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Sarah Zimmermann & Arnaud Friederich

L’Exécution, Robert Badinter

Plus que le Livre d’une vie c’est le livre qui nous a réunis.
D’adversaires acharnés nous sommes devenus partenaires fusionnés, nous rendant compte, après plus de 35 ans d’existence, que nous étions animés de la même passion, celle de la défense, transmise par Robert Badinter dans cet ouvrage. Ce terme ne requiert aucun adjectif qualitatif ou quantitatif, il se suffit à lui-même. Il s’agit de notre vocation commune d’avocats, vocation intrinsèquement dure, exigeante et entière.

En partageant son expérience de défenseur de Bontems condamné à mort, l’auteur nous livre un précieux témoignage de ce qu’est le « courage » pour un avocat. Prendre des risques, quitte à encourir la radiation, s’investir pleinement pour la cause que l’on va plaider, servir la justice non pas en équité mais pour le compte de son client, en étant prêt au sacrifice pour le sauver. « Le courage, pour un avocat, c’est l’essentiel, ce sans quoi le reste ne compte pas : talent, culture, connaissance du droit, tout est utile à l’avocat. Mais sans le courage, au moment décisif, il n’y a plus que des mots, des phrases qui se suivent, qui brillent et qui meurent. »

Ce qui nous bouleverse dans ce livre c’est la mort, la vie, la justice mais surtout l’incroyable investissement total, corps et âme, d’un homme pour un autre homme. Avant notre véritable rencontre nous n’étions l’un pour l’autre que des Confrères, empreints d’un respect mutuel, conventionnel, avec la réserve que se doit d’avoir tout plaideur prêt à croiser le fer. Mais au moment où nous nous sommes dévoilés l’un à l’autre, partageant notre intimité et nos convictions personnelles, c’est sur l’héritage de Robert Badinter que nous avons trouvé le langage commun qui nous réunissait. Nous n’aurons jamais, ni l’un ni l’autre, à nous atteler à la tâche de défendre celui qui risquerait la peine de mort, mais les principes demeurent, et nous relisons de temps à autre ses mots qui s’imprègnent en nous et donnent toute la grandeur à notre profession.


Ce qui nous bouleverse dans ce livre c’est la mort, la vie, la justice mais surtout l’incroyable investissement total, corps et âme, d’un homme pour un autre homme.

Valérie Ledermann

Archanges, Vélibor Čolić

Il est des livres qu’on s’impose comme une épreuve, mais dont on pressent qu’ils nous apporteront bien plus que le dernier roman à la mode. Archanges (roman a capella) de Velibor Čolić, est de ceux-là. Il s’est imposé comme une évidence pour contribuer au Livre de ma vie, tant il a marqué mon rapport à la littérature, l’air de rien. Tout laisse présager une lecture, disons, difficile :  une 4e de couverture sans équivoque, des témoignages « Je n’ai pas pu le finir… », un libraire de grande surface de la culture semblant encore secoué lors de son interview de l’auteur, et bien sûr le postulat de l’ouvrage : nous faire partager les pensées de 4 protagonistes qui reviennent incessamment sur le drame odieux qui les lie à jamais, emblématique de la guerre de Bosnie. Trois bourreaux, qui laisseront libre cours au pire d’eux-mêmes sur leur jeune victime, Senka. Quatre âmes mortes dont les atermoiements nous suivront longtemps. Rien ne nous est épargné, c’est terrible, et c’est tant mieux. Velibor Čolić sait de quoi il parle, il sait ce que cette guerre a coûté à ce peuple ravagé sous nos yeux, si proche, à deux petites heures d’avion de Paris. Mais surtout, il sait pourquoi il écrit. Pas pour cajoler un lectorat, ou pour orner les abribus de couvertures de roman guillerettes. Il s’agit ici de rendre hommage, de se faire la voix d’une souffrance qu’on n’a pas vécue mais qui nous hante, de montrer qu’on n’oublie pas. Ce qui s’est passé là-bas, et plus généralement ce dont l’Homme est capable. Sans poésie, sans jolie morale à la fin.

Le talent de Čolić s’exprime ici dans sa capacité à dire le réel sans fioritures. Sont-ce les passages difficiles de ce roman qui dérangent le plus, ou bien ce qu’ils disent de l’Homme, l’Homme tout simple qui s’est cru tout-puissant ?

Archanges est un texte précieux qui nous rappelle que oui, témoigner de la violence, aussi dure soit-elle, est nécessaire et que non, définitivement, un grand moment de littérature n’est pas forcément une partie de plaisir.

Mickael Ben David

Mon Michaël, Amos Oz

Ce livre, je l’avais gardé longtemps au fond de mon sac. Il avait pris l’eau. Je n’arrivais pas à commencer ce livre éponyme. Mon Michaël d’Amos OZ m’avait été offert par ma sœur. À 20 ans je n’étais le Michael de personne. Même pas de moi. Et je détestais ce prénom.

Il faisait très chaud cet après-midi-là. Tout le monde était parti. J’étais enfin seul. Je cherchais l’ombre dans le jardin qui entourait le bungalow des volontaires. L’air était très humide dans cette vallée de Jezreel. Je me suis assis sur le matelas posé à même le sol. Il y a des moments qui vous obligent à commencer un livre. Quelque chose d’intime. Une forme d’évidence. C’était le moment. Je fouillais mon sac de toile kaki. Il était toujours lourd. Ma main remontait le livre de poche, la couverture avait été légèrement déchirée par les frottements.

Il y a des moments qui vous obligent à commencer un livre. Quelque chose d’intime. Une forme d’évidence. C’était le moment..

L’histoire était oblique. Depuis toute petite Hanna est une grande rêveuse pourtant elle a épousé un homme austère, raisonnable et terre à terre. Elle l’a rencontré à l’université dans le Jérusalem des années 50 et l’a presque aussitôt épousé. Elle raconte dans son journal ses soucis depuis son mariage, la naissance de son fils Yaïr, ses désillusions, ses rêves bafoués, ses souvenirs d’enfance. Mon Michaël est aussi une ode à la vie, à Jérusalem, ses quartiers, sa lumière, ses racines et aussi ses plaies et ses blessures.

Amos Oz se joue de nous et de nos certitudes. Cet immense romancier nous livre un récit doux et violent à la fois sur le couple et le temps qui passe. Une écriture simple et une précision exceptionnelle dans la description des sentiments, des troubles de l’âme, d’une folie ordinaire, d’une forme d’aliénation. Un couple où chacun voudrait faire le bien, mais où tout est choc, maladresse, déconvenue.

Je n’ai lâché le livre qu’à la tombée de la nuit. Jusqu’à son retour.

Mathilde Guilloton

Autoportrait en coureur de fond, Haruki Murakami

Ma première rencontre avec le « coureur de fond » est advenue en cours de littérature. Je n’avais que vingt ans et que sait-on à cet âge ? Finalement très peu de choses. Passionnée mais remplie d’incertitudes quant à ma vie professionnelle, se posent dès lors les interrogations : quels sont mes buts et comment les atteindre ?

2013. La fin de mes études est marquée par un échec, remettant alors en question mes choix et mon avenir. Intervient alors la relecture d’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond. Ce texte m’a d’abord permis de m’autoriser à échouer. Échouer pour mieux me connaître, pour persévérer dans mes choix, pour me fixer de nouveaux objectifs plus en accord avec moi-même. Enfin, pour les rendre possibles aujourd’hui.

Une autobiographie ? Un journal intime ? Un essai ? C’est un peu tout ça à la fois. En faisant partager au lecteur sa relation à l’écriture et à la course à pied, Haruki Murakami dévoile avec franchise ce qu’il est, aussi bien les dons qui lui font défaut que ses qualités qui lui permettent de persévérer. Un livre sur le doute, la solitude mais aussi sur la ténacité, la persévérance et la motivation. Loin d’être un livre sur le sport, il place la course comme métaphore de la vie, interrogeant le lecteur : et vous, après quoi courez-vous ?

Peu importe de quel domaine il s’agit — battre quelqu’un ne me convient pas. Cela m’intéresse davantage s’il s’agit d’atteindre des buts que je me suis fixé.

Garance & Valérie Heinis

Les Cahiers d’Esther, Riad Sattouf

Neuf mai 2009, naissance de Garance. Enfant du printemps, Enfant du paradis. Dix ans à se nourrir de lectures. À l’ombre des tilleuls du parc de l’Orangerie.

Aux frissons du vent de la plage d’Arcachon. Sur l’herbe grasse des prairies des Hautes-Alpes. Sous la tiédeur de la couette dans mon grand lit. Aux éclaboussures chlorées de l’eau du Wacken. Dix ans à enquêter avec Géronimo sur tous les continents, à croiser la route des trois brigands, à visiter la chocolaterie de Charlie, à partager les secrets de Lucrèce, à arpenter les capitales avec Juliette. Lire c’est partir, s’égarer, rêver, réfléchir, s’émerveiller, se découvrir, se retrouver, se réjouir, s’émanciper, s’étonner, partir en vrille, en live, en sucette…

Il y a une héroïne dont Garance suit les tourbillons avec joie et gourmandise : Esther ! Petite brune de dix ans, père prof de gym, mère employée de banque. Un frère Antoine, ado greffé au téléphone et prescripteur de gros mots. Esther c’est son âme sœur. Esther c’est mon Petit Nicolas. En CM1 toutes les deux, les deux jeunes filles ondulent sur Beyoncé, rêvent d’un agenda électronique et d’un Iphone, s’interrogent sur les mystères de l’amour, s’offrent des bracelets BFF, courent après la popularité et s’effraient du racisme. Plus qu’une bande dessinée, les dessins de Riad Sattouf sont une cartographie sociologique de la jeunesse des années 2010. Au fil des saynètes, toujours drôles et tendres, la vie d’Esther est celle de ma fille. Nous parcourons ensemble chaque page avec délice et complicité, nos cœurs palpitant à l’unisson.

En un trait, Riad Sattouf sait fixer les mots, les gestes, les musiques, les vêtements, les codes de notre société. Garance y évolue et s’y reconnaît, je découvre et je retiens. Au fil de ces courtes tranches de vie, naît la certitude qu’il ne faut jamais lâcher la main de sa fille, ni laisser s’éloigner la part de notre propre jeunesse.

Dans ces moments privilégiés de lecture, nos deux mondes se rejoignent, se tissent, se nouent dans la grâce et la lumière de l’Amour. Jamais caricatural, toujours juste et sincère, Riad Sattouf saisit les joies et les déceptions de la pré-adolescence. Garance a lu tous les cahiers et a eu le privilège de rencontrer Riad à la librairie Kleber… Quel réjouissant moment ! Dans quelques jours paraîtra l’Histoire de mes 13 ans… Nous avons hâte… !

 

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