, autant essayer.

Le rapport avec Nuit Debout ? Les outils digitaux de la Nuit, l’esprit transversal, le croisement et la mise en commun des compétences, sans savoir ce que cela donnera ou non, est en grande partie le fruit de ces années précédentes : l’open space, l’esprit Mojo (Mobile Journalists), les geeks, les graphistes, c’est en grande partie à eux que l’on doit la pérennité de la Nuit. Periscope, Facebook Live n’en sont que de nouveaux outils que d’autres, après cette première vague de «digital native» explorent, utilisent, développent aujourd’hui au profit du mouvement. Demain, dans d’autres sphères, dans d’autres actions…

Bien sûr, le changement ne peut se faire sans tous ces autres gens qui composent le gros des troupes de la Nuit. Mais l’écrin, la mise en forme, la mise en valeur, la circulation de l’information, la viralité de la mobilisation, la réappropriation et le développement du débat public, passe et continuera à passer par ces « digital native » rejoints pas les Y, par les Z ou les C – pour génération « Communication, Collaboration, Connexion et Créativité ».

Ce sont eux qui ont fait tomber ACTA, Hadopi, permis qu’une presse plus indépendante, de Médiapart, Rue89 au Jours, aujourd’hui, prenne vie en France. Ce sont eux, aussi, qui font que la French Tech émerge progressivement. Tous issus de la même mouvance geek d’origine. L’on pourrait parler indéfiniment des casseurs, des dérives policières, des zadistes, de Fakir, des militants d’extrême-gauche – qui, les premiers jours de la Nuit strasbourgoise, comme pour rassurer, se refusaient à afficher leur identité militante. Mais là n’est pas le plus important. Parce que l’essentiel vient de cette lame de fond née de l’open space. De cette opposition entre société ouverte et société fermée. De l’opposition entre deux projets de société.

NUIT DEBOUT | Or Norme

Les radicaux, seuls, avec « leur » Nuit

Oui, la Nuit strasbourgeoise, depuis une ville symbolique, de par son histoire, de par la présence de la seule institution européenne élue au suffrage universel ou de la Cour européenne des droits de l’Homme, de par la présence, aussi, de l’une des plus prestigieuses universités européennes, aurait pu prendre valeur d’exemple. Qui mieux qu’elle en France aurait pu fédérer au-delà de ses frontières géographiques, brasser des compétences venues de toute l’Europe, nouer un débat dépassant les limites étriquées de l’Hexagone, transpartisan, transnational, et, surtout, dans cette optique, proposer et ne pas se contenter de s’opposer ?

Mais voilà, aucune suite véritable donnée aux geeks, aucune volonté réelle de se mettre au travail et de proposer des pistes de réformes. Non, l’important à Nuit Debout Strasbourg était de préserver le début de ZAD, comme si le monde ne pouvait se (re)penser qu’autour d’un campement de fortune alors que rien n’empêchait matériellement de faire vivre cet espace, différemment, chaque nouvelle Nuit. Les radicaux, les extrêmes se sont finalement aujourd’hui retrouvés seuls, avec « leur » Nuit. Et ont tué eux-mêmes la Nuit strasbourgeoise.

Une société ouverte où l’acte de citoyenneté ne se limite pas à déléguer 

Nuit Debout Strasbourg : un échec, un gâchis ? Objectivement oui. Mais croire à l’inverse que celui-ci enterre la réappropriation de l’espace public en France ou ailleurs serait proportionnellement utopique. Le mouvement entamé par les Nuits est une étape. Plus visible, peut-être, que d’autres avant elle mais avec cette même logique : celle de se tourner vers cette société ouverte où l’acte de citoyenneté ne se limite pas à déléguer mais à co-décider, co-construire.

Une remise à plat de notre démocratie ? Sans doute. Du moins de son mode actuel de fonctionnement, bien trop fermé au regard des attentes citoyennes. Une utopie ? Sans doute, à ce stade encore. Mais les outils, progressivement, se démocratisent, l’espace public s’ouvre de plus en plus à mesure que se développent de nouveaux outils citoyens, qu’ils se nomment DemocracyOS, Civocracy, Stig, Avvaz, Change ou, à une échelle plus institutionnelle, Initiative citoyenne européenne. De nouveaux médias, aussi : après les blogs, les pure players, les réseaux sociaux, les Debouts ont désormais leur radio, leur télé, leurs journaux en ligne. D’autres, dans la même veine, composent déjà leurs listes électorales, co-législatives, comme #MaVoix (lire pages suivantes). Et, inévitablement, cela pèsera dans les années à venir.

D’autres pays, plus en avance, en Europe, ont déjà affiché la direction : l’Islande, pour ne citer qu’elle avec sa constitution en ligne qui, si elle fut bloquée in extremis au Parlement de Reykjavik,  marque elle-aussi le franchissement d’une étape vers une démocratie plus ouverte, gage, somme toute de sa propre survie. Parce qu’à défaut de co-construction entre citoyens et entre citoyens et élus, à force de lassitude, d’abstention, d’autres Nuits nous attendront : bien plus sombres et d’un autre temps…

Strasbourg a encore une chance de ne pas passer à côté de cette petite révolution copernicienne. Mais il serait temps, ici, que l’on tire enfin les leçons des échecs, et de comprendre que rien ne sera possible sans rassembler au-delà des clivages partisans et sans l’implication des geeks, seuls à même de créer les outils du changement. 

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