Aziz Shokhakimov « Le moment où j’ai appris ma nomination à la tête de l’OPS m’a rendu follement heureux !.. »

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article paru dans Or Norme N°42, Cultures –

L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg vient de confier sa destinée artistique à la baguette d’un jeune chef d’orchestre de 32 ans, originaire d’Ouzbékistan. Nous avions donc hâte de rencontrer Aziz Shokhakimov, lors d’un aller et retour express à Strasbourg qu’il fit en juin, pour préparer son arrivée en ce début septembre à la tête de l’OPS…

Première impression à notre arrivée dans un bureau anonyme de l’administration de l’OPS, au Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg. Svelte, très classe dans son costume sombre, la mèche brune un poil rebelle sur le front, Aziz Shokhakimov nous accueille avec un franc sourire et, Covid oblige, après un check vigoureux du poing fermé, se rend immédiatement disponible pour le jeu de l’entretien…

La réaction la plus communément enregistrée à l’annonce de votre arrivée est clairement relative à votre âge. Beaucoup ont été surpris par la nomination d’un chef aussi jeune à la tête de l’OPS…

« C’est moi qui en ai été le tout premier surpris… » (grand éclat de rire).

Excellent ! Bon, il a suffi ensuite de lire votre biographie qui accompagnait le communiqué de presse de votre nomination pour réaliser que si vous aviez certes 32 ans, vous pouviez faire déjà état d’un vécu exceptionnel en matière musicale et de direction d’orchestre… Racontez-nous les principales étapes qui vous ont amené aujourd’hui à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Et n’hésitez pas à nous parler de vos tout premiers débuts, on a envie de savoir comment ça se passe en Ouzbékistan en matière d’éducation musicale de haut niveau…

Et bien, en Ouzbékistan, nous avons toujours bénéficié d’un formidable héritage venu de l’ex-Union soviétique et particulièrement de Moscou. Durant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de professeurs et de musiciens de haut niveau ont été contraints d’évacuer la capitale et les régions les plus à l’ouest de l’URSS et sont venus se réfugier en Ouzbékistan, à Tachkent plus particulièrement. Dimitri Chostakovitch ou encore Eugène Prokofiev ont longuement séjourné dans mon pays, par exemple. Et beaucoup sont restés après la guerre tout simplement parce que les conditions de vie y étaient infiniment plus favorables qu’à Moscou, pour l’approvisionnement en nourriture notamment et aussi pour le climat qui était plus favorable. Et puis, très vite, l’URSS a mis sur pied un programme éducatif qui donnait chaque année la possibilité à dix jeunes de pouvoir suivre des études de haut niveau chez nous. Beaucoup de musiciens sont arrivés de Moscou, de Leningrad. En ce qui me concerne, je n’ai pas participé à ce programme, car au moment de l’indépendance du pays, en 1991, j’ai pu étudier directement à la prestigieuse école Vladimir Uspensky en compagnie de gens de très grand talent comme les pianistes Yefim Bronfam ou Alexi Sultanov par exemple…

Comment en arrive-t-on à cheminer sur le chemin d’une très grande carrière internationale comme celle que vous vivez depuis de très longues années maintenant ?

À l’âge de 21 ans, j’ai remporté le Concours Gustav Mahler de Bamberg. Cette distinction a attiré l’attention sur moi et c’est ce qui m’a permis de diriger ensuite de nombreuses formations de haut niveau, comme l’Orchestre philharmonique de Radio France, le SWR Sinfonieorchester ou le London Philharmonic Orchestra. Je dois donc beaucoup à ce concours de Bamberg. Tout comme il y a six ans maintenant quand j’ai remporté le concours Karajan du jeune chef d’orchestre dans le cadre du festival de Salzburg. J’ai beaucoup pu me faire remarquer grâce aux compétitions que j’ai remportées, en fait…

Vous connaissiez déjà l’OPS puisque vous l’avez dirigé pour la première fois en 2014. Vous aviez alors seulement 25 ans, c’est presque incroyable… Vous êtes revenu plusieurs fois, depuis et beaucoup de mélomanes strasbourgeois se souviennent notamment de la 5e symphonie de Mahler que vous avez dirigée…

Je m’en souviens moi aussi tout particulièrement. C’était le 14 février 2020, le jour de la Saint-Valentin ! (grand éclat de rire, là encore). Blague à part, je me souviens aussi de cette grande soirée, j’ai beaucoup de connexions avec la musique de Mahler, je n’ai pas oublié ce soir-là…

© Abdesslam Mirdass

Quelle a été votre réaction quand vous avez appris officiellement que Strasbourg vous avait définitivement choisi pour diriger son orchestre philharmonique ?

Ce fut un incroyable moment qui m’a rendu follement heureux. Sincèrement, Strasbourg correspondait exactement au lieu et à l’orchestre que je me souhaitais intimement pour continuer ma carrière internationale.

Pourquoi ?

Parce que je pense que les musiciens de cet orchestre ont d’exceptionnelles qualités. C’est le plus important. Et puis, il y a cette sensibilité très française, cette « french flavor » qui se marie absolument bien avec la rigueur allemande que je retrouve à Strasbourg. Cette sensibilité particulière a pu me manquer là où j’ai dirigé des orchestres…

Comment s’est passée la programmation de la saison à venir, je crois que vous y avez été associé très tôt…

Oui, parce que ma nomination a été annoncée dès le début de l’été 2020, très tôt en effet. J’ai donc pu décider de l’ensemble de la programmation artistique de la saison qui s’ouvre, avec Marie Linden (la directrice générale de l’OPS – ndlr) et les membres du comité artistique de l’Orchestre. J’avais besoin de dialoguer beaucoup avec les musiciens pour m’imprégner de leur opinion et on a bénéficié d’une excellente communication tous ensemble. On a pu bénéficier d’excellentes conditions de travail pour réaliser cette programmation de saison.

Oublions maintenant l’orchestre et ses enjeux, ainsi que vos propres enjeux professionnels à sa tête. Vous êtes maintenant en situation de travailler 100% en France en étant basé à Strasbourg. Je sais déjà que vous suivez des cours accélérés de français pour bien parler notre langue dès le mois de septembre prochain. Cela veut dire quoi, travailler en France, pour vous ?

C’est pour moi inouï de me dire que je vais travailler à 100% dans le pays de la philosophie des Lumières qui possède cette culture et cette histoire incroyables, qui a su abriter tant et tant d’artistes et pas seulement dans le domaine de la musique ou de la peinture, par exemple. J’ai hâte aussi de découvrir l’extraordinaire richesse gastronomique de votre pays, ses vins aussi. On dit que partout, du nord au sud, de l’est à l’ouest, il y a une richesse incroyable dans ce domaine. Voilà pourquoi j’ai immédiatement décidé de m’installer à demeure à Strasbourg, je veux que ce pays influence réellement ma façon de penser dans bien des domaines…

Et quand vous n’écoutez pas de musique classique, quelles sortes de musiques appréciez-vous particulièrement ?

J’adore vraiment les musiques issues du folklore des pays caucasiens, comme la Hongrie, la Roumanie, la Géorgie ou encore l’Arménie, l’Azérie… Il m’arrive aussi d’écouter des musiques issues des folklores allemands ou autrichiens, mais j’avoue que je connais mal les musiques traditionnelles françaises. J’ai envie de les découvrir vite… »

« C’est pour moi inouï de me dire que je vais travailler à 100% dans le pays de la philosophie des Lumières qui possède cette culture et cette histoire incroyables. »