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À l’heure d’écrire ces lignes résonne le chant des sécateurs dans le creux des vallées viticoles. Les vignerons taillent leurs vignes en vue de la vie qui reprend après. C’est alors chaque geste qui porte son intention…

Les flocons qui tombent avec délicatesse contrastent avec les gestes vifs et précis. Dans ce froid humide de janvier tout est en suspens, comme si le temps s’était arrêté. Et pourtant ! Ce mode de vie au ralenti, appelé dormance, est essentiel à la réussite du prochain cycle végétatif. Côté humain, le silence qui court dans les parcelles fait du bien. Le guerrier du vin connaît sa belle nature et sait que, rapidement, toutes les vignes s’éveilleront en même temps.
En début d’année, toutes les parcelles réclament un important rendez-vous chez le coiffeur. Aux dires de Coco Chanel, une femme qui se coupe les cheveux est une femme qui s’apprête à changer de vie. Il n’en est pas moins pour les vignes à la base d’un heureux pop, signe de l’ouverture d’une bouteille. Les coups de ciseaux foisonnent alors, et le bruit des lames métalliques accompagnent le rythme des pas qui craquent sur le sol gelé. L’outil, bien que dangereusement puissant, est vite oublié en devenant le prolongement de la main du tailleur. En Alsace, ce dernier laisse deux fines branches nommées baguettes. Elles porteront les promesses des prochains fruits.

Brûlages, broyages et quelques petits fagots…

Une fois la taille bien amorcée naissent alors de petits feux sur les coteaux saupoudrés de neige. On coupe, on coupe, mais les bois superflus – les sarments – restent accrochés au fil de fer tendu entre les pieds. C’est que les petites vrilles développées par la vigne au cours de l’année ont quelque chose de drôlement coriace. Les sarments sont alors retirés minutieusement, puis brûlés dans des charrettes construites à cet effet. Outre force et précision, la maitrise du principe fondamental de la combustion est un atout. Attention toutefois, celui qui réalise cet ouvrage à la va-vite se prend inévitablement une branche dans l’œil, ou un désagréable nuage de fumée. Dans tous les cas, on y gagne un alléchant parfum aux effluves de jambon rôti.
Le brûlage permet de réchauffer l’humain qui travaille sa vigne avec cœur. Les cendres, ayant tendance à s’échapper, génèrent un engrais naturel. Au pays des cigognes, cette méthode de travail est plutôt utilisée sur les coteaux abrupts, et heureusement ! Avec quelque seize mille hectares de vignes plantées, il y aurait de quoi créer des panaches de fumée jusqu’à Strasbourg. L’alternative au brûlage consiste à broyer les bois qui sont au préalable détachés, et entassés au sol. L’opération est pratique, et crée un apport organique intéressant pour la vigne. Il importe toutefois d’être sur un dénivelé raisonnable, avec une machine adaptée. Et on perd un peu de charme, aussi. Entre brûlage et broyage, certains prennent soin de ficeler quelques petits fagots de sarments pour les barbecues estivaux. Les vignerons amoureux de grillades retrouveront alors la senteur des jours froids.

Un calme fracassant…

Dès la mi-février, la vigne dégarnie est arquée avant de saluer le printemps. L’arcure consiste à courber l’une des deux baguettes – les bois qui n’ont pas été coupés pendant la taille – pour ralentir la circulation de la sève dans sa partie basse. Cette opération contribue, entre autres, à une répartition harmonieuse de la végétation. Loin d’être masochistes, certains vignerons apprécient de faire ce travail sous la pluie, le temps humide rendant les bois plus souples, favorisant ainsi la courbe.


En mars, il importe de vérifier et réparer le palissage. En d’autres mots, le support de la vigne. Dans les villages viticoles, les vignerons papotent alors entre fils métalliques et piquets. Au même moment, le soleil de printemps active la sève jusqu’au bout des baguettes, où une goutte se forme. La vigne qui pleure annonce le début de sa nouvelle vie.
Le résultat quasi militaire des derniers mois laisse disparaître le caractère sauvage de la vigne ; une liane domptée pour le bonheur des moments où les verres s’entrechoquent. L’austérité du paysage fait écho sur la Route des vins d’Alsace. Comme si la nudité des vignes embarrassait la vue des touristes et des Alsaciens en quête d’heureuses bouteilles entre Thann et Marlenheim. Le vignoble est d’un calme fracassant, mais la vivacité reviendra avec les beaux jours. Ce soir, le vigneron rentrera avec le coucher du soleil afin de profiter de son chez lui.
Et l’éveil du printemps apportera son lot de journées éreintantes et passionnantes…

Pour découvrir un peu plus l’univers de Jessica Ouellet, sommelière, rendez-vous sur le cellierdejess.fr !

Photos : Caroline Paulus

 

 

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