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« Une société qui se méfie de ceux qui réfléchissent est une société qui va mal »

Conservatrice en chef du patrimoine et directrice des musées de la ville de Strasbourg, Joëlle Pijaudier-Cabot évoque l’art, son rapport au monde et la relation privilégiée qui peut s’installer entre une œuvre et celui qui la contemple. Nul n’est obligé d’aimer mais se contenter d’un coup d’œil est vain… Avec l’annonce d’une expo-événement en 2017.

Les intellectuels excluent de leur champ les poètes et les artistes selon l’historien Georges Bischoff, l’un des interlocuteurs de ce dossier, qu’en pense l’historienne de l’art que vous êtes ?

Ils sont en tout cas un véhicule d’expression, même si les artistes n’ont pas une « production intellectuelle » au sens premier du terme. Ils réfléchissent cependant et produisent de la pensée en images. Leurs regards sur le monde éclairent autant que celui des intellectuels.

Le mot « intello » a aujourd’hui pris un sens péjoratif…

Il est parti de la jeunesse qui l’utilise pour se moquer de ceux de leurs camarades  qui s’investissent fortement dans ses études. Le sens du mot a ainsi glissé… Je sais qu’il faut être ouvert à toutes les évolutions de la langue mais je pense aussi qu’une société qui se méfie de ceux qui réfléchissent est une société qui va mal.

Comment se portent les musées dans cette société en mutation ?

Ils restent les institutions publiques les plus fréquentées grâce au développement du tourisme, à la curiosité inlassable du public et, en ce qui concerne Strasbourg, à la présence d’étudiants en art et en histoire de l’art pour qui les musées restent des lieux d’apprentissage. Il reste que nous avons encore d’immenses efforts à faire pour atteindre des personnes traditionnellement plus à l’écart de la culture.

Strasbourg a-t-elle une configuration muséale particulière ?

Elle a la chance d’avoir un panel de musées correspondant à des catégories de publics différentes comme le prouve une étude sociologique menée il y a deux ans avec l’Institut d’études politiques de Strasbourg. Ceci étant, il s’agit malgré tout d’une population assez homogène correspondant aux CSP (catégories socio professionnelles) relativement favorisées. C’est pour aller à l’encontre de cet état de fait que nous menons des actions en direction de diverses structures sociales et socio-culturelles.

Quel est le musée le plus fréquenté ?

Sans conteste le Musée d’art moderne et contemporain avec ses quelque 160 000 visiteurs en 2014. Viennent ensuite le musée zoologique et le musée alsacien.

L’art contemporain n’est cependant pas le plus accessible…

Il représente effectivement un défi pour les non initiés mais nous constatons aussi que les jeunes gens vont plus volontiers vers lui parce qu’il leur parle de leur époque. Il intègre les arts numériques et la vidéo, il est interactif et les interpelle alors que l’art moderne s’adresse généralement à un public plus âgé et ayant d’autres habitudes culturelles.  Il est vrai que les publics non avertis peuvent parfois avoir des difficultés à entrer dans cet univers et c’est pour cela que, chaque premier dimanche du mois, nous proposons un accueil privilégié aux « primovisiteurs ». Il ne s’agit pas de visite commentée mais de présentation personnalisée  de telle ou telle œuvre par des étudiants de haut niveau, de discussion avec des médiateurs. Tout cela change d’autant plus le regard que l’art actuel a une dimension plus immédiate que certaines démarches conceptuelles des années 1960-70. Preuve en est, par exemple, l’exposition Daniel Buren dans la nef du musée. Il n’est pas besoin d’être au fait des mouvements politiques et sociaux contemporains pour y « entrer ».

Une démarche très « didactique »…

En quelque sorte. Ce qui est essentiel c’est de préserver tous les niveaux de lecture possibles et de n’en imposer aucun. Que l’on puisse apprécier les œuvres en venant sans bagage mais qu’il soit également possible de s’informer, voire de lire un catalogue. Si une œuvre est complexe, il ne faut pas gommer cette complexité. Ce qu’il faut éviter à tout prix c’est que les gens se disent  «  ce lieu – ou cette œuvre – n’est pas pour moi ». Même si, évidemment, personne n’est obligé d’«aimer ».

Finalement c’est de rencontres qu’il est question, il faut que « quelque chose » se passe…

C’est pour cela que le rôle des médiateurs est important, de même que les audioguides où nous prévoyons à chaque fois que c’est possible une interview de l’artiste. Les nouvelles technologies cela change tout ! On s’aperçoit ainsi que l’art parle de la vie de tous les jours, même dans le cas d’un tableau monochrome blanc.

Avant de prendre la direction des musées de Strasbourg, vous étiez en poste au musée d’art moderne de Villeneuve d’Ascq dont vous avez « boosté » la fréquentation. Quel a été votre impression en arrivant ici ?

J’ai trouvé une ville dotée de richesses artistique formidables avec lesquelles les gens vivent très, très bien. Le rapport à la connaissance est très intense ici, cela m’a frappée. Il n’est que de constater la vivacité universitaire, le nombre de bibliothèques, de librairies, la variété des débats qui fleurissent…

A Lille, la situation était différente. En déclin industriel, la région voulait changer la donne et rendre leur fierté aux habitants en misant sur des projets économiques et culturels ambitieux et attractifs.

Le travail n’est pas le même à Strasbourg, même s’il reste ici des défis à relever dans le partage de ce patrimoine exceptionnel.

La dimension européenne de la ville est-elle un atout ?

L’histoire particulière de la ville se retrouve dans les « gènes » de nos collections et représente un axe naturel de développement puisque nous poursuivons nos acquisitions d’œuvres allemandes mais aussi de l’Est au sens large. L’Europe est pour nous un guide de programmation. Ce fut le cas, notamment, dans le cadre de « L’Europe des esprits » qui a montré le bouillonnement d’une époque à l’échelle du continent et a été un succès.

Il faut aussi noter que le statut de Capitale européenne de la ville nous aide dans nos contacts à l’étranger lorsqu’il s’agit de négocier des prêts par exemple. Strasbourg a ainsi une image très forte en Lettonie et en Lituanie.

Quel est votre regard sur les « expositions-événements », celles qu’il faut avoir vues comme on dit ?

Les gens les demandent. Il en faut, mais de qualité. L’argent manquant, un clivage est en train cependant de se creuser à nouveau entre les régions et Paris où tout se reconcentre. Tendance contraire à  la dynamique de décentralisation de l’art conduite avec succès de façon volontaire durant les décennies antérieures. Il y a actuellement un vrai risque de recul de celle-ci.

De grands projets sont-ils en train d’être préparés à Strasbourg ?

Effectivement, il y a un grand projet de manifestation en cours de préparation  pour 2017 qui aura pour titre « Strasbourg, laboratoire d’Europe,  1880 – 1930 ». Il va retracer la vie artistique et culturelle au cours de cette période cruciale de l’histoire de la ville et sa place particulière dans la construction de l’espace européen, entre France et Allemagne. Elle a pour  modèle les grandes expositions consacrées à des histoires urbaines, qui se sont tenues à Vienne et à Weimar, par exemple et ont mobilisé un très large public. Elle se tiendra sur différents sites entre l’Université, la BNU, le MAMCS notamment. Nous espérons une belle dynamique réunissant des compétences artistiques, scientifiques et culturelles.

Visiter une exposition ne doit pas être qu’hédonisme nous a dit le psychanalyste Daniel Lemler. Qu’en pensez-vous ?

On peut éprouver du plaisir en découvrant l’art mais il ne suffit pas de jeter un coup d’œil sur une œuvre pour en avoir fait le tour. La réflexion est importante et elle demande un effort. Il faut s’arrêter, regarder, en parler avec l’artiste quand cela est possible, en parler avec d’autres…. La culture artistique peut contribuer changer le monde, j’en suis convaincue, tout comme j’ai conscience que permettre au plus grand nombre d’y accéder est notre plus grande responsabilité. »


Photos : Médiapresse – dr

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