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L’art du non dit

Il y a au sein de la culture japonaise un comportement qui vous pousse, en tant qu’occidental, à étudier le zen. On ne parle pas ici de lire les sutras des moines, non, juste d’essayer de garder son calme. Car au Japon, il est un trait de caractère qui vous rend fou : on ne dit jamais non. Comme cela, ça paraît plutôt positif, et pourtant, ce refus de prononcer ce petit mot de trois lettres à peine rend vos interactions extrêmement compliquées au quotidien.

 Il faut saisir le sens caché derrière ces stratégies d’évitement

Vous aurez droit à toutes les tournures de phrases possibles et autres euphémismes polis. On vous dira « que c’est difficile« , « qu’on comprend« , « qu’on va voir« , « qu’on peut essayer« puis on laissera mourir la phrase en points de suspension. Au Japon on ne vous dira donc jamais non car pour un Japonais, répondre par la négative, c’est entrer en opposition, une forme de violence qui viendrait briser l’harmonie. Aucune hypocrisie, au contraire, c’est une marque de respect, on ne voudrait pas vous faire perdre la face en vous congédiant. Pas de refus direct et il faut être constamment aux aguets quand vous demandez quelque chose afin de réussir à interpréter le kûki, à savoir, l’ambiance, l’atmosphère, qui se met en place entre vous et votre interlocuteur. Il faut saisir le sens caché derrière ces stratégies d’évitement, et lire entre les lignes afin de comprendre ce qu’on veut exactement vous signifier.

Par exemple, dans un magasin, si vous demandez une référence qu’ils n’ont malheureusement pas, plutôt que de vous dire tout de suite « désolé, nous ne l’avons pas en stock« , on fera semblant de chercher, on ira demander à un collègue, puis on vous dira que l’on n’est pas sûr d’avoir ça… Ou comment perdre parfois 10 minutes. Car une fois le processus engagé, impossible de couper court. À force, vous arrivez à comprendre assez vite quand votre demande a peu de chances d’aboutir mais aucun moyen d’arrêter la vendeuse ou le serveur en route, le protocole veut qu’on se casse la tête avant de vous laisser là, sans votre paire de chaussures dans la bonne taille ou votre café au lait. Cette marque de respect, vous, elle vous rend dingue et vous vous surprenez à regretter parfois le ton sec et tranchant de certains commerçants français.

Ce trait particulier du savoir-vivre nippon vient faire écho au concept de honne/tatemae, la personne qu’on est en public et celle que l’on est en privé. Au Japon, plus qu’ailleurs, on porte un masque en société et la règle veut qu’on abandonne son individualité au profit du collectif. Ainsi, on ne parlera jamais franchement et on se gardera bien de donner son avis, l’esprit de corps passant avant tout. Difficile donc de savoir ce que les gens pensent réellement à moins de les connaître depuis de longues années et encore ! S’ils participent effectivement d’un équilibre social, ces comportements peuvent cependant compliquer la vie des étrangers, peu habitués aux sous-entendus. Propositions d’invitations qui n’aboutissent jamais, attentes interminables dans certains magasins ou administrations, l’étranger au pays du Soleil-Levant n’est pas au bout de ses déconvenues.

Ainsi, un matin, vous tentez de réserver une table dans une pizzeria pour le déjeuner (pour changer un peu du riz). Vous avez révisé votre phrase toute prête en japonais, vous composez le numéro et après les formules de politesse classiques, commencez votre réservation. A priori ça coince on vous demande de répéter (après tout, avec votre accent ça peut paraître normal), vous récitez une seconde fois votre phrase en vous appliquant, un blanc puis on vous passe quelqu’un d’autre. Cette fois on vous répond en anglais, votre ego en prend un coup (vos progrès en japonais sont décidément médiocres) et plus à l’aise, vous reformulez votre demande dans la langue de Shakespeare. Le serveur semble surpris, il vous dit qu’il va voir ce qu’il peut faire, qu’il faut qu’il se renseigne… La pizzeria en question n’est pas vraiment un grand étoilé, vous comprenez mal pourquoi on fait tant de chichis. Quelqu’un d’autre prend le combiné et vous l’on vous explique que la situation est compliquée. Vous commencez à avoir l’impression d’être à l’ONU alors que tout ce que vous vouliez c’est une quatre fromages, quand soudain, instinctivement, le fameux kûki vous pousse à vérifier le numéro que vous avez composé. Ce n’était pas le bon !

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