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Faut-il vraiment prouver que Strasbourg est intellectuelle ? Somme-nous atteints d’une forme si grave du syndrome cigogne-choucroute qu’il faille, encore et toujours, prouver qu’à Strasbourg on réfléchit, on créée, on écrit et on publie ? Le Riesling et le savoir seraient-ils à ce point incompatibles?

Je ne suis ni historien, ni sociologue. Suis-je un intellectuel ? Il y a tant de définitions de l’intellectuel : l’intellectuel engagé, à la Sartre, le spectateur attentif, à la Raymond Aron, et tant de variantes…Ce que je sais, par contre, c’est que je suis, par mes fonctions, forcément amené à défendre la place des ces fameux intellectuels dans la société. C’est donc depuis ce point de vue, plus stratégique que savant, depuis mon bureau de président avec vue sur la Cathédrale, que je vais essayer de décrire mon point de vue de cette Strasbourg intellectuelle. Car oui, il faut partir de ce postulat, de cette affirmation, de cette conviction : Strasbourg l’intellectuelle, c’est une réalité !

D’où viennent-ils, ces intellectuels strasbourgeois? Même au pays où les cigognes apportent les bébés, il n’y a pas de génération spontanée. Notre ville remplit déjà, par son histoire,  les conditions  pour héberger et nourrir (spirituellement mais aussi plus prosaïquement, bien sûr !) des intellectuels.

D’abord Strasbourg, c’est la ville du croisement des routes, du voyage et de l’ouverture. C’est parce que ce carrefour était une étape importante de leur voyage que les intellectuels de la Réforme ont fondé, au 16ème siècle, l’université de Strasbourg, ou du moins son ancêtre. « Pont, porte et port », comme le rappellent Georges Bischoff et Richard Kleinschmager, ce site exceptionnel avait tout pour faire naître une université. Mixité sociale, contacts internationaux, ouverture culturelle sont toujours aujourd’hui les ferments d’une riche vie intellectuelle. Il faut chaque jour le rappeler à ceux qui croient qu’un repli identitaire serait la meilleure défense de notre spécificité culturelle. L’histoire de Strasbourg l’intellectuelle et de son université démontre que c’est exactement l’inverse.

L’histoire a montré qu’il est indispensable que s’exprime une volonté politique de favoriser, et donc de financer le rayonnement intellectuel de Strasbourg. Ainsi, après l’annexion de 1870, l’empereur a voulu montrer, à travers Strasbourg, une vitrine de la puissance de l’Allemagne et de l’esprit allemand. Cette puissance, il l’a symbolisée par un ambitieux projet d’urbanisme, avec comme point d’orgue une grande université, deuxième université impériale après Berlin. Et ce n’était pas qu’un bâtiment, c’était surtout un nouveau type d’université, basée sur le modèle de l’intégration de la recherche et de l’enseignement, loin de de la conception napoléonienne des grandes écoles. Il fallait pour cela construire, investir, mais aussi attitrer de jeunes et brillants intellectuels ; nombre d’entre eux seront plus tard lauréats du prix Nobel. Quand aujourd’hui une ville comme Strasbourg choisit de consacrer une part record de son budget à la culture, elle fait un choix comparable : celui de faire un pari sur la connaissance, le savoir, l’intelligence, les arts, comme moteurs à la fois d’une avenir brillant et d’une image positive et rayonnante.

Mais finalement, qui sont ces intellectuels strasbourgeois ? Ce magazine a choisi d’en mettre certains en avant, et c’est une très bonne idée. En écrivant ces lignes, je ne connais pas le choix de la rédaction de Or norme. Qui sera  adoubé dans ce « best of »? Y verrez vous les têtes habituelles, ou bien y aura-t–il des surprises et des découvertes ? Bref, un classement de Shanghai revu à la mode winstub, ou bien le reflet authentique et décapant d’une vie intellectuelle plus riche et plus diverse qu’on ne le soupçonne ? Le vedettariat des intellectuels est certes nécessaire, car il apporte une force d’exemple, un pouvoir d’entraînement qui sont indispensables. Mais comme le rappelle Noam Chomsky, il faut aussi se méfier de certains « intellectuels des médias », qui deviennent trop facilement les acteurs d’un consensus politique qui peut étouffer l’esprit critique, la vraie force des intellectuels dans la cité.

Evacuons aussi rapidement la fausse idée que la vie intellectuelle est une dépense superflue en ces temps difficiles. A l’université, les étudiants, les enseignants, les chercheurs contribuent directement à la résolution de problèmes contemporains et au bien être de la société. Bien sûr, les universités s’intéressent aussi à des domaines d’abstraction et d’investigation qui peuvent sembler à certains ne pas présenter de pertinence immédiate ; mais ce sont eux qui possèdent le plus riche potentiel pour l’avenir. Les universités, comme toute la vie intellectuelle, ne sont pas une dépense, mais bien un investissement, un investissement d’avenir. Une euro dépensé à l’université, c’est plus de 4 euros de retour pour l’économie. L’économie créative, les nouvelles technologies représentent aujourd’hui des secteurs majeurs pour la croissance et la diversification de notre économie. On ne peut développer ces secteurs sans s’appuyer sur une vie intellectuelle riche et foisonnante. “Deux intellectuels assis vont moins loin qu’une brute qui marche » a fait dire Michel Audiard à Maurice Biraud dans « Un taxi pour Tobrouk ». Et bien oui, à Strasbourg, il y a des intellectuels qui marchent, et qui font avancer leur ville !

Strasbourg l’intellectuelle existe. Pour vivre, pour prospérer, pour rayonner, elle n’a pas seulement besoin de listes de noms, de  palmarès ou de prix. Cette Strasbourg intellectuelle a surtout besoin d’être défendue, et donc d’être aimée. Il faut investir en elle autant de confiance que d’argent. Ainsi, depuis plusieurs années, la ville de Strasbourg anime une campagne  « Strasbourg aime ses étudiants ». Mais vous, nos concitoyens, aimez-vous non seulement les étudiants, mais aussi leur alma mater, l’Université de Strasbourg ? Etes vous fiers de cette université ? Etes vous capables de l’appeler « notre» université, même si vous n’en êtes pas diplômés ? De la même manière, êtes vous fiers de votre théâtre national, de vos artistes plasticiens, de votre orchestre philarmonique, de vos écrivains ? La réponse devra nécessairement être oui. Car Strasbourg l’intellectuelle n’est ni snob, ni élitiste : elle est solidaire, ancrée dans son histoire humaniste et tournée avec confiance vers l’avenir.

Auteur : Alain Beretz

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