Leïla Slimani « Une société c’est d’abord un récit commun… »

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– Entretien publié dans Or Norme N°38 –

Rencontre avec Leïla Slimani autour de son dernier livre « Le Pays des Autres », le premier tome d’une saga qui s’étirera sur trois ouvrages où la jeune franco-marocaine raconte son pays depuis la fin de la seconde guerre mondiale. C’est passionnant d’un bout à l’autre, au ras de personnages si humains et authentiques qu’on a déjà hâte de lire la suite, à peine avoir tourné la dernière page. Avec une bonne dose d’autobiographie à découvrir dès les premières lignes…

Or Norme. A l’évidence, et parce que dès le début de la lecture du Pays des autres on comprend que cette histoire était en vous depuis longtemps, on se demande pourquoi avoir choisi de l’écrire aujourd’hui ?

« C’est un peu un mystère, j’avoue. Oui, cette histoire fait partie de moi depuis très long- temps, elle m’est très intime et très personnelle et, même si dans ce que je raconte il y a plein de fiction, cette fiction n’est pas entièrement le fruit de mon imagination. J’ai eu la chance d’avoir des grands-parents et des parents qui nous ont raconté plein d’histoires : histoires vraies ou pas, anecdotes pour enfants… tout ça était mêlé dans ma tête. Mes grands-parents, pour moi, dans ma tête d’enfant puis d’adolescente, je les ai toujours vus comme des personnages de roman et j’ai toujours su, qu’un jour, j’écrirai sur eux… Après Chanson douce qui m’a fait faire le tour du monde, quelque chose d’énorme m’a happée, j’ai fini par me demander ce que j’avais encore à dire et à écrire: et ce qui remontait le plus facilement, c’était l’histoire de mes grands-parents et celle du Maroc, 23 aussi, ses couleurs, son climat , ses paysages, les images de mon enfance…

Or Norme. Quelle est la réelle part d’autobiographie dans les plus de 360 pages de votre roman ?

C’est le point de départ qui est vrai : cette jeune femme du sud de l’Alsace qui, à la fin de la seconde guerre mondiale, rencontre un soldat marocain de l’armée coloniale qui combat pour la France et qui tombe amoureuse de lui. Ce qui est vrai aussi, c’est que mon arrière-grand-père, Aimé Ruetsch, a accepté à l’époque que sa fille, ma grand-mère, se marie avec un Africain, comme on le disait alors et que les deux amoureux sont partis ensemble au Maroc, près de Meknès, pour exploiter leur ferme et vivre leur vie. Le reste c’est la littérature, la fiction, l’imagination… Mais honnêtement, au tout départ, je ne savais pas vraiment quoi faire de cette histoire. Quand j’en ai parlé à mon éditeur, il m’a plutôt dissuadée de le faire, au début… J’avais déjà écrit une cinquantaine de pages. J’ai fini par les lui envoyer. Dans les deux heures, il m’a répondu : « Vas-y, continue, tu tiens ton sujet !... » Le côté très romanesque l’a convaincu. Il a compris que je voulais écrire un livre qui ressemblerait aux livres que j’ai aimés quand j’étais très jeune : les grandes sagas des auteurs russes ou encore les livres de Roger Martin du Gard, là où on suit des personnages sur toute une vie…

Or Norme. C’est cette idée d’une saga qui s’est imposée tout de suite, donc…

C’est ça, tout de suite… Mais je ne souhaitais pas seulement raconter les années cinquante au Maroc : depuis quatre ou cinq ans, j’ai rencontré tellement de journalistes et je me suis rendue compte à quel point les gens, notamment dans le monde occidental, n’ont pas du tout conscience de l’histoire réelle des pays comme le Maroc qui, en un siècle, vont sortir de l’archaïsme puis ensuite de la colonisation et qui vont acquérir non seulement leur indépendance mais se construire finalement assez rapidement. J’espère qu’à la parution dans quelques années du troisième roman de cette saga, les gens comprendront d’où vient le Maroc et son peuple, j’espère qu’ils se souviendront du personnage de Mouilala, mon arrière-grand-mère, que j’ai connue, qui ne savait ni lire ni écrire, qui vivait cloitrée, qui ne connaissait rien du monde avec lequel elle n’avait pas la moindre interaction, hors les hommes de sa famille et ses propres enfants. Et moi, qui suis son arrière-petite-fille, je suis devant vous aujourd’hui, à Strasbourg, pour vous parler d’un livre et de ces pays du sud qu’on imagine alanguis et sur lesquels on raisonne avec des clichés : souvent, par exemple, dans les interviews ou dans les débats, on laisse entendre que pour les femmes, c’est pire maintenant qu’auparavant. Je réponds que ceux qui disent cela n’ont évidemment aucune idée de ce qu’était réellement la condition des femmes dans les années cinquante… Oui, j’avais aussi envie de témoigner de la fulgurance de l’histoire dans ces pays-là…

©Sophie Dupressoir

Or Norme. En témoigne aussi certains mythes que vous mettez à mal. En lisant la vie de Mathilde, l’Alsacienne et Amine le Marocain, vos grands-parents, sur les dix ans que couvre le premier tome de votre saga, de 1944 au milieu des années cinquante, on ressent à chaque page la misère dans laquelle vivent alors les Marocains des villages enclavés qui mènent une existence extrêmement dure. Pour les colons qui arrivent là-bas dans les années vingt ou trente, la vie est très difficile, également. On dirait presque le far- west américain et son côté impitoyable…

C’est tout à fait ça, le Maroc d’alors est un espace d’aventure et on n’y fait pas de cadeau. Je me souviens du témoignage de ma mère parlant de mes grands-parents. Elle m’a raconté le mépris auquel tous deux ont dû faire face. Ma mère a énormément souffert du racisme dans son enfance, en particulier celui venant de la société colo- niale. Racisme à l’encontre de la petite fille métis qu’elle était, avec ses cheveux extrêmement frisés et le mépris envers sa maman qui s’était mariée avec un arabe, donc un sauvage, un indigène avec lequel elle avait en quelque sorte trahi sa communauté. Sans parler du soupçon latent qu’une européenne qui fait cela souffre forcément d’un trouble sexuel car le colonisé, quelque part, a forcément la sexualité d’un animal ou d’un sauvage. Ma mère me racontait à quel point c’était difficile pour elle d’assister, enfant, à l’humiliation de ses parents. Les colons appelaient systématiquement mon grand-père Mohammed et le tutoyait, lui qui, pourtant, avait été officier et avait combattu dans les rangs de l’armée française durant la guerre. J’ai vraiment tenu à restituer le quotidien de Aïcha à ce niveau-là. Et puis bien sûr, j’évoque ce couple qui devient en quelque sorte un otage de l’histoire et de la politique et qui en arrive peu à peu à devenir étranger et ennemi l’un de l’autre et l’un à l’autre. Amine, en particulier, n’a jamais connu que des femmes dociles qui acceptent les ordres et les contraintes et ne comprend pas Mathilde qui n’accepte pas les codes imposés, la séparation de fait entre les hommes et les femmes, ces dernières ne bénéficiant pas de la moindre vie sociale et devant rester à la maison pour élever les enfants. Tout cela, forcément, génère beaucoup de violence. Et pourtant, ils s’aiment : ils s’aiment mal mais de manière passionnée. Et, à cette époque-là, quand on est une femme, on ne vient pas expliquer un jour que finalement, ça ne me plait pas du tout et que je vais partir. A un moment, je pense que ma grand-mère a compris que c’était foutu pour elle, qu’il fallait qu’elle accepte et qu’elle s’engage profondément dans cette vie qui était la sienne. Je sais par ailleurs qu’elle était révoltée contre le fait qu’on lui avait fait croire des choses horribles dans son enfance sur les étrangers. La guerre lui a servi de révélateur, dans le sud de l’Alsace où elle vivait. Elle m’a raconté sa terreur la première fois où elle a vu un soldat noir qui faisait partie des troupes de libération. La seule chose qu’elle savait des noirs, à travers les livres d’histoire, c’est qu’on les appelait les nègres, les sauvages. A la fin de la seconde guerre mondiale, les troupes coloniales sont arrivées en Alsace et les Alsaciens se sont alors rendus compte que ces types qu’on leur avait décrits comme des sauvages, des sous-hommes de races inférieures, venaient pour libérer leur village, venaient mourir pour eux et que c’étaient de hommes tout à fait honnêtes, sympathiques, qui disaient bonjour comme tout le monde et qui s’as- seyaient volontiers à table avec eux pour partager les repas. Au fond, ma grand-mère a toujours vécu dans le pays des autres : au Maroc, certes, mais aussi en Allemagne puisqu’elle était née à Lörrach, en Allemagne aujourd’hui, puisque l’Alsace était allemande à l’époque de sa naissance. Elle était très germanophile sur la plan culturel mais en même temps, très françaises et en même temps aussi, très marocaine…

Or Norme. Il y aussi ce mythe qui court encore par chez nous et qui voudrait qu’à l’inverse de ce qui s’est passé dans l’Algérie voisine, le Maroc ait conquis son indépendance de façon très pacifique. A la fin de votre livre, les maisons des colons brûlent, Aïcha, votre maman se réfugie dans les bras de son père et pense : « Qu’ils brûlent ! Qu’ils s’en aillent ! Qu’ils crèvent… ». Il y a plein de lecteurs qui vont découvrir cette violence en vous lisant…

Je dois vous avouer que ce fut le cas pour moi aussi. Je n’avais pas conscience auparavant que ce fut à ce point. Aujourd’hui, le Maroc et la France entretiennent une relation apaisée, presque douce, et je pense que c’est parce que cette légende d’une indépendance paisible elle aussi a été entretenue en fait conjointement par les deux pays. A la fin du Protectorat, les colons ne sont pas partis. Jusqu’au début des années 70, l’économie marocaine est tenue encore en majorité par les Français. On a toujours eu cette idée que tout s’est négocié tranquillement autour d’une table alors qu’il y a une jeune génération qui va émerger à la faveur de la guerre d’Algérie et qui va se battre pour le respect de son identité, de sa religion et pour la fin d’un mode vie basé sur la ségrégation que j’évoque largement en décrivant Meknès, cette ville où, à l’époque, on lisait couramment : piscine ou ascenseur interdit aux arabes. Pour qu’il puisse passer de la ville européenne à la ville arabe, mon grand-père avait besoin de son laissez-passer…

Or Norme. On imagine que le plan des deux autres ouvrages de la saga est déjà fixé dans votre tête. Avez-vous choisi votre angle littéraire ? Il sera très hardi, très percutant ?..

Je ne me pose pas la question de savoir à qui la suite de cette histoire va plaire ou déplaire. Ce qui est très difficile, quand on écrit une telle saga c’est de se mettre à la hauteur de ses personnages. Je n’ai pas du tout envie de raconter le coup d’État de Skhirat ou, plus tard, celui d’Oufkir avec les connaissances de ces événements que nous avons aujourd’hui. Je veux les raconter avec le très peu de connaissance que les gens en avaient à l’époque et même avec les fausses informations qu’on leur donnait. Le peuple vivait dans la propagande permanente. Dans le deuxième tome qui se situera entre l’arrivée de l’homme sur la lune en 1969 et les émeutes de la faim à Casablanca en 1981, je vais raconter comment on vivait il y a un demi-siècle dans un pays où on ne sait presque rien de ce qui se passe et où la peur est permanente tout en essayant de restituer le contexte historique, de la parenthèse enchantée des années soixante avec la mixité, l’accès des femmes à l’Université, la danse, les boites de nuit et les bikinis sur la plage et les changements brutaux de la fin des années soixante-dix avec la révolution en Iran, un rapport de plus en conflictuel à l’Occident, la montée de l’islamisme, la fin d’un rêve en quelque sorte…

©Sophie Dupressoir

Or Norme. Quand on est une jeune femme biculturelle comme vous, est-ce que c’est facile d’écrire sur son pays d’origine qui fait partie d’un endroit du monde où on dit, avec un peu de condescendance quelquefois, que les peuples sont passés du moyen-âge au monde moderne en moins d’un siècle ?

Déjà, pour moi ce n’est jamais facile d’écrire, le verbe écrire et l’adjectif facile ne vont pas bien ensemble (rires). Non, moi j’ai voulu raconter le Maroc comme d’autres ont écrit sur l’Amérique, l’Italie ou la France, avec la même grandeur, la même fierté. On considère toujours qu’un écrivain afghan, turc ou marocain doit absolument parler de politique car il vient d’un pays où c’est compliqué et tout ça… Donc, il doit faire des textes engagés. Moi, je veux faire l’inverse. L’histoire, la politique, sont à l’arrière-plan des personnages. Je veux montrer que dans les années soixante-dix au Maroc, on s’intéresse au rock, à l’amour, au sexe ; on a envie de se faire des amis, de voyager, il y a des salauds, des escrocs, des gentils, il y a de tout, ce sont des être humains universels traversés par des émotions universelles auxquelles un Italien, un Américain ou un Péruvien peuvent sans problème s’identifier.

Or Norme. Un mot pour finir sur ces derniers mois totalement inédits que nous venons tous de vivre. Comment les avez-vous vécus personnellement ?

C’est difficile à dire, je n’ai pas encore assez de recul. J’ai simplement essayé de faire en sorte qu’un jour suive l’autre, à faire avec plein de petites choses très importantes comme m’occuper de mes enfants, leur faire la classe, m’occuper de ma mère et préoccupée aussi par mes deux sœurs qui sont toutes deux médecins… J’ai vécu ces mois dans un présent continuel qui était aussi sidérant mais je me suis vite enfermée totalement dans ma coquille. J’ai cessé net d’écouter les infos parce que je n’en pouvais plus de ce virus et de la mort qui tournaient en boucle. Je me suis mise à regarder beaucoup de films des années cinquante, j’ai beaucoup lu, des choses qui se passaient dans des pays lointains et à d’autres époques, j’ai voulu m’évader loin de ce réel où je ne comprenais rien. Aujourd’hui, je réalise que pour la première fois, on a tous été contraint de faire une pause, de ne plus vivre dans cette vie trépidante, où une chose en chasse une autre sans arrêt et à tout moment. Et ça vaut surtout pour nous les femmes qui avons une charge mentale importante et permanente : les enfants, l’école et toutes ces petites choses qui font que nous n’arrêtons jamais d’être préoccupées. En fait est arrivé, sans que nous l’ayons voulu, ce moment où on a pu se poser, réfléchir, avec un agenda vide et j’ai pu alors me demander tranquillement si tout ce que j’avais vécu ces dernières années était bien ce que je me souhaitais. Avoir enfin du temps pour réfléchir a été une conséquence extraordinaire des événements des mois passés…

Or Norme. Est-ce que ces moments vous ont permis de prendre des décisions importantes pour vous-même ?

Oui. Et je suis déjà en train de les appliquer…

Or Norme. On peut savoir lesquelles ?

Non (grand éclat de rire). Mais je sais que je suis arrivée à la fin d’un cycle…

Or Norme. Ce virus, il nous dit quoi, sur nous- même ?

Un virus teste nos défenses immunitaires, non ? Il le fait aussi pour notre société. Dans nos pays riches, développés, il nous fait réaliser que nous avons au fil des années abandonné par mal de choses essentielles en matière d’éducation ou de santé : ce fut terrible de se rendre compte qu’en Italie ou en Espagne, des gens mourraient seuls allongés par terre. On marche sur la tête sur notre continent qui est le plus riche et le plus développé de la planète. Ce virus teste aussi notre capacité à être solidaire, à considérer l’autre. Autour de moi, les clochards m’ont raconté le rejet auquel ils doivent faire face, la méchanceté et cette solidarité qui s’exerce à l’égard de certains mais pas à l’égard d’autres comme les migrants qui sont considérés comme des infra-humains…

Or Norme. Cette littérature que vous chérissez tant, que peut-elle faire ? Peut-elle donner les petits coups de main que certains attendent et dont ils ont besoin ?

On a besoin de récits, on a besoin qu’on nous raconte ce qu’est vraiment un être humain qui vit telle ou telle situation… Dans cinquante ans, ce qui fera que les gens comprendront ce que nous avons vécu, ce ne seront pas les articles de journaux.
Ce sera cette personne qui aura réussi à écrire de l’intérieur ce que nous aurons vécu. Aura-t-elle tout dit de cette crise sanitaire ? Non, bien sûr mais elle aura écrit l’essentiel. C’est la même chose pour le racisme, les inégalités ou l’abandon des campagnes dans notre pays : on a besoin de récits, on a besoin de voix qui racontent ce que c’est que de vivre ces expériences-là, ce que c’est que d’être un noir, un immigré ou un misérable en France en 2020. C’est le récit qui permet de construire de l’empathie et de construire une société. Une société c’est d’abord un récit commun… J’ai beaucoup relu Stefan Zweig durant le confinement, particulièrement Le monde d’hier où ce qu’il raconte dit beaucoup de notre monde et surtout de notre naïveté quand on pense que plein d’événements ne peuvent pas survenir chez nous, dans notre pays. Depuis cinq ou dix ans, on se rend compte que notre rationalité est en permanence mise à mal : j’ai été diplômée de Sciences Po en 2004. Depuis, tout ce que j’ai appris à Sciences Po s’est révélé faux. Absolument tout… »

©Sophie Dupressoir

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