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Le Japon dans la peau

 

 

Quand vous parlez du Japon à un tatoué, son visage s’illumine de suite. En Occident, le Pays du Soleil Levant jouit d’une grande renommée car on y pratique cet art depuis le IIIe siècle. Pourtant, les Japonais ne sont pas des tattoo addict, loin s’en faut. Il faut dire que si jadis il était considéré comme un apparat de luxe, le tatouage est depuis devenu la marque de l’infamie, celle des yakuzas (la mafia japonaise). Ces criminels portent le irezumi, tatouage traditionnel allant du cou jusqu’aux fesses et couvrant la poitrine et les avant-bras. Une fois en costume, aucun dessin ne dépasse mais dans certains quartiers vous devinez vite que le type qui fume devant ce bar doit être bien bariolé sous son trois pièces nickel.

Si les Japonais voient donc d’un mauvais œil leurs congénères tatoués, ils sont plus tolérants avec les gaijins (étrangers). Arrivé à la douane, vous vous êtes même vu être complimenté pour l’un des vôtres. Dans le métro, c’est autre chose, on vous regarde parfois avec insistance et les enfants eux, vous montre carrément du doigt. Pourtant, rien de méchant derrière cela, on sait très bien que vous ne faites pas partie du crime organisé local, les gens sont tout simplement curieux (mais ici personne n’osera vous demander « si ça fait mal »).

Tatouages interdits

Vous avez même eu droit récemment à un « kawaii ! » gentiment hurlé par une serveuse à la vue de votre chat tatoué sur la main. Finalement, presque à l’aise en t-shirt, vous vous dites que vous oseriez même tenter d’aller visiter un onsen, ces bains thermaux japonais, hélas, à l’entrée un panneau discret mais bien visible vous indique que les tatoués ne sont pas les bienvenus. Ici, pas d’exception, on préfère interdire à tous plutôt que d’avoir à dire clairement non à un yakuza. On ne veut pas de problème et ça se comprend.

Le gouvernement laisse entendre que les lois vont changer avec les Jeux Olympiques de 2020 qui approchent, permettant peut-être à tous les athlètes et touristes de pouvoir découvrir cette tradition des sources d’eau chaude.

Les anciennes mentalités peinent à changer mais la nouvelle génération s’ouvre aux modes occidentales et vous dénichez tout de même dans un quartier un studio qui a pignon sur rue. Evidemment, c’est un lieu à la mode et la clientèle est en majorité composée de touristes, un panneau dans la rue propose d’ailleurs de « ramenez un tatouage comme souvenir du Japon ». Les autres échoppes, plus discrètes, se trouvent à l’étage, dans des appartements privés et il faut faire montre de respect des codes pour y être accepté. La scène est active et on comprend vite que, malgré le tabou, de nombreux Japonais se font tatouer et pas seulement des tueurs à gages.

Si vous êtes malade, ne rentrez pas !

Par l’entremise d’un ami français qui parle la langue, vous avez enfin pu obtenir un rendez-vous chez LE maître incontesté du tatouage traditionnel japonais. Le jour J, vous êtes dans vos petits souliers, surtout que le bonhomme a la réputation de ne pas être très commode. Vous avez pris soin de penser à lui ramener des cadeaux (protocole oblige), une bonne bouteille et des dessins transmis par vos amis tatoueurs de France. Après avoir cherché pendant une petite heure vous arrivez enfin devant un immeuble décrépit en banlieue de la ville, pas vraiment ce que vous aviez imaginé comme résidence du Maître (sensei).

Quelques marches d’une cage d’escaliers sordide et vous toquez à une porte sur laquelle est écrit « si vous êtes malade, ne rentrez pas ! « . Bon, au moins, on ne rigole pas avec l’hygiène. Vous toquez (du genre « tout compte fait s’il n’est pas là ce n’est pas si grave ») et une voix sèche vous crie de rentrer (votre ami traducteur vous a accompagné car évidemment, ici on ne parle que japonais). Petit tapis, on se déchausse et là vous découvrez un incroyable capharnaüm. Des sabres, des sculptures, des piles de livres, des têtes de mort partout et même une mygale qui dort dans son terrarium (enfin, vous espérez qu’elle soit en train de dormir). Une vie de souvenirs casée dans 50m2.

Votre ami est un peu pâle, il vous tire par la manche et vous désigne d’un coup de menton la série de photos qui ornent les murs, une ribambelle de types en slips et lunettes de soleil, pas du genre à bronzer mais pourtant avec de belles couleurs. Ça ne ment pas, vous êtes chez un tatoueur de yakuzas.

Techniquement, vous pouvez encore vous replier, surtout que personne n’est venu à votre rencontre, vous êtes toujours en chaussettes dans l’entrée à vous demander quoi faire. Sur ce, on vous appelle, et vous vous dirigez à petits pas derrière un paravent. Le Maître est là, assis en tailleur sur un tatami, en guise de bonjour il hoche la tête et vous tend un dessin. C’est effectivement le motif que vous lui aviez demandé par e-mail. On vous dit d’attendre.

Photo souvenir

Debout et un peu flippé, vous l’observez mettre en place son plan de travail. Malgré le désordre, il sait exactement où prendre çà et là tout le nécessaire. Aiguilles, dermographe, encres, sopalin. Une fois tout préparé il vous fait signe d’ôter votre pantalon, c’est à votre tour d’être en sous-vêtement dans son studio. Il pose le calque du dessin sur votre jambe, une grenouille tenant une lanterne, met de la musique (une sorte d’Ennio Moriccone japonais) et c’est parti pour la séance de torture.

Le maître a l’habitude des durs à cuire et il ne vous ménage pas, si bien qu’en moins de trois quarts d’heure votre tatouage est terminé. On vous emballe votre jambe sanguinolente et vous remettez votre pantalon, content mais un peu désappointé. Vous espériez tout de même pouvoir échanger un peu plus avec cet artiste que vous admirez tant. C’est là que vous vous rappelez des cadeaux.

Alors qu’il range son matériel, vous prononcez quelques mots de japonais en lui tendant bouteille et dessins. Le visage du Maître s’éclaire d’un coup, il est ravi. Tout sourire, il pousse de grandes exclamations en déballant chacun des paquets. Il est tellement content qu’il vous offre à son tour des estampes. C’est le moment ou jamais de lui demander si l’on peut faire une photo. Il accepte de poser avec vous. C’est fini, vous le remerciez encore une fois et prenez la porte, laissant le vieux monsieur à sa musique de western. Dans l’escalier vous boitez mais vous avez le sourire aux lèvres, vous vous dites que la réputation du vin d’Alsace ne connait pas de frontières.

 

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