Mickaël Labbé « les villes sont nos territoires, des parties intégrantes de nos écosystèmes »

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Directeur du Département de Philosophie à l’Université de Strasbourg, Mickaël Labbé interroge notre rapport au bâti et à l’espace public. Ses domaines de recherches portent sur l’architecture, la ville et le social, des sphères en plein bouleversement à l’heure du déconfinement…

ON : Chercheur en philosophie, comment cette crise redéfinit-elle ta vison du monde ?

J’ai d’abord été affecté par cette crise du point de vue de mon existence ordinaire, d’une manière assez semblable à celle de nombre de mes concitoyens. Dans mes conditions matérielles d’existence, dans le rythme de ma quotidienneté.
Du point de vue intellectuel, j’ai bien entendu suivi de près toutes les analyses qui ont été proposées de cette crise. Je n’en ai été que davantage désorienté et je dois dire que je me suis pour ma part abstenu de tout commentaire, même si la tentation pouvait être forte d’ajouter sa petite musique à un espace déjà sursaturé de paroles générales, souvent aussitôt démenties. Une forme de mutisme qui est tout autant une stupeur devant l’événement qu’une stupéfaction face à la capacité des intellectuels de ramener l’inconnu de la situation à la routine trop bien connue de leurs propres systèmes d’explication. C’est là sans doute l’un des travers intellectuels les plus communément partagés : ne pas savoir se taire. Je suis pour ma part convaincu que l’intelligence est capable de comprendre et de reconstruire les choses après-coup, mais qu’elle est bien moins efficace en termes de prévision. La plupart des discours infinis sur « le monde d’après » nous apparaissent déjà bien ridicules à l’heure du déconfinement. La crise écologique n’est pas résolue, on n’en a pas fini avec le capitalisme. Dégrisement…
À une échelle un peu plus large, nous avons sans aucun doute vécu quelque chose de proprement inédit pour nous, c’est-à-dire pour des Occidentaux nés après-guerre. Mais si cela a été inédit dans notre histoire, qui est chose très limitée, les phénomènes pandémiques sont une constante dès que l’on élargit la focale. Les mesures de confinement, de fuite hors des lieux urbains, etc. également. Ce sont des choses déjà documentées pour les cités-États de Basse-Mésopotamie. Nous avons eu la chance de vivre une période « anormale ». C’est sans doute cela qui s’est fini avec le Covid-19.

Un de tes domaines de recherche est l’architecture, qu’est-ce qu’évoque pour toi ce repli nécessaire sur le chez-soi ? Tu travailles également sur les questions de la ville et de l’espace public, comment selon toi, cette crise va-t-elle affecter nos comportements sociaux ?

Les questions architecturales et urbaines ont en effet été remises sur le devant de la scène au cours de ces deux mois de confinement. On voit ainsi, si tant est que cela ait été nécessaire, à quel point la dimension spatiale de nos existences intimes et partagées est constitutive de nos possibles individuels et collectifs. Ville et architecture sont ici foncièrement liées. Même l’architecture d’un logement individuel est prise dans la dimension politique de l’organisation d’une société, d’un collectif urbain. Le chez-soi auquel on a accès est toujours déjà pris dans le type d’organisation urbaine qui est celui de la société en son ensemble. Tous nos discours pendant cette crise sont ainsi conditionnés par cette politisation de l’espace social et concret à partir duquel nous analysons les choses.

De ce point de vue, pour qui interroge la dimension politique de ces dimensions de l’existence, j’ai surtout été frappé par l’incroyable révélateur qu’a été le Covid en termes d’inégalités socio-spatiales. Ce n’est là rien d’original, on le savait déjà avant, mais cette crise a une nouvelle fois mis en lumière la formidable fracturation de nos sociétés. Comme si, face à un tel confinement à deux vitesses, non seulement certains ne vivaient pas dans le même monde que les autres, mais bien plus encore que certains étaient intégralement au service des autres. Tout cela s’est vu spatialement, architecturalement également. On a très peu entendu certaines parties de la population, là où les classes supérieures ont passé leur temps à décrire par le menu les détails les plus insignifiants de leur quotidien ou donner des recettes sur la manière de réinventer son rapport à soi, de retrouver l’essentiel…Des niveaux d’indécence formidables ont été atteints dans certains discours, un niveau de cécité parfois abject. Des écrivains qui nous disent que pour eux le confinement ne change rien parce que c’est là leur mode d’existence normal ; on applaudit chaque soir les soignants, puis on stigmatise « les gens » qui font la queue au drive d’un McDo ; on se souhaite une bonne deuxième vague en voyant les images d’un métro bondé à six heures du matin et on se précipite pour faire des apéros avec ses potes. La liste est longue. Au risque de paraître excessivement moraliste ou de céder à la démagogie, c’est absolument effarant. C’est cela qui m’a d’abord et avant tout frappé. Mais je ne vaux pas mieux que les autres, que ce soit bien clair et, ayant vécu le confinement dans de relativement bonnes conditions, je n’ai aucune prétention ici à parler à la place des autres.

Cette crise va-t-elle te pousser à interroger d’autres sujets à l’avenir ?

Je ne sais pas si c’est cette crise qui va m’y pousser mais, en tous les cas, elle va définitivement me convaincre d’aller dans la direction engagée dès avant elle. J’ai en effet envie de travailler sur les rapports entre l’architecture et la « nature » (j’utilise ce terme comme un pur raccourci).

Militer pour le droit à la ville, comme je le fais, cela n’est pas militer pour le fait que le genre de vie urbain serait le meilleur ou le seul possible. Au contraire. C’est la définition authentiquement critique d’un projet qui consiste à faire la ville selon d’autres valeurs que celles du pouvoir et de l’argent. C’est par exemple militer contre l’expansion urbaine, contre les discours de la ville-produit, plaider pour un ralentissement, pour le fait de réparer l’existant plutôt que de construire du neuf, etc.
Face à la catastrophe écologique certaine, on ne peut plus continuer à faire et vivre la ville de la même manière. D’autant plus que les métropoles ont une part énorme dans les problèmes que nous rencontrons et que le changement climatique va toucher les urbains de plein fouet. Pour toutes ces raisons, la ville a très mauvaise presse aujourd’hui. Rares sont ceux qui placent encore leurs espoirs dans un renouveau de la vie urbaine, tant elle semble source de tous les maux et vidée de tous ses possibles. D’où également toute une littérature qui nous permet de penser des alternatives à la vie urbaine, d’autres manières d’habiter le terre (cabanes, forêts, montagnes, etc.). Pour ma part, je voudrais simplement mettre en avant deux faits : 1) plus de la moitié de la population mondiale vit aujourd’hui dans des villes, notamment dans certaines mégalopoles de pays en développement. Nous ne pourrons pas simplement abandonner ces espaces pour aller vivre ailleurs et laisser ceux qui n’en auront pas les moyens dans l’enfer urbain. 2) contre une opposition entre la nature et la culture qui est pourtant partout dénoncée, j’insisterai sur un autre point : en tant que nous sommes précisément des êtres naturels (certes peu soucieux de leur environnement…), les villes sont nos territoires, des parties intégrantes de nos écosystèmes. Ce sont des milieux vivants et partagés avec des non-humains, mais également avec un monde de choses et d’objets, que nous habitons comme les vivants que nous sommes. Inutile par conséquent de fantasmer d’une forme d’exode hors des villes dans une hypothétique « nature » ou espace sauvage. La ville, c’est aussi de la « nature ». Ce qui ne veut pas dire, encore une fois, que ce serait là le seul mode de vie possible ou désirable. Il faut donc à mon sens chercher à réinventer aussi la vie écologiquement mutilée dans les villes (tout autant que réinvestir d’autres espaces). Trouver des manières écologiquement plus soutenables de faire la vie dans les villes et d’y vivre malgré ou en raison même de la catastrophe. C’est là sans doute un défi quasi-impossible à relever mais également un formidable appel à l’imagination.
C’est là un programme de recherche, encore général, mais auquel je vais consacrer mes travaux à venir.

J’ai bien entendu, à titre individuel, des craintes et des espoirs. Mais malheureusement aucune boule de cristal ! Désolé…Plus sérieusement, cette expérience doit nous inciter à la fois à la modestie et à décupler notre rage contre les inégalités.

L’actualité de Mickaël Labbé, c’est un livre fraîchement paru, Reprendre place, aux éditions Payot ainsi qu’un compte Instagram qui prolonge cette réflexion @reprendre_place 

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