Brice Bauer n’a pas voulu que Strasbourg s’éteigne

Partager

L’homme au violoncelle, en corps à corps avec la cathédrale, seul ou presque dans l’infini du parvis. Certains d’entre nous l’ont entendu jouer en ces jours inouïs du confinement, d’autres l’ont découvert au gré d’un reportage ou d’un post Facebook… Brice Bauer est musicien de rue et il l’est resté. Obstinément.

 

«C’est mon métier», confirme-t-il lorsqu’on le rejoint en ce premier mercredi de juin, jour 2 du déconfinement. «Je m’en suis rendu compte quand je me suis retrouvé face à ce vide immense décrété à la mi-mars. Ne pas jouer me vidait de ma substance, la musique m’habite et elle me permet de gagner ma vie comme je l’ai répété aux patrouilles de police. Pendant sept ans, je m’étais construit un rythme, des horaires de travail et d’un coup tout a été anéanti».
Brice s’est obligé à «revenir» dans la ville malgré la réglementation. Parce qu’il ne voulait pas que Strasbourg «s’éteigne», parce qu’il a refusé de perdre son âme sur le front du Covid.
Il lui a fallu marcher. Beaucoup. Pour trouver un public, jouer pour quelques uns, souvent des familles avec enfants qui s’autorisaient une sortie après le goûter. «Place du château, un petit bonhomme de trois ans a entendu un extrait du premier prélude de Bach et ça lui a tellement plus que ses parents lui ont offert le disque… Des riverains sont descendus de chez eux pour me remercier… Sur les quais, les gens me disaient : « allez-y, jouez ! » » Il y a même une patrouille de la police nationale qui m’a lancé : «on en a besoin ! »… «Tout cela a donné du sens à ma démarche et m’a rendu confiance, raconte Brice, je ne voulais surtout pas que l’on pense que j’étais dans la provocation ou le défi. Les gens m’attendaient et je venais. Comme si j’étais devenu une ultime représentation culturelle».

La peur d’insulter le silence

«La scène parfaite de la cathédrale» où il joue depuis sept ans était belle à l’image et les photographes sont nombreux à avoir saisi la poésie des instants où il s’y est arrêté. Elle s’est révélée rétive au musicien. «Je n’arrivais pas à capter l’attention et j’avais l’impression de mal jouer sur ce parvis vide, raconte-t-il. La crainte de mettre la santé des gens en danger pour quelque chose qui n’avait pas de sens se réveillait. C’était plus simple dans des lieux moins vastes. »
Et le silence ? Comment fait-on avec ce nouveau venu dans la ville quand on est musicien ? «J’avais parfois peur de le briser, de l’insulter. J’ai essayé de jouer avec lui, de l’inclure, de faire en sorte que ma musique coule de source dans ce silence à l’ampleur inédite. Ça m’a obligé à inventer d’autres mélodies en puisant largement dans ma formation classique. J’ai repris les Suites de Bach que j’avais laissées tomber. »
Et que dire des cloches de la cathédrale sur lesquelles il improvise depuis des années ? Celle du vendredi à 15 heures commémore la mort du Christ précise ce fils de pasteur qui a grandi au son des carillons, d’une église d’Alsace à l’autre. Elle s’est tue durant le confinement, aujourd’hui il joue à nouveau dessus. Celle de 22 heures est restée…

©Alban Hefti

Soigner le « trauma »

Aujourd’hui la vie reprend, Brice veut y croire, on veut tous y croire en ces premiers jours de juin mais il ressent «plus de timidité, moins de lâcher prise» dans l’attitude des passants, «une impression de trauma»… Reprendre pied dans nos vies, s’accorder le droit de flâner, de s’arrêter pour écouter, pour respirer plus large au-delà des masques… Tout cela ne va pas encore de soi. Dérogations de sortie, crainte de l’autre et pour l’autre restent en embuscade dans nos mémoires. C’est peut-être pour cela que je dis «médecin de rue» au lieu de « musicien de rue» à la fin de l’interview. Rien de tel qu’un lapsus pour révéler les blessures.

Il est 16 heures, la place s’anime. Un peu. Brice rejoint son violoncelle… La musique s’élève dans l’instant. Le soleil caresse les dentelles de Notre-Dame, le visage du musicien se détache sur l’ombre des rinceaux. Bronzé par ses longues marches dans la ville confinée, il semble fait de grès.
Le musicien-médecin des rues opère en douceur, les visages des passants s’éclairent.
Le peintre qu’il est aussi regrette avoir délaissé crayons et pinceaux durant le printemps. «L’inspiration face au chevalet m’est inhérente mais beaucoup plus souterraine, dit-il. Je n’ai pas encore réussi à la laisser émerger. Il me reste des dessins de ces derniers mois. Des croquis de rues, des fragments… Je dessine depuis l’enfance, je dessine comme on respire en rêvant de toujours mieux dessiner. »
Quant à l’écrivain-poète, il se demande si le déconfinement ne pourrait pas marquer «un nouveau départ». Pendant de longs mois, il avait écrit au jour le jour ce qui se passait sur le parvis de la cathédrale et puis il s’est interrompu malgré une envie de continuer toujours plus intense. L’envie est aujourd’hui devenue impérative. « Je dois à tout prix reprendre », dit-il. Comme il devait à tout prix jouer au défi des semaines muselées.

©Alban Hefti

 

#