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Il ne faut pas se fier aux images. Sur son banc, ou debout, toujours à l’extrême limite du rectangle blanc tracé à ses pieds, Thierry Laurey s’agite, crie, s’indigne quelquefois et, avec cet œil noir qui souvent « regarde par en-dessous », semble même parfois bouder… Il ne faut pas se fier aux images. A l’issue d’une saison où le Racing aura une nouvelle fois haussé son niveau, entretien avec un entraîneur heureux. Et serein…

 

Nous n’étions alors qu’à deux matches des « vacances », à la veille d’un Racing – Rennes où les Bretons vainqueurs de la Coupe de France auront finalement battus les Alsaciens vainqueurs de la Coupe de la Ligue, le Racing terminant sa saison en beauté avec une victoire à Nantes.
Ces deux derniers matches, de toute façon, n’avaient aucune importance hautement stratégique, le Racing ayant assuré son maintien depuis longtemps. Alors, on s’est posé dans une petite salle dans les bureaux du Racing et, très cool, Thierry Laurey a répondu à nos questions. Du coup, loin de l’effervescence et du stress du cœur de saison, on a eu l’impression de pouvoir mieux faire connaissance avec cette montagne de passion et discuter comme jamais…

Thierry, en se rappelant ces trois dernières saisons, montée en Ligue 1 avec un titre, maintien, re-maintien et un trophée national majeur, on se dit qu’il y a des entraîneurs qui ont un plus mauvais bilan que celui-là, non ?
« Ouais, ouais… (avec un petit sourire). Il y a des moments où ça sourit et des moments où ça sourit un peu moins. Honnêtement, je trouve que ça va un peu trop vite. Parce que le club doit grandir en même temps suffisamment vite pour suivre le rythme. Quelquefois, à leur retour en Ligue 2, certains clubs y restent quatre ou cinq saisons avant de retrouver le plus haut niveau national. Nous, il ne nous a fallu qu’un an… La saison dernière, il nous a donc fallu pallier à une forme d’urgence avec des garçons qui pour beaucoup arrivaient du championnat national. Ca a été chaud puisque, finalement, le maintien s’est joué sur pas grand chose. Du coup, pour cette seconde saison en Ligue 1, on a eu la possibilité de recruter suffisamment de joueurs aguerris pour améliorer suffisamment l’équipe. On est assez fier d’avoir réussi cette partie recrutement, du coup. A partir de là, on a fait une saison somme toute correcte. Bon, certaines personnes trouvent dommage qu’on ne finisse pas la saison sur le même rythme mais je voudrais rappeler que c’est le premier printemps où depuis sept ans, le Racing ne joue rien d’important sur sa fin de saison. Depuis sept ans, soit on a joué pour monter, soit on a joué pour ne pas redescendre aussitôt. Pour une fois qu’on a un peu de relâche… Les organismes ont été très sollicités d’une part, et psychologiquement et mentalement, c‘est difficile de se maintenir à un très haut niveau sur toute une saison. Surtout que nous avons quand même remporté un trophée national qui nous ouvre la porte des qualifications pour une coupe européenne…

Cette Coupe de la Ligue est bien sûr venue récompenser le travail de tout un club. Mais personnellement, c’est votre second trophée en deux ans, avec le titre de champion de France de Ligue 2 en mai 2017. Pas mal, non ?
Oui, d’autant qu’en tant qu’entraîneur et même en tant que joueur, mon compteur était à zéro. Certains prétendent que cette coupe de la ligue est un trophée en bois. Moi, je veux bien, mais je voudrais rappeler quand même que pour l’emporter on a battu Lille, le deuxième du championnat, Lyon le troisième et Marseille, le sixième. Ces matches n’étaient pas en bois, il a fallu les jouer à fond. Pour nous, ce succès final est très valorisant…

C’est bien sûr tout le groupe qui a gagné cette coupe de la Ligue mais juste un mot sur cette séance de tirs au but et plus particulièrement sur la « Panenka » réussie par Dimitri Liénard. Quel geste ! Et quelle audace, quel culot surtout… L’avez-vous pressenti ce geste ?
Non, parce que ce n’est pas un geste qu’il fait régulièrement à l’entrainement. Mais je dois reconnaître que c’était bien joué de sa part. Je m’explique : quand j’étais joueur et qu’on se retrouvait dans une série de tirs au but, je ne tirais jamais le premier. Toujours 3 ou 4. Comme ça, j’observais le gardien. Mon truc, c’était de frapper fort et au milieu. Pour que ça marche, il faut bien sûr que le gardien parte sur un côté, systématiquement. Si lors des deux premiers tirs au but le gardien partait sur un côté, je n’avais plus qu’à sécuriser mon geste et c’était au fond. Quand Dimitri s’est présenté pour le tir, j’avais un doute car nous savions tous que Caillard, le gardien guingampais, était un très bon gardien et qu’il avait particulièrement brillé dans cet exercice lors des précédents matches de son équipe. D’ailleurs, sur le tir de Dim, il part fort sur le côté. Seulement voilà, Dim réussit parfaitement ce geste exceptionnel et la met au fond…

Tout comme il y a presque un an après son coup-franc décisif à la Meinau contre Lyon, ce geste de folie qui signe le maintien du Racing en Ligue 1. Dimitri Lienard n’a pas suivi la filière classique des centres de formations, il n’avait joué que dans des clubs amateurs avant de devenir professionnel au Racing. Ca veut dire que le football moderne permet encore à des joueurs de grimper seuls les échelons et de se faire eux-mêmes leur place au soleil ?
Oui, s’ils sont à l’écoute. S’ils ne se persuadent pas que seule leur vision du football est la bonne et qu’ils ne doivent pas en changer. Oui, s’ils travaillent dur et ne se laissent pas détourner de leur but par tout ce qui environne le football de haut niveau. Nous, on est là pour leur éviter ça, pour qu’ils gardent leur fraîcheur et qu’ils conservent toutes leurs qualités naturelles et le sel de leur jeu en évitant de se laisser embarquer par l’environnement magique et nouveau que le foot de haut niveau leur offre. Ça vaut pour toute l’équipe. La saison dernière, notre premier match est à l’extérieur, à Lyon. En arrivant au stade une heure avant le coup d’envoi, mes gars faisaient des coucous dans les tribunes, des selfies à qui mieux mieux et j’en passe… Deux heures et demi plus tard, on repartait avec quatre buts dans nos valises. Moi, au fond, ça m’allait très bien. On leur a dit : « Bon, maintenant c’est bon, vous avez compris pourquoi on vous avait mis en garde ? ». Du coup, ils sont revenus sur le bon rail. Il faut prendre des belles claques comme ça pour comprendre que là où on joue désormais, ce sont des tueurs qu’on rencontre. En championnat national on peut souvent être dans le loisir et la rigolade quand on a le vrai talent qu’il faut, en Ligue 2 faut déjà commencer à faire gaffe. En Ligue 1, les mecs ne font de cadeaux à personne et s’ils peuvent même te ridiculiser, ils n’hésitent pas. Cette saison, Paris en met neuf à Guingamp. La saison passée, Dijon en avait pris huit…

Le maintien a donc cette saison été acquis assez tôt pour que le club puisse préparer au mieux la saison à venir. Le succès final en coupe de la Ligue a été formidable et le trophée va passer l’année qui vient en Alsace. Qu’est-ce qui a été primordial pour en arriver là ?
Le recrutement, je crois. On a vendu un joueur assez cher pour pouvoir en recruter neuf autres dont on avait besoin. Du coup, évidemment, on a construit un groupe performant car on avait pris le temps de tous bien les profiler ces neuf joueurs-là. Il y a eu une très bonne préparation suffisamment longue et de qualité pour bien démarrer le championnat. On l’a démarré à Bordeaux, cette équipe dont les joueurs sortaient des qualifications de la coupe d’Europe et qui, pour ce match d’ouverture, étaient un peu carbonisés. Notre succès là-bas a permis de lancer l’équipe d’entrée sur la bonne voie…
Et ensuite, le sérieux et le travail de nos joueurs, sans oublier nos jeunes qui nous ont fait l’agréable surprise de se révéler être au niveau de la Ligue 1. Tout cela a permis de réaliser tout ce qui a été fait ensuite…

Et là dedans, quelle est la réelle part de l’entraineur au niveau psychologique ? Ce sont les joueurs que les spectateurs du stade et les téléspectateurs ne perdent jamais des yeux mais l’homme le plus exposé est sur le banc, non ?
C’est vrai qu’aujourd’hui, tu es un peu obligé d’avoir cette emprise non seulement sur les joueurs et ton staff mais aussi quelquefois sur tes dirigeants et même quelquefois sur les supporters parce que tu dois tracer le sillon et donner la ligne directrice…

Sincèrement, il faut quand même de grandes forces pour tenir le choc…
Ah ! ça, c’est sur que ça pompe de l’énergie ! Parce que tu veux toujours être encore plus performant, toujours faire mieux et même quand la saison est globalement réussie, tu analyses et tu analyses encore. Cette saison par exemple : on a fait seize matches nuls. Tu ne peux pas t’empêcher de penser que si quatre d’entre eux, un quart quoi, avaient débouché sur une victoire, tu serais beaucoup plus haut dans le classement. Huit points de plus et ce n’est plus tout à fait la même musique ! Mentalement, l’entraîneur est sans cesse avec ses joueurs pour les tirer vers le haut et leur montrer la voie Après, côté image, j’ai la réputation d’être un gueulard mais ce n’est pas réellement ça. Bon, OK, ça m’arrive parce qu’on n’est quand même pas dans le monde des Bisounours. C’est complexe, c’est de l’humain… Avec mes joueurs, j’ai des relations d’homme à homme, je les considère comme des adultes responsables mais je les recadre pour ne pas qu’ils se comportent de temps à autre comme des enfants. J’ai été joueur, je sais de quoi je parle…

Cette aventure que vous vivez à Strasbourg…
Une aventure, ça c’est le mot juste. C’est une aventure qui réclame un peu de performance mais c’est bien une aventure…

… et donc on imagine à quel point vous prenez votre pied…
Ca oui ! Comment expliquer ça ? Tout ce que je cherche depuis vingt ans que je suis devenu entraineur, Strasbourg me l’offre depuis trois ans… A Ajaccio, c’était déjà formidable mais je sentais que le club aurait du mal à aller encore plus haut. Dans ce métier, il faut bien connaître les us et coûtumes et ne jamais les perdre de vue. Quand tu deviens entraineur professionnel de football, tu peux durer trois mois ou dix ans, voilà. Donc, faut pas trembler. Faut être sûr de toi. Alors les gens peuvent bien penser : « Il n’accepte pas la critique ! Il a le melon ! ». Non, si tu n’es pas sûr de toi, ne deviens pas entraîneur de football. Si tu rentres dans le vestiaire et qu’il y a parmi les joueurs deux ou trois fortes personnalités et que tu commences à trembloter, t’es mort ! C’est comme dans la jungle : quand les lions attaquent un troupeau de zèbres, ils ne visent pas celui qui est en pleine forme, ils tapent celui qui boite… Alors, oui, quelquefois, dans certaines situations où mes consignes ne sont pas respectées, par exemple, je m’énerve ! Mais moi je sais que si je suis énervé, je ne suis pas nerveux… Au contraire, je suis plutôt généralement sûr de moi, de mon staff et de mes joueurs : j’ai voulu qu’ils soient là, je me suis donc engagé à ce qu’ils progressent et donnent leur maximum et donc, j’assume…

Pour finir, et en pensant à la saison prochaine qui va arriver vite et qui, au demeurant, est déjà dans la ligne de mire de tous ceux qui ont des responsabilités au Racing, quels sont les objectifs raisonnables qui peuvent être espérés ?
A mon niveau, il va falloir gérer ces matches de qualification pour la coupe d’Europe, dans tous les domaines, sportifs, logistiques, intendance, récupération. C’est un vrai défi. Si on allait au bout, par exemple, cela nous ferait neuf matches du 1er août au 1er septembre. Avec le championnat, ca nous fait d’entrée deux matches par semaines, le jeudi et le dimanche. Alors, on va adapter les traditionnels matches amicaux de préparation. Certes, on ne gagnera pas l’Europa League mais cette compétition, on la prend au sérieux. Parallèlement, il va falloir prendre des points en championnat de façon à se retrouver dans une saison quasi normale dès le début septembre. Pour ça, il va falloir particulièrement bien gérer les temps de jeu individuels… Et c’est sans compter avec les matches internationaux que vont devoir jouer certains de nos joueurs. On va essayer de gérer tout ça au mieux. Malgré toutes ces contraintes, les joueurs vont avoir quatre semaines de vraies vacances, pour bien couper, et il y aura quatre semaines de préparation au lieu de cinq ou six, normalement. Mais je vous confirme que cette coupe d’Europe on va la jouer à fond, tout comme notre début de championnat. Et de ce côté là, on va vouloir encore progresser même si, bien sûr, on ne va pas escalader les escaliers quatre à quatre, tout le monde s’en doute bien… Il faut quand même rappeler que nous n’avons pas un budget à 70 ou 80 millions d’euros, comme certains. On est à 40 millions, quoi… Pour y arriver, on estime aujourd’hui que quatre ou cinq nouveaux joueurs suffiront. Mais bon, dans ce domaine, la vérité d’un jour peut très bien ne pas être celle du lendemain…

De toute façon, tous les feux sont au vert, c’est ça ?
Oui. » (grand sourire)

 

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