Jean Sibilia « Il faut sortir de cette vision très néo-libérale du système de santé… »

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Le Professeur Jean Sibilia, chef de service Rhumatologie-Immunologie au CHU de Hautepierre a littéralement « crevé l’écran » lors des Facebook live organisés et animés par Or Norme à partir du 30 avril dernier. Nous revenons avec lui sur l’évolution de la pandémie et surtout sur les attentes liées au « Ségur de la Santé », sur une profonde réforme du système de santé publique, avec l’hôpital public en première ligne…

Professeur Sibilia, vos analyses et la clarté de vos propos ont impressionné les très nombreux internautes ayant assisté aux émissions en direct initiées par l’Eurométropole de Strasbourg que notre rédaction a animées lors du déconfinement. Nous nous rencontrons à la mi-juin, que peut-on dire sur l’évolution de la pandémie, où en sommes-nous à ce sujet ?

« Aujourd’hui, on déconfine quasi complètement, ne resteront bientôt en suspend que les grands rassemblements culturels ou sportifs. On a beaucoup d’éléments qui sont rassurants : la circulation du virus est faible et est restée faible après plusieurs semaines de déconfinement, le système de santé est désormais désengorgé avec moins de 1 000 malades en France en réanimation liés au Covid. Les perspectives peuvent rendre optimiste avec des découvertes scientifiques qui permettent d’expliquer comment la population a répondu au virus et surtout le vaccin, avec Astra-Zeneca, une firme européenne très sérieuse, qui annonce des résultats pour septembre-octobre prochains avec une mise à disposition du vaccin d’ici la fin de l’année. Les ministres de la santé européens, dont le nôtre, ont préempté 300 millions de doses pour l’automne… Mais, pour l’heure, on n’est cependant pas complètement tranquille : le virus n’a pas disparu puisque sa circulation existe toujours et il y a eu récemment un indicateur d’une circulation beaucoup plus active en Meurthe-et-Moselle avec une élévation du taux de circulation de trois à quatre fois. Cependant, il n’y a pas de nouvelles entrées Covid aux urgences, ce qui veut dire que c’est maîtrisé… Il faut aussi observer de près le développement de l’épidémie dans l’hémisphère sud, au Brésil, au Mexique et en Argentine et la résurgence récente d’importants clusters à Pékin, en Chine. Tous les virus respiratoires ont toujours présenté une deuxième, voire une troisième vague… Voilà ce qu’on peut dire aujourd’hui (le 18 juin dernier – ndlr)

Venons en au « Ségur de la Santé » qui vient de s’ouvrir. Mis en œuvre dans l’urgence, il est censé prendre des décisions pour revaloriser les salaires des personnels soignants et mettre en œuvre une réforme globale de l’hôpital public. Quelles sont les options qui sont sur la table ? Vous avez écrit un manifeste, ce qui prouve votre engament personnel…

Oui, il s’agit d’un engagement citoyen du soignant que je suis qui voit que le système s’effrite dangereusement depuis de très nombreuses années .C’est donc à la fois ma responsabilité de soignant mais celle aussi de chef institutionnel de l’Université (Jean Sibilia est aussi le doyen de la Faculté de Médecine de Strasbourg). Les signataires de ce manifeste avaient déjà décrit bien avant le Covid19 toutes les difficultés auxquelles l’hôpital public doit faire face : les lits fermés, le manque de personnel… Ce service public est depuis longtemps martyrisé. Tous les soignants, du plus petit au plus grand, sont en grande souffrance. Ce manifeste s’en fait l’écho, c’est une expression citoyenne, on y trouve aussi bien la signature d’un Prix Nobel que celle d’usagés, la signature de kinés que celles de responsables d’associations… On ne propose pas des mesures ultra-détaillées, on expose une douzaine de grands principes qui doivent être les piliers de la refondation de l’hôpital public…

 © Nicolas Roses

Par-dessus tous les grands enjeux, il y en a un qui est sans doute dans votre esprit la clé de l’ensemble, c’est l’enjeu de gouvernance de l’hôpital public. Vous affirmez que les médecins doivent reprendre la main… Ce que cette crise sanitaire a montré, c’est que la seule gestion comptable, les tableurs Excel des ARS, les Agences Régionales de Santé, est un échec…

Vous avez raison, c’est le syndrome des tableurs Excel. Ca ne marche pas. Il faut d’abord rappeler que l’hôpital public doit être un service public au service de la population et u’il doit s’insérer globalement dans un système de santé qui répond à tous les besoins lesquels, on le sait, ont beaucoup évolué. Dans une démocratie, il y a des biens principaux comme l’éducation, la justice… Il doit y voir aussi la santé qui doit être publique, solidaire et accessible à tous. Sans ces principes, on voit fleurir les déserts médicaux, on voit grossir les populations en précarité car elles ne peuvent plus se faire soigner… Ce principe-là doit être fortement rappelé car il est attaqué par certains grands acteurs privés qui, évidemment, n’attendent que la dégradation du service public de santé pour tenter de s’imposer. Ce serait alors un système à l’américaine avec une équité du soin qui serait rompue : à l’arrivée, des gens très bien soignés et d’autres beaucoup moins, voire pas pris en charge du tout. Je ne sais pas ce qu’il y a dans la tête de certains au ministère des Finances à Bercy mais je sais que l’idée d’un système de santé moins tourné vers le service public et plus réparti dans le secteur privé, que ce soit des sociétés d’assurance ou des grands acteurs mutualistes du secteur privé, trotte dans la tête de beaucoup. La noblesse de notre démocratie s’exprime aussi dans un accès pour tous à notre système de soin, avec générosité, équité et universalité mais également un accès à l’innovation : si demain on découvre une nouvelle technique pour soigner un cancer, tout le monde doit en bénéficier. Si notre système de santé n’est pas public et accessible à tous, seuls les plus riches pourront en bénéficier. Ce n’est pas ma conception des choses… Ne mettons pas les doigts dans ce système-là.

Il y a aussi une thématique qui parait avoir été complètement occultée dans le contenu du « Ségur de la santé », c’est l’innovation et la recherche…

C’est vrai. C’est impossible d’imaginer l’hôpital sans son activité de recherche et d’innovation. Et il est impossible que ce soit le cas si la seule vision qu’on a de l’hôpital public est celle d’une entreprise commerciale. C’est une vision très néo-libérale du système de santé, il faut en sortir !

Il y a enfin ces points-clé, le management, l’organisation financière, et bien sûr la gouvernance…

Une chose est certaine. On ne s’en sortira pas avec une organisation financière au niveau où elle est aujourd’hui. On y investit 11% du PIB mais il faut regarder dans le détail : combien de cette somme revient à l’hôpital public ? Et au sein de l’hôpital, quelle est la part réellement affectée à la partie purement médicale ? Le financement public en faveur de l’hôpital public doit être revu. Et il faut revoir d’urgence le mode de financement à l’activité qui est un des marqueurs incontestables du néo-libéralisme le plus pur. La seule loi du marché ne peut pas s’appliquer à l’hôpital public, c’est une aberration ! Si demain j’applique un tarif sur l’opération de la prostate et que j’en réalise 800, on ne va pas imposer un tarif divisé par deux si j’en fais 1 500. Ça ne marche pas comme ça concernant la santé… Concernant la gouvernance, on a très clairement un système de santé qui est beaucoup trop bureaucratique, avec un ministère central qui délègue à des ARS dans une verticalité jacobine absolue. On retrouve ce système au niveau régional : au sein d’une région Grand-Est immense, on peine à découvrir le siège de l’ARS qui est très loin de tout. Les gens qui y travaillent sont des gens compétents bien sûr, mais durant la crise sanitaire, ils se sont trouvés débordés par un nombre considérable de problématiques territoriales. Au plus fort des événements, ils ne pouvaient pas gérer Mulhouse comme ils géraient Reims, ils ne pouvaient pas gérer Strasbourg comme ils géraient Charleville-Mézières !.. On ne peut pas à l’évidence continuer dans cette verticalité-là, le Covid l’a montré. La base, c’est le projet d’établissement, un projet médical partagé par les soignants et une gouvernance assurée par les médecins et l’ensemble des soignants, j’insiste sur la réalité de cette communauté-là.

C’est donc un vrai combat qui s’engage là. Et il se déroulera très certainement beaucoup sur le plan de la communication. Vous visez clairement la mobilisation de la population auprès de tous les soignants…

C’est l’esprit qui a présidé à l’écriture de ce manifeste. Il ne fallait pas qu’il soit un énième document technique. Le sujet de la santé doit absolument devenir un sujet citoyen majeur et il faut qu’on embarque tout le monde avec nous. Car chaque citoyen est un patient potentiel, il faut bien que chacun s’en convainque…

 © Nicolas Roses

– article publié dans Or Norme N°37 dans le cadre du Grand Dossier sur le Coronavirus.
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