Au voisinage de la réalité

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Seule l’invention fait naître la surprise, et il s’avère à chaque fois que c’est en inventant la surprise dans la phrase que l’on arrive au voisinage de la réalité.” – Herta Müller –

Il y a quelques mois, l’entrepreneur Elon Musk dévoilait son nouveau projet, un véhicule aux lignes biseautées, design tout droit sorti de l’univers cyberpunk de Blade Runner. Depuis plusieurs semaines, nous vivons cloitrés chez nous, ne sortant que pour nous ravitailler avec prudence, à l’image du héros du roman Je suis une légende. On évoque aussi depuis peu la mise en place prochaine de tests sanguins validant notre aptitude à retourner en société, ce qui n’est pas sans rappeler le film Bienvenue à Gattaca… À bien y regarder, notre réalité commence à prendre la forme d’un récit de science-fiction, mais si l’imaginaire devient tangible, comment penser désormais l’avenir ?

La fiction plus vraie que le réel

Du clin d’oeil esthétique à la réalisation quasi prophétique, les exemples ne manquent pas pour valider la pertinence de la science-fiction. Pour rappel, Katsuhiro Otomo, créateur du manga culte Akira, imaginait en 1982 la ville de Tokyo (Néo-Tokyo) comme hôte des Jeux Olympiques de 2020 après avoir connu, des années auparavant, une catastrophe nucléaire. Troublantes ressemblances avec la réalité que l’on retrouve malheureusement dans d’autres oeuvres, à l’instar du court métrage de Chris Marker, La Jetée (1962), décrivant un futur où la surface de la Terre est inhabitable pour l’homme à cause d’un virus. “Le hasard a des intuitions qu’il ne faut pas prendre pour des coïncidences” disait le réalisateur… Ces dernières années les actualités ont donc des airs de chronique de cinéma ou de quatrième de couverture, mais comment expliquer notre incapacité à voir dans le genre science-fictionnel moins une prophétie qu’un avertissement, voire une chance de changer le futur ?

La Jetée de Chris Marker (1962)

Les leçons de la science-fiction

C’est une expérience très insolite que d’écrire quelque chose dans un roman, en étant persuadé que c’est pure fiction, et d’apprendre plus tard qu’en fait, c’est vrai”. Philip K. Dick, star de la SF savait de quoi il parlait, pourtant cette littérature a longtemps été considérée comme un sous-genre en France. Si l’on peut malgré tout concéder à Jules Verne le statut de père de la science-fiction dans notre pays, il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour voir arriver des oeuvres étrangères. Les années 60 et 70, fécondes aux États-Unis, produiront pléthore de récits fantastiques et sciences-fictionnels, récits qui seront de qualité inégales et souvent mal traduits, achevant de faire de la SF sous nos latitudes, un style mésestimé. Malgré le sursaut de la vague cyberpunk dans les années 80, ce sont les années 2000 qui verront la science-fiction enfin considérée en France, avec notamment des auteurs comme Catherine Dufour ou Alain Damasio, qui ouvriront ce genre au grand public. La science-fiction, en s’appuyant sur la science actuelle, extrapole les progrès et anticipe leurs conséquences sur notre monde. Son mécanisme narratif apparaît donc comme un formidable laboratoire d’idées dont il est possible d’extraire des pistes pour comprendre le présent.

Je suis une légende, Richard Matheson (1954)

Demain c’était hier

On entend souvent dire que la réalité dépasse la fiction. À appréhender ces deux entités comme distinctes dans l’espace et surtout le temps, on omet leur lien intrinsèque. Il n’y a de réalité sans fiction et de fiction sans réalité. Ces dimensions se superposent en une symbiose créative. Chaque exercice prospectif est strictement circonstancié (technologies développées, débats d’idées, faits sociaux) et met en lumière les enjeux du moment. L’avenir s’écrit au présent. Le récit de science-fiction nous fournit ainsi de précieux outils pour penser notre époque et interroger nos usages et comportements. Alors que nous traversons une crise sans précédent, mettant en lumière les dérives de la mondialisation, il est plus que jamais nécessaire de puiser dans l’imaginaire pour mesurer les conséquences de nos actes et construire un futur non plus apocalyptique, mais conscient et humain.

Schismatrice +, Bruce Sterling

L’Homme n’a pas de nature mais une histoire (…) Sa vie est une chose à choisir, à construire pendant qu’elle avance. Notre humanité réside dans ce choix et cette invention” – José Ortega y Gasset –

Pour aller plus loin, cinq valeurs sûres de la SF :

– Le Neuromancien de William Gibson
– Sécheresse de James Graham Ballard
– Les Chronolithes de Robert Charles Wilson
– Le Pouvoir de Frank Robinson
– Le monde inverti de Christopher Priest

Le monde inverti, Christopher Priest

 

Akira, Katsuhiro Otomo

 

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