Jean-Luc Nancy et Simone Fluhr interrogent « L’homme, ce vieil animal malade »

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Rencontré un des derniers après-midi d’octobre en compagnie de la réalisatrice Simone Fluhr qui lui a consacré un documentaire iconoclaste et déroutant, Jean-Luc Nancy nous a accueillies en s’interrogeant sur «l’air du temps» qui tourne en boucle dans sa tête de philosophe…

Il aimerait que l’école enseigne «le métier de penser le monde»… Simone à ses côtés, silencieuse, le regardait dérouler sa pensée.
Comment lui est venue l’idée d’un film sur Jean-Luc Nancy ? «Elle est née de toutes les questions que je me pose depuis l’enfance et qui sans doute ne s’éteindront jamais… Je me suis tournée vers Jean-Luc que je connaissais un peu. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un philosophe sous la main ! Je ne cherchais pas des réponses, juste l’occasion de les travailler.»

« Pas un documentaire de plus »

«C’est elle qui m’a entraîné dans son histoire», confirme Jean-Luc Nancy. «Je connaissais ses autres films, les portraits qu’elle avait fait de réfugiés et de sans-abri. J’étais convaincu que ce qu’elle ferait avec moi serait «sa» chose et pas un documentaire de plus. » Une conviction renforcée par le principe posé d’emblée par la réalisatrice : l’écouter pendant des heures, toujours avec la même chemise. «Je savais qu’elle n’allait pas tout utiliser mais, au fond, ce qui comptait à ce stade c’était la conversation bien plus que le film. »
Avec, pour le spectateur, le sentiment d’un «double portrait», celui du philosophe et celui de sa discrète interlocutrice qui, «une fois ou deux» a consenti à être à l’image.
Comme dans cet étonnant moment théâtral où il interprète un extrait de Beckett alors qu’elle lui donne la réplique. «Je lui ai dit que j’aurais adoré jouer, elle a trouvé l’idée «vachement bien» et nous sommes montés sur scène ! » «J’aime l’idée de la page blanche qui laisse les choses venir à moi et me permet de retenir ce qui m’intéresse», répond Simone.
Sans avoir l’air d’y toucher, elle a confronté son interlocuteur à des sujets qu’il n’avait jamais abordé en profondeur. Ces dessins d’enfant racontant la guerre et le péril de leur exil par exemple… «IIs m’ont laissé un peu interdit, que dire face à cela ? » Ou bien ce thème de la souffrance animale confrontant le philosophe au réel de la violence industrielle.

Jean-Luc Nancy  © Nicolas Roses

«Avec Simone, je savais que je pouvais y aller»

C’est par l’enfance que commence le film après une entrée en matière onirique où Simone met en scène les premières lignes d’un roman sur Kant, roman avorté préfigurant la destinée d’un garçon qui n’en aura jamais fini d’en appeler au maître de Königsberg. Une enfance marquée par la guerre et l’après-guerre. Hantée par des livres serrés dans l’armoire de la chambre parentale dont un rempli d’horreurs : «Croix gammée contre caducée» dont Simone a pu retrouver un exemplaire.

«Je m’en suis souvenu et j’ en ai parlé. Je suis toujours prêt à parler, j’en dis toujours trop, j’ai du mal à répondre à une question précise. Avec elle je pouvais y aller, je savais qu’elle ferait le tri.»
«Tu procèdes de la même façon quand tu écris, non ? », demande Simone. «Bien sûr, il faut dégager le matériau…»
Jean-Luc Nancy dit avoir vécu le tournage dans «un suspens un peu étrange». «Que va-t-elle faire de toutes ces conversations ? Que seront les images ? »

Et au final, «de bout en bout ce fut une découverte heureuse. Jamais je ne me suis senti trahi», dit-il en revenant sur ce «moment magique» où après avoir évoqué l’épisode la folie de Nietzsche , Simone et lui se sont en même temps souvenu d’un même film : Le Cheval de Turin réalisé par le Hongrois Belá Tarr.

Le portait d’un penseur au quotidien

De ces images belles et fortes jaillira le titre du documentaire, «L’homme ce vieil animal malade», écho d’une célèbre citation de Nietzsche. Il semble correspondre à Jean-Luc Nancy qui écrivit un texte saisissant sur sa greffe cardiaque mais va bien au delà de cette condition particulière. Il s’agit ici d’interroger le monde, de dresser le portrait d’un penseur au quotidien en le confrontant à la diversité des situations du réel. Le philosophe y rencontre des enfants, répond aux questions d’une universitaire sur le monde concentrationnaire, prend le train et s’y endort, se perd dans les merveilles de la grotte Chauvet, discute avec un peintre contemporain.
Le tout sous l’œil de «Charlot alias Emmanuel Kant», le chat de Simone recruté pour faire les coupes nécessaires à «ce philosophe agréablement bavard» qui parle d’abondance.
Lui avoue en souriant n’être «pas forcément ami avec les chats qu’il ne comprend pas».
«T’en connais même pas ! », rétorque Simone mutine et complice.

« L’homme ce vieil animal malade » de Simone Fluhr, disponible chez Dora Films : www.dorafims.com
03 88 37 95 28 – 6, rue Klein à Strasbourg

Tous droits réservés © Nicolas Roses