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La mère de Bartek nous a reçu dans un appartement Airbnb que son fils louait à la Krutenau aux parlementaires européens ainsi qu’aux journalistes des radios lors des sessions du Parlement. Bartek fut une des deux premières victimes tombées rue des Orfèvres le mardi soir de l’attentat. Il est décédé le dimanche suivant à l’hôpital de Hautepierre, entouré par sa famille et ses nombreux amis. Quelques semaines après la disparition de son fils, Dorota Orent a accepté courageusement de se raconter. Nous avons vécu avec elle un rare moment d’amour et de fraternité humaine…

Affronter l’énorme douleur d’une mère qui a perdu son fils. Le faire bien au-delà de sa seule conscience professionnelle : le faire parce que Bartosz Piotr Orent-Niedzielski, Bartek, était cet être lumineux dont tant peuvent témoigner à Strasbourg.
Inutile d’énumérer ici ses multiples engagements tant ils le furent durant ces dernières semaines, tout au plus dire que bon nombre d’entre eux, au hasard d’une simple rencontre ou d’un ami à qui l’on tend la main un soir « où, accoudé à ce bar devant la bière allemande, on regarde loin derrière la glace du comptoir… » (Léo Ferré – Richard), échapperont à jamais à une quelconque nomenclature tant ils ont été innombrables et resteront le seul secret de Bartek et des personnes concernées.
Bartek, la générosité faite homme : il faudrait sans doute écrire tout un livre avec les simples témoignages de celles et ceux qui ont croisé son chemin. Bartek, le Strasbourgeois, l’Européen, le Citoyen du monde…
Comme toutes les semaines de session parlementaire au Parlement européen, Bartek hébergeait son ami italien, le journaliste Antonio Megalizzi avec qui il présentait une émission de radio. Tous deux furent les premières victimes de Cherif Chekatt rue des Orfèvres. Ils sont tombés à quelques mètres l’un de l’autre alors qu’ils sortaient d’une boulangerie et se rendaient très probablement au bar Les savons d’Hélène qui, ce soir du mardi 11 décembre dernier, programmait trois musiciens. Antonio Megalizzi est décédé le vendredi suivant. Bartek ne lui a survécu qu’à peine quarante-huit heures…

Dorota nous accueille donc à peine un mois après la crémation du corps de son fils. D’emblée on est séduit par son franc-parler et ses vêtements vintage aux multiples couleurs qui trouent l’obscurité du bout de trottoir devant l’adresse où elle nous a donné rendez-vous. En ce tout début de février, il fait un froid de gueux. « Venez vite vous réchauffer » dit-elle…

Bartek, le Strasbourgeois, l’Européen, le Citoyen du monde…

Le coup de foudre pour Strasbourg

On la sent mue par une énergie considérable. Elle se tient bien droite, assise sur la petite banquette du salon de l’appartement, on devine la concentration qu’elle a mobilisée sans doute depuis de longues minutes pour pouvoir répondre à nos questions. Et parce que l’on sait déjà que le récit de la vie de Dorota Orent permet de mieux comprendre la personnalité de son fils disparu, on l’incite à se raconter : « J’ai 58 ans aujourd’hui et je suis arrivée en France en 1993. C’était le 4 juillet et il tombait des cordes. On avait voyagé depuis la Pologne en auto-stop avec une amie. On avait un plan : aller à Nantes car mon amie avait de la famille par là-bas. Je ne suis jamais allée à Nantes… » sourit-elle. « Parce que je suis tout de suite tombée amoureuse de Strasbourg. On a pris le bus 24 qui partait du Pont du Rhin, à cette époque. On en est descendues au Pont du Corbeau. Au bout de quelques minutes, j’ai dit à ma copine : « t’es sûre qu’on est en France, ils parlent bizarrement par ici. Pas tout à fait allemand. » « Mais si, Strasbourg est en France », m’a-t-elle répondu. On venait de découvrir l’alsacien… J’ai tout de suite été émerveillée par ce que je voyais autour de moi : j’avais l’impression que j’étais arrivée au pays des petits lutins et des fées. À l’époque, il y avait énormément de fleurs, partout. À un moment, en se baladant, on est tombées sur la rue Sainte-Madeleine et comme mon amie s’appelait Magdalena, on a rigolé et on s’est demandé si existait une rue Sainte-Dorota. On s’est longuement promenées. Rue après rue, j’admirais l’architecture de cette ville, toujours aussi émerveillée tellement j’aime l’ancien. J’ai tout fait pour rester ici, même m’éloigner un peu de Strasbourg, le temps d’avoir des papiers en règle. À cette époque, la Pologne ne faisait pas partie de l’Union européenne… Mes deux fils étaient restés en Pologne avec leur père. Bartek avait onze ans, Jakub cinq ans. Ils sont venus pour la première fois en avril 1994. On a logé tous les trois dans mon petit 13 m2 de la place d’Austerlitz. En marchant, on est passés devant le lycée des Pontonniers. « C’est quoi ce château, Maman ? » a demandé Bartek. « Ce n’est pas un château, c’est un lycée, Bartek… » « Je veux aller dans ce lycée-là, Maman !  » Je le lui ai promis. Six ans après, il y était… Il avait alors onze ans… En 1997, mes deux fils sont venus vivre avec moi en permanence à Strasbourg. J’étais enceinte de leur plus jeune frère. Notre histoire ici a commencé comme ça… »

« Maman, Bartek est à l’hôpital, il est blessé…»

On en vient doucement à cette triste date de décembre dernier où tant de vies ont basculé, pour les victimes bien sûr, mais aussi leurs familles, leurs proches et pour tant d’autres gens marqués dans leur corps ou leur âme par toute cette barbarie.
« Ce soir-là, je suis chez moi. Je vis dans un duplex et j’étais en haut, dans la salle de bains. Vers 19h15, je descends cet escalier et là, soudain, je tombe. Sans me faire mal, et sans savoir pourquoi au juste, mais je tombe dans cet escalier. J’apprendrai trois jours plus tard que l’heure de cette chute correspond au moment où Bartek tombe lui aussi sous la balle du terroriste… Ma sœur m’a ensuite envoyé un SMS : « Il y a un mec avec un flingue qui tire partout dans Strasbourg…  » J’ai allumé la télévision et j’ai bien sûr immédiatement envoyé un message à Bartek et Jakub. Jakub m’a répondu tout de suite mais pas Bartek. J’ai essayé de le joindre via Messenger, WhatsApp, par SMS et en laissant des messages sur son téléphone. Rien. Puis je me suis rappelée que c’était une semaine de session parlementaire et qu’il passait alors toujours une longue soirée avec ses amis. Tout de suite, ça m’a calmée. Vous savez, il faut que je vous dise que je suis énergéticienne et que je travaille notamment avec un pendule. J’ai tout de suite posé la question de savoir si c’était un attentat : le pendule a répondu que non. Est-ce que Bartek est sur place ? Oui. Là, pour moi, l’angoisse a monté d’un cran. Mais j’ai voulu l’ignorer. J’ai été tout de suite comme surexcitée. Plus tard, durant la nuit, j’ai téléphoné à l’hôpital car la télé disait qu’il y avait beaucoup de blessés qui y avaient été transportés. J’ai téléphoné plusieurs fois, jusqu’à quatre heures du matin. Je les suppliais de me dire simplement si mon fils était là. Mais à chaque fois la même réponse : « On ne peut rien vous dire, Madame… ». Finalement, je me suis endormie d’épuisement, vers cinq heures du matin. Et à neuf heures, je crois, un SMS de Jakub me réveille : « Maman, Bartek est à l’hôpital. Il est blessé…  »

« Tant que le cœur de mon fils bat… »

Ces vies qui tout à coup nous échappent, basculent si brutalement dans le malheur, le cœur qui se serre, l’angoisse qui vrille l’estomac et les jambes qui ne soutiennent soudain plus : Dorota raconte avec courage. « Une fois là-bas, avec ma sœur, on a longtemps attendu dans le couloir du service de réanimation. Une psychologue est venue nous demander si nous avions besoin d’aide. On ne savait encore rien, à l’accueil ils nous avaient simplement dit qu’il était dans ce service et que quelqu’un viendrait nous donner des nouvelles. Elle rajoute : « Parce que votre fils est dans la salle de réanimation… » Elle fait alors le geste d’indiquer sa tête… Là, j’ai été immédiatement tétanisée. Puis, en le voyant enfin, j’ai compris, déjà, que… (des sanglots étranglent les mots –ndlr)… vous savez, j’ai beaucoup d’intuition, je ressens beaucoup de choses… Quand j’ai vu Bartek, il était magnifique, comme apaisé ; il avait comme un gros bonnet de bandages sur la tête. Le médecin est venu : il m’a dit des choses horribles. Que la balle avait atteint son cerveau, endommagé toute sa partie gauche et n’était pas ressortie, qu’il ne pouvait rien faire… Il a ajouté qu’ils allaient encore faire des examens mais il a ajouté qu’il craignait que Bartek ne s’en sorte pas. Il m’a expliqué qu’il était en état de mort cérébrale, qu’en France, ça équivalait à la mort. Moi, je me suis révoltée tout de suite : non, ce n’est pas comme ça ! Non ! Je sais que la loi française est faite comme ça mais pour moi, ce n’est pas vrai. Si on est bien soigné, le cerveau peut se reconstruire, même s’il faut beaucoup de temps… Je lui dis que moi-même, j’ai connu des personnes qui sont sorties du coma huit ans après. Mais je ne pouvais pas le convaincre, ce médecin. Il m’a aussi précisé que Bartek était sous assistance respiratoire et m’a demandé sir je savais quand son père serait là. Je ne savais pas à ce moment-là car son père vit en Pologne… »
Dans les deux jours qui ont suivi, plus de deux cents personnes, toutes amies de Bartek sont alors venues au service de réanimation du CHU de Hautepierre au chevet de leur pote. À plusieurs reprises, les médecins ont évoqué le caractère désespéré du jeune strasbourgeois, à chaque fois Dorota a refusé qu’on interrompe l’assistance respiratoire. « Tant que le cœur de mon fils bat, je ne suis pas d’accord… » a-t-elle rétorqué. Une fois, on lui a fait comprendre que ça ne dépendait pas d’elle. « Tant que le cœur de mon fils bat, je ne suis pas d’accord… » s’est-elle obstinée…
D’autres épisodes, d’une pénibilité totale, sont venus encore plus accabler Dorota et son fils Jacub. Dès que la nouvelle concernant Bartek a été connue, ces innombrables amis ont naturellement témoigné de leur soutien via les réseaux sociaux. À plusieurs reprises, certains ont évoqué la mort de Bartek. Plus grave, une agence de presse l’a même annoncée avant de la démentir dans l’heure qui a suivi. À chaque fois, ce fut comme un coup de poignard pour ces personnes, déjà si accablées : « Mon fils Jacub a été terriblement choqué par ces annonces, puis ces démentis. Pendant plus de deux jours, il a été comme un zombie. Il y a même un journaliste qui s’est introduit à l’hôpital, en affirmant qu’il était un ami de Bartek… C’était horrible… » se souvient Dorota avec une douleur non encore apaisée près de deux mois plus tard…

Ces journées si douloureuses étaient si magnifiques aussi…

Elle raconte cependant, et avec tendresse, toute cette chaîne de vraie amitié qui s’est mise en place durant ces jours de douleur. « Même les gens de l’hôpital n’en revenaient pas… ils n’avaient jamais vu ça en réanimation. Il y avait tant d’amis. C’était magnifique ces journées. Si douloureuses mais si magnifiques… Il y avait tant d’amour là-bas, c’était très fort. Ils venaient masser Bartek, puis ils dansaient, ils chantaient, ils disaient des poèmes… On est resté jusqu’à une heure du matin avec lui. Les deux premières nuits, ils dormaient par terre, dans les couloirs. J’ai quitté Bartek pour la première fois le vendredi pour aller prendre une douche chez ma sœur car le père de Bartek était arrivé tôt le matin. Et immédiatement, la pression des médecins a repris : « On peut couper, maintenant… » Et moi, je répliquais que non. À un certain moment, j’ai même crié. Comme une folle… Dès le premier jour, Bartek bougeait les pieds dès qu’on lui posait une question : « Tu es avec nous ». Il bougeait son pied. Ce n’était pas une coïncidence : il nous parlait en bougeant son pied ! Puis les visiteurs ont dû patienter dans une salle thérapeutique où les gens, trois par trois, pouvaient ensuite le voir, après au moins deux ou trois heures d’attente… Moi, j’ai vécu alors comme dans une transe, je ne savais pas d’où venait la force qui était en moi. J’avais même la pêche, c’était incroyable ! Malgré les circonstances, il y avait tant d’amour qu’on se sentait tous apaisés, c’était incompréhensible… »
Le samedi soir, Dorota a quitté son fils et pour la première fois depuis quatre jours, elle est rentrée chez elle, trop épuisée. Dès son retour le dimanche matin, elle se blottit contre lui : « Je lui ai chanté des berceuses » dit-elle, des larmes plein les yeux. « J’ai mis ma tête sur son cœur et là, je n’ai pas entendu le même battement que les jours précédents. J’ai entendu que son cœur se déchirait, j’ai entendu que son cœur criait, comme s’il pleurait. J’ai compris que mon fils allait partir, qu’il ne pouvait plus résister plus longtemps. J’ai vécu ces moments-là toute seule avec lui. Puis le médecin est entré dans la chambre et m’a dit : « Madame, on ne peut pas continuer comme ça plus longtemps. Il faut couper… ». Et moi, pour la dernière fois, je lui ai dit : « Non. Il ne faut pas couper parce que je suis sûre que le cœur de mon fils ne va pas continuer à battre très longtemps. » Ça, je l’ai caché à ses amis qui continuaient à venir. Je suis restée jusqu’au bout de mes forces. Puis je suis descendue dans la salle en bas, où des amis patientaient. Vers 18 heures, on m’a dit que son cœur avait lâché. Dans cette salle, ils ont encore continué à chanter, puis ils se sont mis à parler de Bartek. Longtemps… Et ils ont fait circuler une feuille pour que chacun y inscrive ses coordonnées car tous ne se connaissaient pas avant de se rencontrer là… Mais moi, alors que j’étais seule avec le corps de mon fils près de moi, c’est bizarre, mais je pensais déjà à la maison de Bartek. Nous l’appellerons l’ambassade d’Amour… »

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