Le(s) film(s) de mon confinement I Jean-Luc Fournier

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Nouveau rendez-vous à découvrir sur Ornorme.fr : la culture (dé)confinée !

Nous avons invité des personnalités strasbourgeoises, mais avant tout des lecteurs, cinéphiles ou mélomanes, à évoquer un livre, un film, ou une musique ayant marqué d’une manière ou d’une autre leur confinement. Car oui, la culture est bel et bien (plus que jamais?) essentielle. Qu’elle soit source de plaisir, d’élevation ou d’émerveillement, bouleversante ou dérangeante, stimulante ou propice à l’évasion… 

La culture et tous ses acteurs sont meurtris d’avoir été jusqu’à hier soir considérés comme “non essentiels”. Alors à nous de continuer la faire (re)vivre, puisqu’elle nous est vitale.

Découvrez toutes les semaines les choix de nos invités, et profitez de cette parenthèse culturelle (et bien souvent enchantée) pour peut-être, qui sait, vous inspirer?

Le premier à se lancer est notre rédacteur en chef Jean-Luc Fournier, qui brave d’ores et déjà les règles (et c’est pour ça qu’on l’aime) : ce seront LES films de son confinement !

Quand le cinéma est plus grand que la vie…

<< Au printemps dernier, quand dès le premier jour du confinement, il nous a fallu nous plier aux ordres élyséens, nous avons toutes et tous découvert avec stupeur à quel point nous étions ignorants de la fragilité de nos pseudo-certitudes.

Au premier jour, au moment de se signer soi-même et pour soi-même une autorisation pour mettre le nez dehors, au moment de déterminer l’heure et la minute précises du top départ, on s’est dit que jamais on n’aurait imaginé vivre un tel moment. Pareil le deuxième jour. Et puis, il y eût un cinquième jour, puis un onzième, un trente-et-unième…
Au premier jour, on a aussi téléchargé l’appli qui nous trace un cercle rose d’un kilomètre de rayon dont notre domicile est l’exact centre. Au cinquième jour, on avait bien mémorisé les repères sur la circonférence, on savait déjà que, du côté nord-ouest, la place de la République était l’ultime frontière, car au-delà s’ouvrait un monde pénalisant ; au onzième jour, on avait balisé les limites aux quatre points cardinaux. Au trente-et-unième, ça faisait déjà longtemps qu’on ne consultait plus l’appli, le bon docteur Pavlov nous tenant fidèlement par la main…

Au printemps dernier, Zoom m’a vite emmerdé et même prodigieusement dérangé. L’œil numérique face à moi, je l’ai immédiatement reconnu comme la preuve implacable que le vieux Orwell avait vu juste en 1948 quand il avait écrit 1984. Encore une chose lue et que je pensais réservée à la fiction. Deux ou trois réunions de calage avec le staff de Or Norme, une réunion de rédaction avec l’équipe de journalistes et trois ou quatre réunions familiales plus tard, j’en avais ma claque de cet ersatz de communication, pauvre avatar de tout ce que j’aime inlassablement dans le contact avec les autres.

Lire, bizarrement, ne m’a alors pas plus attiré que ça. C’est que je lis en temps normal près d’une vingtaine d’ouvrages par an pour interviewer leurs auteurs à la Librairie Kléber ou aux Bibliothèques idéales. J’ai donc peu lu, à part Le Monde quotidien pour tenter de comprendre l’ampleur de ce que nous vivions et que j’ai décrypté avec beaucoup plus de soin et de lenteur qu’à l’ordinaire, l’ampleur du temps disponible aidant mais, et ça faisait bien longtemps que ce n’était arrivé, avec le vrai journal dans les mains. Une histoire de solidarité avec Serge, mon voisin buraliste, chez qui je m’approvisionne traditionnellement en hebdos, mensuels et autres revues périodiques. Pour soutenir Serge et son amour de la presse, l’information et l’édition (il fut jadis libraire), j’ai négligé l’édition numérique à laquelle je suis abonné depuis longtemps pour me procurer quotidiennement mon exemplaire-papier…

Curieusement, c’est donc le cinéma, dont j’ai été si cruellement privé durant ces deux mois-là, qui m’a procuré le plus de joies et d’émotions.
J’avais oublié à quel point une foule de DVD avaient envahi les cinq ou six étagères d’une bibliothèque dédiée. Je me suis souvenu qu’il n’y a pas encore six longtemps, au moment d’acheter les cadeaux pour toute la famille, je profitais des opérations promo de chaque noël pour m’offrir les cinq ou six films qui à mes yeux avaient compté lors des dix-huit derniers mois. Du coup, en vingt ans, on dépasse facilement la centaine et, pour être francs, certains étaient encore sous blister…

Il y eut peu de moments de grâce durant ces deux mois où, à chaque fois qu’on levait les yeux à travers la fenêtre, le soleil et le ciel bleu nous rappelaient implacablement l’essentiel de ce que nous vivions : l’internement forcé. Mais la vision de ces films précieusement stockés, et qui n’attendaient peut-être qu’un tel moment pour répandre leurs bienfaits, a fait son œuvre.

Je crois en avoir revu une bonne trentaine, dont une bonne rasade des chefs d’œuvre du néo-réalisme italien (Riz amer, Le voleur de bicyclettes, Rome ville ouverte, Stromboli…) qui m’ont permis de retrouver le plus bel éloge jamais écrit pour ce cinéma hors du commun que je chéris depuis toujours, au détour de quelques lignes du plus grand critique cinématographique que notre pays ait connu connu, André Bazin, nichées au cœur de son livre Qu’est-ce que le cinéma ? que j’avais pieusement conservé : “C’est bête et c’est peut-être aussi naïf que l’éloge que faisait Beaumarchais des larmes du mélodrame, mais dites-moi si, en sortant de voir un film italien, vous ne vous sentez pas meilleur, si vous n’avez pas envie de changer l’ordre des choses, mais de préférence en persuadant les hommes, du moins ceux qui peuvent l’être et que seuls l’aveuglement, le préjugé ou la malchance ont conduit à faire du mal à leurs semblables“.

Parmi les DVD revus avec jubilation tandis que la France s’anesthésiait, deux m’ont rempli d’un torrent d’émotion, tout comme je l’avais ressenti lors de leur sortie sur écran (et je me suis alors souvenu que ces deux films, je les avais en fait vus à deux reprises sur écran, la deuxième fois une semaine à peine après leur découverte, sans doute pour mieux m’imprégner du rare et de l’exceptionnel).

Tout en haut de mon Panthéon personnel (qui n’est bien sûr que le mien…), il y a Paris, Texas de Wim Wenders.

Je l’ai tellement vu et revu dans les années 80 et 90, après sa sortie en DVD, que je pourrais presque vous décrire par cœur ses premiers plans, quand Harry Dean Stanton surgit de ce nulle part désertique qu’on côtoie si souvent quand on roule sur les routes du grand Ouest américain. Travis, son personnage, est quasi hagard, exténué, et on ne met pas deux minutes pour deviner qu’il revient d’un enfer qu’il s’est lui-même imposé. C’est une question d’ambiance qui nous fait tout de suite comprendre ça : Wenders, par ses plans panoramiques à la Hopper mais aussi par ses gros plans sur ce visage mangé par la barbe et ces yeux qui, à force d’avoir tant vu, n’expriment que si peu, nous dit que Travis n’est ni poursuivi ni traqué par personne, n’a commis aucun délit de films de série B, mais qu’il marche vers quelqu’un à qui il doit cet effort surhumain… Le talent de Wim Wenders, nous faire comprendre tout cela en à peine cinq minutes vrillées par le son de la guitare bootleneck de Ry Cooder.
Tout dans ce film nous parle de nous, de nos erreurs, de nos renoncements, de nos regrets, de nos égarements même si tout, aussi, nous dit que rien n’est fatal et inéluctable.
Des scènes-culte s’y bousculent. L’une d’elle, autour d’un simple projecteur Super8, est d’anthologie. Sur l’écran, les jours heureux filmés avec cette maladresse usuelle qui signe les moments précieux, et puis l’apparition de la femme tant aimée qui elle aussi a disparu, divinement interprétée par Nastassia Kinsky. Leur petit garçon, Hunter, reluque du coin de l’œil la réaction de son papa retrouvé, et il est presque soulagé de voir ses yeux soudain devenus humides. Plus tard, les deux, père et fils réconciliés, partiront sur la route pour tenter de retrouver leur amour désormais si lointain…
En dire plus serait un crime, pour les lecteurs qui n’ont pas encore vu ce chef-d’œuvre. Au passage, parce que la vie de journaliste permet ce genre de cadeau inestimable, le souvenir de vingt minutes en tête à tête avec Wenders en janvier dernier au restaurant de la Fondation Beyeler à Bâle le jour de la conférence de presse de présentation de la superbe expo Hopper. Et le plus important : lui avoir dit merci pour Paris, Texas et ses autres films, avant de commencer l’interview…

Le second film, Lost in translation, est un autre concentré de grandes émotions.

Là aussi, les premières images sont incroyables. C’est la nuit, à l’aéroport de Tokyo, un sexagénaire vient de débarquer de son avion et le taxi l’emmène vers son hôtel. A cet instant précis, on ne sait encore rien de Bob Harris. Mais Sofia Coppola, la réalisatrice, installe ce personnage en à peine deux minutes. Elle savait bien sûr très bien où elle allait en choisissant Bill Murray pour incarner cet acteur de cinéma déclinant, venu au Japon pour tourner une pub pour un whisky local parce que sa femme le tanne pour retaper sa villa hollywoodienne et que ça va lui coûter un bras…
En une minute, donc, la caméra ne quitte pas le visage du vieil acteur sur le retour, à travers la vitre arrière du taxi. Elle reflète à perte de vue les lueurs de gigantesques enseignes publicitaires lumineuses qui se succèdent sans fin le long du trajet, un quasi plan-séquence formidablement soutenu par une incroyable bande-son. On lit dans les yeux de Murray l’étonnement devant ce monde étrange qui se présente à lui lors de cette nuit en plein jet lag. A l’étonnement succède vite l’ennui puis carrément la tristesse devant cet étalage sans âme de lumières aguicheuses.
A son arrivée au palace où la production l’a logé, on sait déjà que l’homme est usé, fatigué, qu’il en a trop vu et qu’il s’est sans doute trop battu pour rester au top, vainement… On sait que cet homme n’attend plus rien, au fond.

Et puis, 90 minutes plus tard, à l’issue de quelques jours où il aura effectué sa corvée en tournant péniblement son film publicitaire, il quittera peut-être pour toujours la lumineuse Charlotte (Scarlett Johansson) qu’il n’aura jamais cessé de frôler durant tout son séjour. Ces deux-là avaient à l’évidence incroyablement besoin l’un de l’autre pour exister encore et encore, et malgré tout.
L’une ne fut plus durant ces sept jours et sept nuits cette jeune épouse désœuvrée d’un célèbre photographe publicitaire, condamnée à tuer le temps dans une ville inconnue pendant que son mari travaillait en paradant.
Et bien sûr, dans cette bulle de temps que tant ne rencontrent jamais en toute une vie, elle se fichait pas mal du vieil acteur encore célèbre, elle ne voyait que l’être qui revivait doucement, se réchauffant peu à peu à sa douce chaleur et qui avait la superbe intelligence de ne jamais rompre le charme en poussant jusqu’au bout le jeu de la séduction…

Il y a, au final, cette scène incroyable. Le matin du départ de Bob, ces deux rescapés se font de brefs adieux dans le hall de leur hôtel. Mais, dans son taxi sur la route de l’aéroport, il aperçoit Charlotte dans la foule d’une rue piétonne. Il la rejoint à la hâte, la serre dans ses bras et lui murmure quelque chose à l’oreille. Le visage de Charlotte s’illumine et c’est un vrai bonheur de la voir sourire ainsi, alors qu’il s’en va pour de bon.
Cette scène est unique et superbe. Bill Murray et Scarlett Johansson sont filmés de loin, au téléobjectif et, bien sûr, on n’entend pas un mot de ce qui est dit pendant que la toujours aussi superbe bande-son enfle sans fin. Le genre de scène qui ne peut s’oublier, même des décennies plus tard…
Lost in translation n’était que le troisième long métrage de Sofia Coppola qui était à peine trentenaire au moment du tournage. Le film fut un extraordinaire succès mondial (rien qu’en France, près de 9 millions de spectateurs l’ont vu à sa sortie, en 2003). Depuis, la réalisatrice a tourné cinq autres films mais, malgré un Lion d’Or à la Mostra de Venise avec le pourtant décevant Somewhere, n’a jamais su rééditer un tel sommet de justesse et d’émotion. Son dernier film vient de sortir dans l’indifférence générale sur une plate-forme en ligne, pas un seul critique américain ne parvenant à en déceler le moindre intérêt…

Harry Dean Stanton et Nastassia Kinsky de part et d’autre d’une glace sans tain dans un lugubre peep-show du Nouveau-Mexique, Bill Murray et Scarlett Johansson se sertissant l’un à l’autre dans un Tokyo si étrange…Quelquefois, le cinéma nous offre des instants où il est plus grand que la vie. >>

Jean-Luc Fournier, rédacteur en chef d’Or Norme Magazine © Sophie Dupressoir pour Le Livre de Ma Vie, 2019