L’oeuvre de mon confinement I Dan Leclaire

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Nous avons invité des personnalités strasbourgeoises, mais avant tout des lecteurs, cinéphiles ou mélomanes, à évoquer un livre, un film, ou une musique ayant marqué d’une manière ou d’une autre leur confinement. Car oui, la culture est bel et bien (plus que jamais?) essentielle. Qu’elle soit source de plaisir, d’élevation ou d’émerveillement, bouleversante ou dérangeante, stimulante ou propice à l’évasion… 

La culture et tous ses acteurs sont meurtris d’avoir été jusqu’à hier soir considérés comme “non essentiels”. Alors à nous de continuer la faire (re)vivre, puisqu’elle nous est vitale.

Découvrez toutes les semaines les choix de nos invités, et profitez de cette parenthèse culturelle (et bien souvent enchantée) pour peut-être, qui sait, vous inspirer?

 

Les Indes Galantes,
Jean-Philippe RAMEAU, Baptiste COGITORE

 

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » ou se transcende.

Vivre en confinement, c’est perdre l’unique intérêt d’une société, les autres. Mais comme tous mes congénères, je me suis enfermé sans me renfermer. Les moments de solitude nous invitent forcément à l’introspection. On lit, on regarde, on écoute… On contemple même par moment. Et puis, un soir qui ressemble à beaucoup d’autres, alors que l’on tente de se réinventer constamment, on trouve une pépite, la pépite. Elle existe sous tellement de formes. Pour moi, elle ressemble à ça : Les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau, mise en scène de Clément Cogitore, chorégraphie de Bintou Dembélé, direction musicale de Leonardo Garcia Alarcon. Opéra-Bastille, Paris Septembre 2019 .

Mon bouleversement commence par un regret. Je n’y étais pas… Je ne l’ai pas vu alors que j’aurais pu…. Et pourtant, je suis conquis, bousculé, hypnotisé… Touché, juste là en plein cœur, un genou à terre. Force est de constater que j’ai vécu une sorte de voyage initiatique, transcendant.

Composé en 1735, les Indes Galantes sont d’abord un « grand spectacle » où les costumes somptueux, les décors, les machineries, et surtout la danse tiennent un rôle essentiel. Les Indes Galantes symbolisent l’époque insouciante, raffinée, vouée aux plaisirs et à la galanterie de Louis XV et de sa cour.

Je ne comprends pas ce qui m’arrive, je suis rendu groggy par les uppercuts reçus non-stop pendant ces 3 heures de performance… ET comme les détracteurs de Rameau à l’époque, ce moment de grâce bestiale me laisse coi.

Ok, la musique est là, Louis XV et sa cour ne sont pas loin… Mais qui sont ces silhouettes sombres, inquiétantes… dangereuses… Dieu que j’aime cette sensation qui d’un coup d’un seul bouscule toutes mes certitudes sur l’art lyrique et le ballet. Ils sont là, ils rodent… Ils ne devraient pourtant rien avoir à faire là, Qui sont-ils ces pantins malfamés qui déambulent sur la scène de l’opéra ? Faites quelque chose ! Appelez la sécurité !…

Répétitions “Les Indes galantes”, une mise en scène de Clément Cogitore (Saison 2019-2020) • Crédits : Little Shao / Opéra national de Paris Production

Et pourtant… C’est transcendant. La musique, la danse, les lumières, les ombres, tout ne fait qu’un. Ils ne dansent pas seulement, ils se traînent, se relèvent, s’abîment avec majesté. Ils sont un tout, ils tiennent tous à bout de bras la musique de Rameau. L’un chante et l’autre illustre, à moins que ça ne soit le contraire. Il n’y a rien ni personne pour prendre le dessus. Ajouter une seule note ou un seul mouvement et le château s’écroule.

Comment peut-on penser à ça ? Comment peut-on oser faire ça ? Qui ? Qu’on me le présente, qu’on me les présente tous : chanteurs, danseurs, musiciens et techniciens que je m’incline. J’aimerais leur dire, leur crier MERCI et BRAVO du fond du cœur ! J’en serai presque à remercier ce confinement.

Et quand la musique s’arrête, que les pieds cessent de frapper le sol à m’en faire trembler les viscères et que les gens applaudissent en trombe, j’applaudis à l’unisson, comme en transe. Ce frisson me parcourt à chaque fois que je re découvre cette œuvre. Je suis admiratif de ces créateurs, ces artistes, ces visionnaires qui ne font rien d’autre que de m’inviter à les écouter. Cela m’inspire et me motive, en cette période troublée.

Cette pépite, cette puissance artistique que je regarde en boucle relève, selon moi et le mot n’est pas choisi au hasard, du génie. Comme disait Goethe : « l’audace a du génie, du pouvoir et de la magie »

Une chronique musique internet disait que « c’était le hiphop qui rendait hommage à la musique de Rameau »… Mais ça pourrait tout aussi bien être la musique de Rameau qui rendrait hommage au hiphop et qu’enfin on puisse cesser de séparer les arts et les artistes pour les faire se rencontrer et fusionner.

Vous savez quoi ? Au final, il n’y a rien à comprendre, juste s’asseoir, voyager et aimer. Aimer, on sait tous faire ça non ?

Décryptages (Arté) Les Indes Galantes – Jean-Philippe Rameau

Projet IN[ZI]DER Agence Cup Of Zi – ©️photographe Ziph King

Dan Leclaire, Magicien… mais pas que !