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Patricia Houg

Discours du 3 décembre 1912, Marcel Sembat

La question posée, je me demande si j’ai rencontré, à un moment de ma vie, une œuvre qui aurait bouleversé mon parcours. Je réfléchis, je fouille dans ma mémoire, focalisée sur les ouvrages, les peintres, les musiciens, les films qui m’ont marquée. Très vite un kaléidoscope multicolore, multimédia se bouscule dans ma tête, comme si chaque rencontre se voulait plus importante que l’autre.C’est trop difficile. Je sais que je n’aime pas regarder en arrière alors j’abandonne car en plus je ne veux pas choisir.
C’est sans compter sur mon esprit qui continue contre ma volonté à m ’envoyer des souvenirs. Spectatrice de ce manège, je finis par sourire et me laisse embarquer dans ma bibliothèque personnelle. Elle est si éclectique que je m’en étonne moi-même. Pourquoi ? La mémoire est extraordinaire car sans trop d’effort un nom s’impose, il est là en caractère gras, je sais, je l’ai. Pas le livre de ma vie, le texte de ma vie !

En 1990, je remets au propre le mémoire de mon mari qui porte sur l’artiste Georgette Agutte femme peintre, sculpteur et grande collectionneuse (1867-1922). L’artiste est assez confidentielle mais sa vie est romanesque. Mariée en première noce à Paul Flat après son divorce elle épouse Marcel Sembat, elle se suicide deux jours après la mort de ce dernier. Elle laisse ce mot pour toute explication « Voici douze heures qu’il est parti. Je suis en retard ».

C’est Marcel Sembat (1862-1922) qui changera ma vision des arts, de tous les arts. Le 03 décembre 1912 devant l’assemblée, Marcel Sembat défend la liberté des arts face aux critiques d’une violence inouïe envers les Cubistes présentés au Salon d’Automne. À la lecture de son discours, je me sens immédiatement de son coté, je suis avec lui, de son avis, même si à l’époque je n’avais pas idée de ce que serait ma vie, je sais qu’il avait raison.

« Ce que je défends, c’est le principe de la liberté des essais en art. »

« Mon cher ami, quand un tableau vous semble mauvais, vous avez un incontestable droit : c’est de ne pas le regarder, d’aller en voir d’autres ; mais on n’appelle pas les gendarmes ! »

C’est magnifique, incroyable, admirable. Je lui dois ma curiosité pour tous ceux qui font la création contemporaine.

Vanessa Tolub

Vingt quatre heures de la vie d’une femme,
Stefan Zweig

Stefan Zweig est un magicien. Grâce à son écriture puissante et précise, ciselée et pudique, il décrypte avec délicatesse dans son roman Vingt quatre heures de la vie d’une femme, les émotions et les sensations, les sentiments et les tourments ainsi que le courage, de deux femmes. Madame Henriette et Mrs C.
C’est à 17 ans, que je découvre cet auteur. Sous couvert de morale, je suis soumise aux diktats imposés par mon éducation, par les conventions sociales, et celles que je m’impose. Des certitudes inébranlables. La lecture de ce roman modifie incontestablement mes croyances.

Je rêve comme elles d’assumer mes envies et mes désirs.

Il me semble enfin que tout est possible. Les personnages me fascinent. Madame Henriette qui ose dire non à la société et vivre sa passion et Mrs C qui s’autorise, elle, l’extravagance pendant vingt quatre heures. Je rêve comme elles d’assumer mes envies et mes désirs. Je rêve aussi de dire non au conformisme et aux conventions. Je rêve encore d’être telle que je suis. Je rêve surtout de liberté.

Pourtant, je me marie à vingt et un ans. Première décision importante de ma courte vie. J’ai sans aucun doute l’impression d’être libre en faisant ce choix que je ne mesure pas. Étonnamment, en remontant l’allée qui mène au dais nuptial, l’idée d’être liée pour l’éternité m’effraie. La jeune femme que je suis alors est convaincue que si on est libre de se marier on est libre de se quitter. Ce mariage dure vingt ans. Je m’éteins. L’ennui du quotidien. C’est banal mais c’est ainsi. Le jour de mes quarante ans, en soufflant mes bougies, Madame Henriette ressurgit. Est-ce que je continue dans cette monotonie ou je prends la décision d’échapper « à ce vide torturant de l’âme » ? Je me précipite dans ma bibliothèque certaine d’y trouver ce que je cherche. Je relis le livre d’une traite. Plutôt que de succomber à un adultère bourgeois, je prends mon envol et décide de sortir de cette vie grillagée. J’assume ma singularité, je souhaite vivre une vie atypique, une vie qui me ressemble. À cet instant je me fiche de la médisance et de la véhémence de certains jugements et de jugements certains. Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Je l’ignore. L’essentiel est de donner un sens à la mienne. J’ai la volonté d’assumer ma liberté en étant libre.

« Il y a des jours où cette beauté s’exalte, où elle surgit avec passion, où elle fait crier avec énergie ses couleurs vives, fanatiquement étincelantes, où elle vous lance à la tête victorieusement la richesse bariolée de ces fleurs, où elle éclate et brûle de sensibilité. C’était un pareil jour d’enthousiasme qui alors avait succédé au chaos. »

Eric Genetet

Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé

Lire est toujours une urgence, mais avec Le soleil des Scorta (Goncourt 2004), cette urgence devient plus vive encore, plus ardente. L’envie de s’y brûler renforce la nécessité de poser les yeux sur les mots ; lire comme on respire, comme on marche, nos pas dans les pas de l’auteur, dans le rythme du temps. Lire puis écrire. Ce livre a accentué mon urgence d’écrire.

Jamais un livre ne m’aura transporté, à part l’Étranger de Camus, pour les mêmes raisons, pour les mots si simples qui éclatent les émotions.

On peut penser, en avançant dans ce chef-d’œuvre, qu’il est vain d’ajouter sa petite voix, mais je ne sais pas par quel miracle, ce roman me donne, des années après encore, de bonnes raisons d’écrire, peut-être pour essayer de m’approcher un peu de ce soleil. Jamais un texte ne m’aura transpercé à ce point-là. Point de non-retour. Point à la ligne.

Jamais un livre ne m’aura transporté, à part l’Étranger de Camus, pour les mêmes raisons, pour les mots si simples qui éclatent les émotions, pour les larmes dans l’ombre, pour les pas dans la nuit, pour les gouttes de sueur sur la peau. Je pense à cette rue, cette longue rue poussiéreuse et gorgée du soleil des Pouilles. « La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers ». L’incipit nous immerge dans cette chaleur que l’on ressent comme si on y était. On a soif mais on ne l’étanche pas, comme les arbres on ne bouge pas, peur de lâcher une seconde cet objet qui nous brûle les doigts et l’âme. L’histoire terrible de cette famille, le fil du temps, la fatalité, la folie, le désir, la nature des choses, ce livre, au-delà de cette façon de survivre que l’on nomme écrire, a fait naître une autre urgence de vivre.

 

Vanessa Hamann

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand

Le 28 décembre 1897, Cyrano de Bergerac voyait le jour sous la plume de Rostand. Un peu moins d’un siècle plus tard, je tombais sur, ou plutôt « dans » cette pièce…
Depuis, elle n’a cessé d’exercer sur moi une fascination exaltée. À l’adolescence, je me suis identifiée avec ardeur et complaisance à ce personnage fanfaron, d’apparence frivole et provocateur, cachant nonobstant une âme fragile et artiste derrière un secret qui lui vaudra de vivre déchiré entre haine de soi et amour de l’autre.Puis à mes innombrables relectures et aux visions du film et de la pièce sur toutes les scènes possibles, j’y ai trouvé tour à tour l’émotion, la force, le courage, la douceur, le lyrisme, et ses vers m’ont confirmé combien la Poésie est un baume qui guérit toutes les blessures, fussent – elles les plus enfouies, les plus purulentes et les plus injustes.Ses tirades adoucissent encore bien souvent mon esprit et il n’est pas un seul mois sans qu’un de ses alexandrins ne s’impose à moi : pour illustrer une situation, une image, ou me bercer de sa musique harmonieuse.Par son doux mensonge et son sacrifice, Cyrano nourrit qui plus est un fantasme romantique absolu, celui de l’Amour total qui ne souffre aucune défense, celui aussi d’un triomphe désespéré de l’Esprit sur la Beauté.

Dans un monde du Paraître au détriment de l’Être, je continue à m’émouvoir aux larmes à chaque fois que mon héros trépasse dans les bras de celle qui l’aimât sans le savoir. Œuvre fondatrice de mon amour des mots, œuvre complète dont le fond m’aura autant marquée de son sceau que la forme, elle est si ancrée en moi qu’elle a fini il y a peu par s’encrer dans ma peau.

Par son doux mensonge et son sacrifice, Cyrano nourrit qui plus est un fantasme romantique absolu…

Parce que Cyrano, c’est la preuve que l’Art fait subsister, qu’il nourrit et abreuve, qu’il panse toutes les offenses jusqu’à parvenir à remplacer l’amour dans le cœur d’un homme.
Foisonnant, drôle, violent, complexe, tragique, tendre, universel, ce n’est pas seulement le livre de ma vie. C’est le livre de toutes les émotions qui la composent.

Edgard Weber

Le potentiel érotique de ma femme, David Foenkinos

Je suis collectionneur, disons mollement rassembleur, de 2 chevaux miniatures, de couteaux de poche et de timbres, français seulement ! N’étant pas compulsive- ment collectionneur, je ne m’étais jamais inquiété des funestes dérives auxquelles pouvait amener la collectionnite. En lisant Le potentiel érotique de ma femme de David Foenkinos, dans les Alpes de la Slovénie, pour échapper aux vertiges d’une route impossible, je fis connaissance de Hector, un vrai collectionneur. Mais sa collection la plus originale restait, sans contredit, les jours où Brigitte lavait les vitres de la maison ! Avant de la rencontrer, Hector voulut mourir pour échapper à son irrépréhensible besoin. Le suicide raté lui fit inventer le mensonge d’être parti à l’étranger alors qu’il se faisait soigner à l’hôpital. Puis, dans une bibliothèque il rencontra Brigitte… et quand ils se mirent ensemble, voilà que Hector tomba « amoureux » des jours où il pouvait la contempler en train de laver les vitres ! Le piège s’était de nouveau refermé !

Mais Brigitte s’aperçut qu’Hector prenait le pied à la regarder, qu’il avait installé une caméra pour la filmer. Quand Hector visionna le film, il y découvrit un homme. Brigitte donc le trompait ! Et voilà Hector dans le plus profond des abattements. Le trompait-elle vraiment ? Je ne dirai pas plus. Hector n’était pas au terme de belles et inattendues surprises. Il faut lire ces pages avec autodérision et le goût d’une écriture à surprises. Régalez-vous. Ces phrases incisives trouvent souvent la bonne formule ! Amusez- vous ! Dans ces pages l’érotisme ne poisse jamais le désir.

J’ai donc traversé les Alpes avec plaisir en riant de moi-même, en m’interrogeant sur ce que, moi aussi, j’attendais des femmes ? Qu’elles me lavent mes vitres ? Piètre attente ? Qu’elles m’ouvrent au sens de la vie ? Peut-être ! Alors, certaines peurs sont presque indispensables… Un vrai bon roman digne des vacances. De la vie tout simplement.

Alors, certaines peurs sont presque indispensables… Un vrai bon roman digne des vacances. De la vie tout simplement.

 

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