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 Voyage d’un Strasbourgeois en Orthodoxie

 

À l’extrémité de la Chalcidique dans le Nord de la Grèce, existe un État dans l’État. Voici le Mont Athos, ultime vestige de l’Empire byzantin. Le Tibet de l’Orthodoxie. Vieux de 1 400 ans, ce petit bout de Grèce est géré par les 2000 moines répartis dans les 20 monastères qui la peuplent. Elle accueille des pèlerins, orthodoxes et non-orthodoxes du monde entier. Mais uniquement des hommes. Selon un récit apocryphe, la Vierge Marie et saint Jean en route vers Chypre auraient trouvé refuge sur cette péninsule pendant une tempête. Considéré depuis comme le “Jardin de la Vierge”, l’accès est interdit aux femmes depuis l’an Mil.

Dans L’été grec, Jacques Lacarrière dépeint un lieu qui tombe en ruines et où l’hygiène des moines fait passer Jacquouille pour un bourgeois. Moribond dans les années 1970, on prédisait le Mont Athos mort avant la fin du XXe siècle. Voué à être transformé en écomusée de l’orthodoxie. Mais la chute du bloc soviétique conduisit de nombreux hommes à revêtir l’habit religieux et remettre en branle le poumon de l’orthodoxie.

Alors qu’en est-il aujourd’hui ? Par deux fois, j’ai eu l’occasion de pousser les portes de ce lieu que l’on dit hors du temps des Hommes. J’y suis allé par curiosité pour cet endroit hors normes, pour marcher sur les chemins de l’Orthodoxie de monastère en monastère et pour promener mon appareil photo dans la poussière sainte.

À Ouranopouli (“la ville du ciel”), le dernier village de Chalcidique avant le Mont Athos, les pèlerins viennent pour deux choses : récupérer leur diamonitirion (sorte de visa délivré par les autorités du Mont Athos), et embarquer sur le ferry qui les emmènent à Dafni, le port de la République des Moines. Car le Mont Athos est séparé du reste de Chalcidique par une frontière physique.

Pendant les trois heures que dure la traversée et jusqu’à Dafni, le hameau qui constitue le port d’arrivée, j’ai pu découvrir l’architecture des monastères, si particulière. On découvre des forteresses médiévales, accrochées en haut de falaises qui protégeaient leurs richesses des pirates, des complexes immenses aux façades colorées, aux bulbes verts aux croix d’or pour le monastère russe de Panteleimon, aux balcons en bois offrant aux moines une vue sans égale sur le Golfe d’Athos.

J’y ai surtout découvert un lieu chargé d’une spiritualité éclatante où “le temps résonne plus que partout ailleurs” comme l’écrivait Ferrante Ferranti. Avec les pèlerins grecs, russes, roumains, serbes ou bulgares, j’ai assisté à la liturgie byzantine faite d’or, d’encens et de chants polyphoniques, inchangée depuis des siècles. Pendant mes séjours, j’ai marché d’un monastère à l’autre sur des chemins de terre et toujours entouré d’une nature préservée de toute forme de modernisme. Pendant mes deux voyages, j’ai vécu différents offices orthodoxes et découvert sa liturgie si particulière pour un habitué des offices cisterciens comme moi.

Mais au-delà de ce vernis que l’on peut découvrir chichement dans les dernières pages du Routard, j’ai été surpris de découvrir sur l’Athos une vaste campagne de rénovation des monastères grâce aux fonds européens pour le patrimoine et aux dons des voyageurs. Certaines communauté ont même installé des ascenseurs et des machines à café pour les pèlerins dans les bâtiments plusieurs fois centenaires. Chaque monastère peut maintenant accueillir plusieurs dizaines – parfois des centaines – de pèlerins dans les meilleures conditions imaginables. On raconte qu’au monastère de Vatopédi, il y aurait du wifi…

Cette série de photos est une lunette sur la Sainte Montagne, la vieille Byzance qui ne s’est jamais mieux portée. Elle fait partie d’un projet photographique de plus grande ampleur qui entend questionner les chemins de pèlerinage dans notre monde globalisé et numérisé.

 

ATTENDRE, EMBARQUER, TRAVERSER

7 heures du matin. Le ferry ne part qu’à 10h. Le guichet est encore fermé mais la file est déjà longue. Les habitués du mont Athos savent qu’il faut arriver tôt pour avoir une place assise. Et à l’ombre.

L’embarquement est rythmé par l’équipage qui vérifie les diamonitirion, le visa pour le mont Athos délivré sur réservation et moyennant une somme minime (sur place, le gîte et le couvert sont gratuits). Avant d’embarquer, l’on est prié d’enlever tout bijou et de porter en permanence un pantalon (pas de short, même par 35°C).

En bas : toutes les nationalités orthodoxes sont représentées (grecque, russe, bulgare, roumaine, serbe). Ici, un Russe offre un morceau de pain à une mouette trop craintive.

LES TROIS ÂGES

Un ermite profite d’un arrêt du ferry pour monter à bord. Il fait sensation sur le pont supérieur en ouvrant un énorme sac de sport rempli de choses à vendre : des chapelets, des briquets, des livres, des cd… Un attroupement se créé rapidement. Une fois l’excitation passée, deux prêtres en pèlerinage s’approchent pour faire leurs achats.

Sur le ferry vers Dafni, la tunique d’un moine flotte dans les bourrasques de la mer Égée.

 

LE MONASTÈRE DE SIMONOS PETRAS

Les monastères doivent faire face à un renouveau du pèlerinage et donc à l’arrivée massive de voyageurs.

Dans les années 1960, l’écrivain Jacques Lacarrière décrit dans “L’été grec” les conditions d’accueil médiévales (latrines, ni électricité ni eau courante). Pourtant aujourd’hui, la plupart des monastères sont en mesure d’accueillir dans les meilleures conditions les pèlerins, pour peu qu’ils se plient au rythme de vie monastique. Celle-ci est simple, mais dure. J’ai été invité à vivre les offices orthodoxes avec la communauté. Plutôt habitué à la liturgie catholique – et en matière de vie monacale, essentiellement chez les Cisterciens – les repas végétariens engloutis en 8 minutes, deux fois par jour). Dans les monastères, les pèlerins ne paient ni le gîte, ni le couvert. S’ils le souhaitent, ils peuvent laisser un don à la communauté.

Les moines de Simonos Petras ont fait le choix de ne pas accueillir plus d’une quinzaine de pèlerins pour préserver la vie monastique de la communauté.

Le monastère de Simonos Petras depuis ses terrasses cultivées. En cuisinant avec le moine-intendant, j’ai compris que le rêve d’une république autosuffisante n’est plus envisageable : même à Simonos Petras, l’agriculture ne peut nourrir la soixantaine de moines qui y vit. Le monastère passe donc ses commandes à “l’extérieur” et se fait livrer en ferry.

MONASTÈRES DE LA CÔTE OUEST

Depuis sa création il y quatorze siècles, le mont Athos a fait face aux nombreux assauts de pirates attirés par les richesses dont les monastères regorgent. Les bâtiments ont été construits sur des éperons rocheux et les tours munies de canon. Jusque dans les années 1970, certains monastères n’étaient accessibles que grâce à des échelles. Sur la côte ouest, chaque monastère possède un minuscule port permettant au ferry d’accoster pour livrer son lot de pèlerins et de colis. Il permet également aux moines de pêcher, le poisson étant l’aliment des jours de fête.

 

L’ACCUEIL

Les pèlerins sont accueillis avec un verre de tzipouro (alcool), un verre d‘eau et des loukoums à la rose. Cette collation est offerte dans la salle des pèlerins, sobrement décorée.

 

FRESQUES ET CLOCHES

Au-dessus de la porte du monastère d‘Aghios Dimitrios, une fresque restaurée représente le Christ, la Vierge et saint Jean-Baptiste. Les portes sont fermées tous les soirs à 21 heures et n’ouvrent qu‘au matin après l‘office.

 

L’église de Néa Skiti, fraîchement rénovée.

 

Un ensemble de cloches permet de varier les appels à la prière dans la skite de Néa Skiti.

 

LITURGIE

 

Coupole d’une église orthodoxe.

 

Une tunique sèche sur les balcons du monastère d’Aghion Pavlon.

 

Un lustre est descendu dans l’église du monastère d’Aghion Pavlon.

 

MARCHER

Le sud du mont Athos est accessible uniquement par des sentiers de randonnée non fléchés qui suivent les variations du terrain. Il n‘y a évidemment pas de carte de randonnée pour l’ensemble du mont Athos. Ici, en route vers la skite de Néa Skiti. Une skite est un compromis entre cénobitisme (vie en communauté) et érémitisme (vivre en ermite) : les moines ont chacun leur maison mais partagent l’église et les temps forts de l’année liturgique.

 

MOINE APRÈS UNE NUIT DE PRIÈRE

Après une nuit de célébration faite de chants et de prières dans la skite de Néa Skiti, un moine se laisse photographier. Ensemble, il nous a fallu plus de deux heures pour nettoyer la vaisselle de la centaine de pèlerins venus assister aux célébrations.

On lit facilement la fatigue sur son visage. Mais aussi sa paix intérieure et les yeux rieurs que j’ai retrouvés chez de nombreux Grecs.

 

NÉA SKITI

 

Un groupe de moines discute avant d’aller récupérer d’une nuit de célébration.

 

Il n’y a qu’un seul chemin pour se rendre à Néa Skiti. Au retour, on aperçoit le monastère d’Aghion Pavlon entre les arbres.

 

PRÊTRE RUSSE

 

Très fier, ce prêtre russe indique venir des Carpates. Il se laisse photographier au monastère d’Aghion Pavlon.

 

DRAPEAU

Le drapeau de l’Église orthodoxe est omniprésent au mont Athos. Il est généralement flanqué du drapeau grec. Il représente l’aigle bicéphale de l’Empire byzantin tenant un orbe et une épée dans chacune de ses serres.

RETOUR

On ne peut rester plus de 8 jours au mont Athos. La promiscuité permanente, la faim et la fatigue s’accumulent rapidement. Pourtant, il n’existe nulle part ailleurs une ambiance aussi contrastée : d’un côté des monastères millénaires qui préservent la tradition orthodoxe, qui cherchent le silence et la prière dans toute chose ; de l’autre côté des centaines de pèlerins qui arrivent chaque jour avec l’agitation du monde extérieur, leurs habitudes et leurs attentes.

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