Nourries d’ailleurs, avides d’ailleurs, les photos de Jeannette Gregori

Partager

Nane chavem nane bacht, ce proverbe rom signifie : « Pas de bonheur sans enfant ». Jeannette Gregori le cite volontiers quand elle retrace le travail photographique qu’elle mène depuis une douzaine d’années auprès des communautés roms, tsiganes, manouches. Pour la photographe strasbourgeoise, il exprime un élan vital fondateur, celui-là même qu’elle veut capter : vif, tendre, espiègle, rêveur ou frondeur. Indestructible. Elle ne capte aucun portrait, aucun moment par effraction. Tout naît d’une confiance partagée et jamais trahie…

Plus d’une centaine de ses photographies sont présentées au Lieu d’Europe dans le cadre du Festival Arsmondo Tsigane. La Licra Bas-Rhin s’est associée à cette exposition tant il est vrai que les communautés rencontrées par Jeannette Grégori sont celles qui subissent le plus de discriminations en Europe. Une réalité contre laquelle elle lutte, bien sûr, par l’authentique humanité de ses images.
« Le hasard a tout déclenché en 2008, l’actualité m’a rattrapée », résume Jeannette lorsqu’elle évoque les prémisses de son projet.
Le hasard a pris la forme d’une rencontre avec une communauté de manouches évangéliques croisée lors d’une promenade à Hoenheim. Ils lui ont donné leur accord pour qu’elle revienne avec son appareil, ce qu’elle n’a pas manqué de faire.
Deux ans plus tard, la France organisait les premières expulsions de Roms et cela a consolidé son engagement artistique pour la reconnaissance de leur dignité. Avec, omniprésente, la promesse faite à un pasteur évangélique de ne jamais dégrader leur image ni biaiser les informations sur leurs conditions de vie. « C’est en tenant cet engagement que j’ai pu me faire accepter sur les terrains d’Alsace, de Paris et du sud de la France pour construire mon travail », souligne la photographe. Trouver sa voie en évitant les écueils du « pittoresque » et de « la précarité » n’a toutefois pas été simple reconnaît-elle en évoquant « presque une paralysie » à l’idée de voir son projet se transformer en « un album de famille avec un supplément d’émotion ou de tension poignante ».

L’autre avec un grand A

Son travail sur les événements de la « Roma Pride » à Paris en 2012-2013 et sur la lutte pour la reconnaissance du génocide des Roms l’ont aidée à dépasser ces doutes. Tout comme ses voyages en Pologne au sein de l’atelier « Jaw Dikkh » (« Viens voir ! ») fondé par la plasticienne Malgorzata Mirga l’avait aidée à se sentir « légitime ». Elle y a travaillé avec des artistes roms, au contact de la très précaire communauté de Szaflary.
« J’ai beaucoup appris de ces expériences, je me suis énormément remise en question et j’ai réalisé combien comptait pour moi la présence de l’Autre avec un grand “A”. Plus encore que de la reconnaissance de mes pairs, j’avais besoin que tous ceux que je photographiais soient fiers de ce que je traduisais d’eux, de leurs traditions, de leurs valeurs, de leur solidarité et surtout de leur joie de vivre ».

© Alban Hefti

À Strasbourg en 2016, Jeannette est ensuite revenue vers les Manouches du Polygone, six mois avant que leurs maisons soient détruites dans le cadre d’un plan de relogement municipal. Sept ans après ces premiers clichés sur le terrain strasbourgeois, elle a retrouvé ces familles qui avaient été les premières à investir le quartier dans les années 1970. Subsistaient « des souvenirs précieusement conservés, des fragments de vie de l’Ancien Monde, le respect des anciens, l’indulgence des parents envers leurs enfants, le recueillement au pied de la Vierge dans une chapelle érigée dans un coin de nature… », mais – au-delà d’une forme de soulagement d’accéder à plus de confort, palpable surtout chez les plus jeunes – se confirmait un ressentiment face au bouleversement qui leur avait été imposé. Émergeaient aussi des angoisses de solitude…
« Leur niveau de vie s’était amélioré, constate Jeannette, mais ces familles aux traditions nomades avaient le sentiment d’avoir perdu le droit de vivre au grand air. Beaucoup auraient préféré un assainissement du quartier et la préservation de leur cadre de vie plutôt qu’un plan de relogement. »

Une « poétique de la présence »

L’exposition retrace ces « Chemins de vie » immortalisés depuis 2009, en Alsace, mais aussi à Besançon, en région Île-de- France, à Agde, en Pologne, en République tchèque ou aux Saintes-Maries-de-la- Mer, au plus près de la foi des Tsiganes. Certaines photographies ont été prises au Cirque Romanès. D’autres immortalisent des figures emblématiques telles que Manitas de Plata, Louise Pisla Helmstetter ou Raymond Gurême…

 

Beaucoup disent la tendresse familiale. Toutes sont en noir et blanc. Pourquoi ce choix ? « Il s’est imposé. Sans doute parce que j’ai toujours gardé en tête le travail des extraordinaires photographes américaines que sont Dorothea Lange et Mary Ellen Mark, par exemple. » Jeannette a en effet vécu aux États- Unis où elle a pris des cours de photographie avant de revenir aux Arts Déco de Strasbourg. Nourries d’ailleurs, avides d’ailleurs, ses photographies vibrent d’une « poétique de la présence » définie dans la préface d’un ouvrage sur son travail qui paraîtra à la fin de cette année. Ces mots sont ceux de l’écrivaine Annie Lulu. On ne saurait trouver mieux pour définir le travail de Jeannette Gregori.

Manifestions autour des Roms, Tsiganes et Manouches proposées par la Licra Bas- Rhin dans le cadre du Festival Arsmondo « Cultures tsiganes » de l’Opéra du Rhin Exposition
« Les Chemins de vie des Tsiganes », du 15 mars au 3 avril, au Lieu d’Europe, de mardi au dimanche de 10 h à 18 h