Bruno Bouché : « La culture amène un supplément d’âme absolument essentiel aux êtres humains… »

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Parce qu’on est réellement impressionné par tout ce que le directeur du ballet de l’Opéra national du Rhin met en oeuvre depuis son arrivée en Alsace, on s’était promis depuis longtemps de lui donner la parole dans une interview au long cours. Mais il y eut ce satané virus qui bouleversa les programmes, à l’Opéra comme ailleurs. À l’aube d’une saison culturelle qu’on espère enfin sans mauvaise surprise, la rencontre a pu avoir lieu. Et elle méritait bien cette longue attente…

Si à l’évidence le virus a percuté bien des certitudes dans le monde la culture, l’énergie que beaucoup ont déployée via les réseaux sociaux aura néanmoins permis de faire émerger les passions et les audaces. Vous êtes de ceux-là et les initiatives que vous avez prises via le numérique ont fait apparaître un homme qui réfléchit bien au-delà de son art et de ses responsabilités et qui n’est pas avare en matière de prise de risque…

Bien sûr, mon moyen d’expression privilégié est la danse. Mais, depuis toujours, je me suis nourri beaucoup ailleurs, d’autant plus que la danse est un art où on doit énormément se concentrer sur son propre exercice. L’exigence dans ce domaine est très forte. Alors, très jeune, j’ai eu ce besoin de m’évader. J’ai été très tôt admis à l’Opéra de Paris : c’est évidemment un lieu sublime, mais dans lequel on est très encadré et qui multiplie les obligations. Alors, le besoin de fabriquer mon propre univers était présent et mon moyen d’évasion a été de fréquenter au maximum les salles d’art et essai des cinémas parisiens, de me plonger dans la littérature, la philosophie, la psychanalyse… Moi qui étais natif du petit village de Roissy dans la grande banlieue parisienne et donc, par nature, très éloigné de tout cet univers culturel, j’ai vraiment commencé à exister pleinement dans ce domaine quand j’ai habité Paris. J’avais dix-huit ans, je venais de signer mon contrat à l’Opéra et je logeais dans une petite chambre de bonne. Il ne se passait pas un soir sans que j’aille dans un théâtre, un cinéma avec l’incontournable Officiel des Spectacles au fond de la poche. J’ai eu très jeune un rapport particulier à la littérature, un excellent biais pour échapper à mon cercle familial. J’ai tout découvert en tant qu’autodidacte puisqu’après la terminale, je n’ai pas pu entrer dans un cycle normal d’étudiants… Ce lien avec la littérature, je ne l’ai jamais perdu. J’écris, même. Pour moi…

Vous venez de terminer votre cinquième saison à la direction du ballet de l’OnR. Quel est le regard que vous portez sur ces années-là qui, pour deux d’entre elles, ont été bouleversées par le Covid ?

Le verbe « bouleverser » s’impose en effet, d’autant que nous venions de vivre douloureusement le décès d’Eva (Eva Kleinitz, la charismatique et regrettée directrice de l’OnR, disparue au printemps 2019 – ndlr) avec qui j’avais monté mon projet en vivant avec elle une complicité merveilleuse, Eva qui avait tenu à honorer jusqu’au bout des rendez-vous de travail dans sa chambre d’hôpital…
La pandémie nous a contraints à freiner considérablement, car il a fallu annuler beaucoup de productions comme par exemple Until the Lions et Le Joueur de flûte qu’on devait présenter en 2020 et qui figurent dans la saison à venir, cet automne. Personnellement, à mon arrivée, j’avais des pistes de réflexion pour la transformation de cette maison, il m’a fallu bien sûr attendre des jours meilleurs. Aujourd’hui, j’ai besoin de temps pour relancer toutes ces pistes-là et aller au bout de mon projet. Il me reste un an de contrat et le Syndicat intercommunal, la Région, la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles – ndlr) ont voté ma reconduction à l’unanimité, reste au ministère à valider, sur le vu du dossier d’auto-évaluation que j’ai remis puisque nous sommes un Centre chorégraphique national. Ce sera pour une durée de quatre ans et je bénéficierai alors d’un CDI…

Pour revenir à cette longue période de confinement, l’utilisation des médias numériques a été spectaculaire, en ce qui vous concerne. Vous les avez quasiment instantanément mobilisés pour maintenir le lien avec vos danseurs…

Je vais employer un grand mot, mais c’était pour moi, pour nous, une question de survie. Sans quoi j’aurais pété un plomb, entre guillemets, et les danseurs aussi. Je me suis soudain retrouvé seul à Mulhouse dans un contexte de catastrophe épouvantable puisque la ville a été à ce moment-là la plus exposée de France aux ravages du virus. L’hôpital militaire installé à la hâte était à cinq minutes de chez moi, les hélicos tournaient sans cesse, les sirènes des ambulances n’arrêtaient pas… En fait, ce furent des semaines très intenses pour moi, durant lesquelles je n’ai jamais cessé de bosser : les contacts avec les danseurs étaient quotidiens, via l’appli Zoom et les e-mails, je n’ai cessé d’attirer leur attention sur la chance que nous avions, par rapport à tant d’autres artistes, avec un salaire qui ne cesserait jamais de tomber chaque fin de mois. Il fallait donc rester en contact avec notre public et, pour ça, créer toute sorte de choses innovantes via les réseaux sociaux. J’ai aussi donné des cours publics, qui ont très bien marché, les gens m’en parlent encore dans la rue aujourd’hui. Honnêtement, j’avais un énorme besoin de ces liens, tout seul, sans échange avec l’autre, je me serais senti perdu…

Bruno Bouché © Nicolas Roses

On peut dire que vous vous êtes senti grandi, en quelque sorte, au sortir de ce confinement ?

Oui, ces moments m’ont permis de grandir, on peut dire ça comme ça. D’autant que j’ai vécu une expérience assez dingue en devenant père. La mère de mon enfant, qui est ma meilleure amie, car étant homosexuel, nous ne sommes pas en couple, était à Paris, enceinte. Je n’ai pu l’accompagner que lors des derniers mois en la rejoignant pour la deuxième échographie. Oui, tout cela m’a grandi, et la maman est venue vivre une année à Mulhouse avec mon enfant, ce qui tombait pile durant le deuxième confinement. Toutes les soirées du ballet ayant été annulées, cela m’a permis d’être très présent près de ma fille. Moi qui ai une tendance naturelle à beaucoup m’occuper des autres, j’ai réalisé que je pouvais me perdre assez facilement dans cette démarche. Alors ce retour sur moi-même que j’ai vécu si intensément, je pense qu’il m’a été très bénéfique pour relancer la compagnie sur un socle que j’identifiais parfaitement : sa refondation, qui était impérative, puisque son manque d’activité et de rayonnement, qui n’étaient pas à la mesure d’un ballet national, auraient pu provoquer sa fermeture. Il m’a fallu me battre en interne avec des équipes pour acquérir les véritables exigences d’un ballet au sein d’une maison d’opéra qui a des ambitions et des objectifs élevés en matière de spectacles et de tournées et qui doit se confronter avec d’autres compagnies, toutes de niveau international. Je suis rassuré aujourd’hui, tout le monde a très bien répondu et nous sommes reconnus, la presse nationale et de grandes scènes s’intéressent de nouveau à nous, désormais. Mais les traces du Covid compagnies, nous n’avons pas de tournées à notre programme de la prochaine saison à l’exception notable, et c’est formidable, des Ailes du Désir que nous allons présenter au théâtre de la Ville au Châtelet, lors de quatre dates.

Une opportunité extraordinaire pour la compagnie ! À la veille donc d’être renouvelé à la tête du Ballet, tous les feux sont au vert ?

Pas tous, car il y a bien sûr l’obsolescence de l’équipement lui-même, état de fait bien connu depuis longtemps et qui avait été rapidement diagnostiqué par Eva. Notre actuel directeur, Alain Peyroux, est lui aussi sur cette même longueur d’onde. Cette maison est superbe, humainement. Elle tient grâce à la passion de ses équipes et aussi grâce à sa taille humaine, préservée au fil du temps. Mais les moyens qui sont alloués, surtout à Strasbourg avec les problèmes du bâtiment de l’Opéra lui-même, ne sont pas à la mesure d’un projet d’Opéra national dans le cadre d’une des plus prestigieuses villes européennes en matière de culture.
Malgré tout, ce qui a été exceptionnel, pour moi, c’est d’entreprendre mon parcours ici sous l’égide d’Eva Kleinitz, qui a été une directrice générale si parfaitement clairvoyante sur le destin de cette maison qu’elle a réussi à réinscrire à un niveau international en moins de deux ans. Eva m’a aidé, m’a guidé, mais elle me considérait aussi comme son égal. Ça, ça a été très fort et ça a scellé notre complicité et notre réelle affection, humainement. Eva est le deuxième prénom de ma petite fille… Avec Alain, je m’entends également super bien, c’est aussi une chance, car, très honnêtement, institutionnellement, il n’y a rien qui défend le ballet : si un jour, ici, le directeur du ballet se retrouve face à un directeur général qui ne comprend pas la danse et qui ne veut pas la soutenir, plus rien ne nous protégerait.
Mon projet tend à jouer toutes les cartes pour développer et recréer de grands titres qui sont susceptibles de parler à beaucoup plus de gens : depuis les années 80, la danse contemporaine a plutôt déconstruit, et ça, c’est très intéressant pour sortir du monde du classique qui est là depuis toujours. Il s’agit donc de raconter des histoires différemment de la forme classique : à l’image des Ailes du Désir où j’ai tout mis et qui correspond bien à l’image que je me fais du ballet contemporain… Sincèrement, je ne savais que j’en étais capable, c’était ma première grande création et je ne pensais pas que ça répondrait autant… Du coup, dans les années qui viennent, je compte aller beaucoup plus avant dans la diversité et l’innovation des propositions même si je me sens limité par le fait que je ne pourrai, de toute façon, créer qu’un seul ballet par an…

On peut avoir une idée de la prochaine création ?

Oui, ce sera adapté de la pièce On achève bien les chevaux qui contient dans son coeur même l’idée de danser jusqu’à en crever. Cette adaptation de danse-théâtre ne sera pas dans la démarche déstructurée de Pina Bausch, elle racontera une histoire bien réelle. Ce sera une tout autre dramaturgie… Cette création figurera dans la programmation 2023/2024 de l’OnR. Après avoir pris mes marques, j’essaie donc de trouver une vitesse de croisière, car il m’a fallu beaucoup, beaucoup pousser pour que le ballet retrouve un vrai niveau international et j’avoue que je suis ressorti de là usé, tout comme les équipes d’ailleurs, car il a fallu repousser les limites de la structure. Et c’est là que les problématiques lourdes qui existent ici nous rattrapent : les décisions sur le bâtiment de l’Opéra tardent à venir, il y a cet énième comité de réflexion, mais ça fait juste vingtcinq ans que cet Opéra devrait être refait !… Néanmoins, on a de la chance à l’OnR, le public revient en masse. C’est très important, car l’ensemble du monde culturel est désormais tenu de se battre en masse pour rappeler que la culture, c’est essentiel, contrairement à ce que l’on a tenté de faire croire durant les confinements. Oui, la culture amène un supplément d’âme absolument essentiel aux êtres humains…

LA SAISON 2022-2023

DU BALLET DE L’ONR LE JOUEUR DE FLÛTE
Ballet jeune public – Création Mondiale du 22 septembre au 12 octobre

UNTIL THE LIONS
Création mondiale – Ballet et choeur de l’OnR Orchestre symphonique de Mulhouse du 25 septembre au 11 octobre

GISELLE
Ballet de l’OnR Orchestre symphonique de Mulhouse du 4 janvier au 5 février 2023

SPECTRES D’EUROPE
Lucinda Childs/David Dawson/William Forsythe Ballet de l’OnR du 27 avril au 30 juin 2023

Plus d’infos : OnR