Le service Réa de Hautepierre n’a jamais été débordé : rencontre avec Francis Schneider

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Francis Schneider, 64 ans, dirige le service de Médecine Intensive-Réanimation du CHU de Hautepierre. Même sans idées préconçues, on se dit qu’une rencontre avec lui début juin dernier va mieux nous faire prendre conscience de la grande vague qui a tant secoué le pays (et plus particulièrement l’Alsace) ces mois derniers. Mais loin de décrire un service débordé avec un cauchemar à chaque détour de couloir, ce professeur expérimenté (c’est le moins que l’on puisse dire…) va au contraire nous faire prendre conscience de réalités de terrain bien concrètes et, au final, bousculer notre vision de ce service essentiel au cœur de l’hôpital public…

Début juin dernier. Francis Schneider, en personne, arrive dans le hall d’entrée du CHU pour nous accueillir et nous conduire à son service de réanimation, à deux pas de là. Tout de suite, sous le masque de rigueur dans cet espace et ces couloirs où pas mal de gens se croisent, on remarque les yeux qui nous scannent sous de fines lunettes sans monture, on entend la voix assurée qui nous souhaite la bienvenue et on pressent que durant les quasi deux heures qui vont suivre, nous allons pouvoir nous plonger dans la réalité sans fard d’un service qui aura été à l’épicentre de la crise sanitaire des trois derniers mois.

« Tout a toujours tourné parfaitement… »

Nous ne sommes évidemment pas les premiers journalistes qui pénétrons dans ce service. On le devine quand Francis Schneider, avec beaucoup d’assurance mais sans surjouer le moins du monde, commence à nous raconter le scénario de ces semaines où la pandémie a surgi puis s’est développée. Il nous faut presque l’interrompre pour apprendre son parcours : « J’ai fait mes études de Médecine en Franche-Comté » nous répond-il. À Besançon, plus précisément. Je suis arrivé au CHU de Hautepierre il y a… quarante ans ». Et devant notre (petit) étonnement, il rajoute aussitôt : « Eh oui, j’ai quarante ans de maison. Je sais tout de ce service, rien ne m’échappe, je sais même où il y a de la poussière ! (rires). Je suis arrivé comme interne et j’ai gravi tous les échelons, j’ai occupé tous les postes possibles jusqu’à devenir chef de service… »
Et de nous expliquer, ce qui est loin d’être inutile, la spécificité précise de son service de réanimation (l’un des plus importants de France, on y reviendra) qui « traite l’ensemble des malades ayant au moins un organe défaillant et, en général, toutes les personnes en danger létal » à ne pas confondre avec le service d’Anesthésie-Réanimation « dont le rôle est d’endormir puis réveiller et prodiguer ensuite les soins médicaux liés aux actes chirurgicaux ».

Quand on le relance pour qu’il nous raconte ce que fut le quotidien de son service depuis près de trois mois, Francis Schneider tient tout de suite à dissiper quelques éventuels clichés qui subsisteraient dans notre esprit : « Honnêtement, on a reçu beaucoup de journalistes ici, tous venus faire des reportages sur cette crise sanitaire. Beaucoup ont fini par nous confier qu’ils ne pourraient pas exploiter facilement ce qu’ils ont observé et vécu dans nos murs. On a fini par comprendre qu’ils s’attendaient en fait à découvrir un service de réa complètement débordé, peut-être même submergé, une forme d’enfer médical. En fait, ici, ce fut zéro drame et zéro bruit, tout a toujours tourné parfaitement. Je ne prétends pas que ce fut toujours ainsi dans de nombreux hôpitaux mais je me dois d’être sincère avec vous : dans notre cas particulier, ici, nous avons travaillé comme d’habitude, je dirais. Le paquebot a gardé le rythme qui a toujours été le sien en permanence, 24h sur 24, sept jours sur sept et 365 jours par an. Ce service est un des plus importants de France, avec ses trente lits. Nous savions que nous pouvions monter à une capacité totale de 110%, ce que nous avons fait en ouvrant trois lits supplémentaires. Au-delà, nous avons fait comme partout ailleurs : il a fallu ouvrir des lits dans d’autres services, solliciter des personnels de renfort qu’il a fallu former le plus vite possible aux techniques de base de la réanimation… »

Retour sur les leçons d’une crise

Devant ce discours surprenant, nous questionnons Francis Schneider sur la peur d’être débordé, qui aurait pu être ressentie au plus fort de la vague de patients à laquelle son service de réanimation a dû faire face : « Non, sincèrement, nous n’avons jamais ressenti cette peur-là. Car tout ici a toujours été organisé pour que ce genre d’attitude ne génère pas le moindre dysfonctionnement dans le service. La plus importante des problématiques fut sans doute de préserver au maximum l’ensemble des personnels soignants de ce service d’être eux-mêmes victimes de la pandémie. Garder tout le personnel en bonne santé est bien sûr un souci vital si vous voulez que votre service fonctionne de façon optimale. Un service de réanimation de trente lits comme le nôtre, c’est comme une PME : entre 170 et 180 personnes y travaillent, dont dix médecins, soixante-seize infirmières, quarante aides-soignantes. Et, au final, seules quatre personnes ont été touchées par le virus et je suis à peu près certain qu’elles l’ont attrapé à l’extérieur du service. Ça veut dire qu’on a tous su faire ce qu’il fallait, dans ce domaine-là aussi. Malgré le fait qu’on n’a pas cessé de « beaucoup » travailler, mais cette cadence-là, au fond, fait partie de notre quotidien depuis vingt ou vingt-cinq ans, malgré l’aspect très chronophage de tous les protocoles de précaution qu’il a fallu mettre en place et grâce au fait que nous n’avons jamais manqué ici de tout le matériel nécessaire, masques, gants, sur-blouses,… Lors d’une crise comme celle-là, il y a plein de choses sur lesquelles il faut être très vigilant en permanence, comme plein de petits drapeaux rouges qui s’agitent en permanence. Charge à moi de veiller à tout ça, de redoubler d’attention, de traquer en permanence les écarts de conduite, du port efficace du masque jusqu’à la distanciation sociale : tout doit être maîtrisé de la façon la plus efficace qui soit… »

La totale solidarité entre les personnels mais aussi celle de tout le secteur de santé régional et au-delà est très souvent revenue dans les propos du professeur Schneider : « J’ai pris conscience assez tôt, en janvier, que les nouvelles en provenance de Chine étaient susceptibles de nous poser problème mais sincèrement, à ce stade, nous nous sommes tous dits que ça n’arriverait pas jusqu’à nous. Et puis, fin février, on a réalisé que ça « tapait » fort à Mulhouse et dans le sud-Alsace avec le début, là-bas, d’une vague d’admissions qui a vite dépassé l’entendement. Les informations provenant du Haut-Rhin étaient fiables car la majeure partie des médecins de réanimation ont été formés chez nous, à Strasbourg et nous les connaissons bien. Immédiatement, nous nous sommes dits qu’il fallait les aider, et ceux de Colmar aussi. Nous avons l’habitude depuis toujours de fonctionner en réseau, c’est usuel pour nous d’accueillir de dix à vingt malades du Haut-Rhin en hiver et dès le 20 février, je les ai appelés dans ce sens. Au départ, on n’a pas eu trop de demandes ce qui nous a permis de nous organiser car il était évident que nous n’étions pas forcément en présence de conditions idéales de fonctionnement et que risquions de manquer de personnels en raison d’arrêts de travail non remplacés, par exemple. Nous avons pu accueillir et former quelques renforts… Mais début mars, nous savions qu’il allait falloir faire face à quelque chose d’exceptionnel. Mais comment mettre en place une politique adaptée sans rien ou si peu connaître de cette maladie et devoir y répondre ? Aujourd’hui, il y a plein de gens qui se permettent de nous donner des leçons sur cette maladie mais où étaient-ils à cette époque ? Je les attends encore… Les nouvelles qui nous provenaient de Mulhouse nous faisaient penser qu’il allait falloir accueillir beaucoup de malades mais nous ne savions pas exactement combien. La décision a néanmoins été vite prise car, en même temps, dans les services d’anesthésie et dans les blocs opératoires, l’activité a diminué donc des personnels ont pu être mis à disposition pour faire face à cette vague qui est arrivée. Des malades ont pu être mis dans des lits de réanimation libérés dans les services post-opératoires traditionnels avec du matériel mis à disposition par la direction de l’hôpital… »

Et si c’était à refaire ?

En continuant à se souvenir de tous les épisodes vécus au plus fort de cette brutale crise sanitaire, Francis Schneider évoquera durant de longues minutes cette solidarité « exceptionnelle » qui a fini par se mettre en place, à Strasbourg comme dans le reste de l’Alsace et plus tard, en Lorraine et en région parisienne : « Quand il est apparu que nos capacités maximales allaient rapidement être atteintes et dépassées, la direction de l’hôpital a autorisé les transferts de malades. À un certain moment, nous avons eu jusqu’à vingt-deux malades haut-rhinois dans nos murs, auxquels s’ajoutaient bien sûr les malades du Bas-Rhin. Nous avons pu transférer des malades en Allemagne (beaucoup à Ludwigshafen à Offenburg et même à Berlin), d’autres au Luxembourg et même un à Charleville-Mézières. On a alors vu ces TGV être affrétés et médicalisés pour conduire vingt-quatre malades à l’autre bout du pays, ce qui prouve que nous avons su mettre les moyens qu’il fallait, à un certain moment… Bref, la solidarité a joué à plein, et heureusement ! Ce fut le cas dans les deux sens d’ailleurs : quand un hôpital privé nous a informés qu’un patient Covid + bloquait chez eux tout un plateau médical, nous n’avons pas hésité à l’accueillir ici. Et puis, il faut aussi signaler la solidarité de la population : chaque soir, on nous faisait livrer ici des quantités astronomiques de pizzas… »

Bien sûr, il n’était pas question de se séparer sans avoir évoqué les leçons à tirer d’un tel épisode. Le patron de la réa de Hautepierre souligne lui-même, et avec force, que cette crise du Covid a représenté pour lui un « événement extraordinaire », au sens propre du terme. Il en est allé de même pour les personnels de son service : « J’ai toujours été très près d’eux » a-t-il tenu à préciser. «Chaque jour, je les côtoie toutes les quatre heures environ, samedi et dimanche compris. Je sais que je peux leur demander ce que je veux et ils y répondent volontiers car tous savent que j’ai toujours eu pour but de leur rendre en permanence la vie « vivable », à eux dont j’attends tout. Tous ensemble on peut alors tirer ce service vers le haut…Et si c’était à refaire, si on devait tirer les leçons de ce qui s’est passé, je dirais qu’à mon sens, il faudrait confiner plus tôt. Tout en étant conscient aussi qu’il faut faire attention à la privation de nos libertés. Ça peut vite tourner « facho », sur ce plan là… » a-t-il rajouté avec conviction.

Une toute dernière question sur l’avenir du service public hospitalier sera l’occasion d’entendre le credo de Francis Schneider : « revenir à du bon sens » et surtout, remettre les décisions des médecins à leur juste place, la première priorité. « Et assumer ses choix » a-t-il rajouté. « Quel prix est-on prêt à payer pour ces choix de vie ? Voilà la question à laquelle les citoyens devront répondre. Il faut beaucoup plus les consulter et les écouter… »

Bien sûr, sur la sempiternelle problématique gestion purement comptable versus prise en compte de l’avis des médecins, il sera intarissable, comme tant de ses collègues à travers le pays, illustrant souvent ses propos par des exemples parlant : « On a l’impression, quelquefois, de ne pas exister. Tiens, pas plus tard que ce matin, le directeur de l’hôpital m’a confondu avec un anesthésiste ! »
En concluant par un clin d’œil évocateur -mais terriblement révélateur – relatif à cette technocratie qui s’est pour l’heure imposée partout : « À votre avis » nous demande-t-il soudain, « depuis combien d’années mon bureau n’a-t-il pas été repeint ? Ne cherchez pas, vous ne pouvez même pas vous l’imaginer : ça fait vingt-deux ans. Pour repeindre une porte, il faut remplir des tonnes de paperasse. Et on aurait les pires problèmes si on finissait par le faire nous-même, inutile d’y penser… »

Crise sanitaire ou pas, ça aussi c’est le quotidien d’un professeur, patron d’une des plus grandes réas de France…

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