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De grands gosses…

Dès les beaux jours revenus, on les croise en permanence sur les routes du week-end. Impossible de ne pas les remarquer : les chromes luisent au soleil, les moteurs pétaradent et les tenues vestimentaires sont à la hauteur. Au cœur d’une belle balade sur les routes des Vosges du nord en compagnie des membres du Harley Davidson Chapter Alsace…

Parce que les préjugés sont lents à se dissiper, le profane a un peu tendance à tout confondre. C’est ainsi que la simple vision d’une troupe de motards peut quasi automatiquement faire penser aux Hell’s Angels de mauvaise réputation. « Il y a même un club de « Bandits » à Strasbourg » nous apprend Michel, le directeur du Harley Davidson Chapter Alsace, dont les 400 membres recensés n’ont bien sûr rien à voir avec ce triste folklore des « anges de l’enfer ».

Ce cadre du milieu des assurances a pris le « virus Harley » après une longue fidélité aux motos BMW en mettant à profit sa collaboration avec un organisateur de voyages spécialisé dans les grands espaces, notamment américains, durant deux années de congés sabbatiques qu’il s’est accordé. La collaboration a tourné court (« le monde des assurances paye plus que l’organisation de  voyages » sourit-il), mais pas la passion naissante pour le monde Harley Davidson.

Entré au Chapter alsacien de Harley en 2008, Michel, 57 ans, préside désormais aux destinées de ce paisible club d’amis passionnés de la célèbre marque américaine qui, autour de leurs repas mensuels à la concession Harley de Fegersheim  (véritable plaque tournante relationnelle), organisent et vivent ensemble leurs traditionnelles sorties  et même les expéditions plus lointaines sur les highways du grand Ouest américain.

Michel et Martine

Un convoi parfaitement organisé

Le rendez-vous avait été pris pour le début d’après-midi d’un caniculaire dimanche de juillet dernier. Le prétexte : rejoindre l’ambiance western d’une grande ferme de la proche Moselle qui présente la particularité rare d’abriter un élevage de bisons ! L’Amérique mythique n’est jamais loin, dès qu’on parle Harley.

Et de fait, sur le parking d’un centre commercial de Lingolsheim, ce sont une quinzaine de motos rutilantes qui nous attendent sous le soleil. La plupart présentent un énorme carénage, très loin de la coupe des habituelles « sportives » qu’on croise abondamment sur les routes. Le fan de Harley aime le confort des massives routières.

Les présentations sont relax sous le peu d’ombre diffusé par les arbres maigrichons. Juste le temps de constater que, ce dimanche-là, la passion Harley se vit en couples. Souvent sur la même moto mais aussi, quelquefois, avec chacun la sienne ! Quand on aime, on ne compte pas…

Et le cortège s’engage sur le bitume surchauffé. Le temps de traverser les banlieues et faubourgs strasbourgeois, la procession se retrouve vite sur les routes bucoliques du Kochesberg.

Et là, quelques évidences qui sautent aux yeux. Le respect quasi absolu des réglementations de vitesse, d’abord. « C’est de la balade » nous racontera plus tard Michel. « Et nous savons que notre réputation se joue aussi sur le respect scrupuleux du code de la route. Le monde Harley est un monde de bisounours » rigole-t-il. « Sincèrement, on y boit plus de Perrier que de bière. Mais les images nous collent à la peau. Quand nous réservons des chambres d’hôtel sur nos longs parcours, on évite de s’annoncer en tant que motards tant les préjugés restent solides. Alors oui, sur la route, nous redoublons de prudence et nous sommes très organisés… »

Nous en aurons tout l’après-midi la parfaite illustration. Quelle que soit la longueur du cortège (quelquefois, plus d’une centaine de motos peuvent prendre la route ensemble…), une rigueur quasi militaire préside au déplacement de la troupe.

La route est ouverte par le road captain : ce pilote a soigneusement préparé et étudié l’itinéraire. Seul en tête, se fiant aux indications de l’écran de son GPS embarqué, il régule de fait la vitesse des autres motos, il décide des pauses ou des arrêts de ravitaillement, c’est lui qui imprime son rythme au voyage.

Il est suivi par des voltigeurs (ce jour-là, ils étaient deux pour une quinzaine d’équipages) dont le rôle est capital. On ne peut pas l’imaginer avant d’avoir vécu un tel déplacement, mais un convoi de motos a besoin d’être géré parfaitement pour ne pas se disloquer au gré des épisodes présentés par les spécificités de l’itinéraire. Outre les aspects de sécurité, le rôle principal des voltigeurs est justement de permettre au convoi de ne jamais se morceler.

Ainsi, à l’approche du moindre rond-point ou d’une intersection, le même ballet, parfaitement rodé, se met en place. Les deux voltigeurs dépassent le road captain . Le premier bloque la route du côté gauche de l’entrée dans le rond-point, le second en fait de même du coté droit.

Sans hésiter, le road captain  et l’ensemble des motards du convoi vont ainsi franchir l’obstacle sans se séparer. La dernière moto passée, les deux voltigeurs vont remonter l’ensemble de la file de motos et gentiment retrouver leur place derrière la moto leader, non sans signaler leur retour par un bref coup de sirène. Jusqu’à la prochaine intersection et ainsi de suite…

Tout l’après-midi, ce sera inlassablement le même manège. « Nous tenons beaucoup à cette parfaite organisation » nous racontera Michel lors de l’arrêt à la ferme des bisons. « D’abord, c’est, pour nous, l’assurance de progresser correctement. Si nous n’avions pas cette organisation, nous serions vite considérablement éparpillés un peu partout. Sur un déplacement de quelques dizaines de kilomètres, ce serait déjà très problématique. Alors, quand on s’engage sur un itinéraire de plusieurs centaines de kilomètres, cette discipline devient incontournable. Et puis, cette rigueur-là est aussi, il faut le dire, très appréciée par les gendarmes qui, bien sûr, la connaissent et la plébiscitent. C’est important pour nous d’entretenir les meilleurs relations avec eux, d’être considérés comme des pilotes responsables et sérieux »…

Autre point important qui contribue aussi à la parfaite discipline de l’ensemble : derrière le road captain  et les voltigeurs, chacun conserve la position qu’il aura prise au départ. Personne ne se double, tout juste quelquefois, quand les conditions le permettront, deux motos pourront-elles  brièvement rouler de front, le temps pour les deux pilotes d’échanger quelques mots indispensables…

Ils aiment se raconter

Six heures de suite sur la route (et deux bonnes heures ensuite, au retour, pour dîner sous la douce chaleur de l’été strasbourgeois), nous aurons donc vécu ce que les pilotes d’Harley adorent le plus : rouler en convoi et vivre à fond leur passion.

Quelquefois trentenaires ou quadragénéaires, majoritairement cinquantenaires et souvent sexagénaires, ils sont touchants avec leur souci du détail vestimentaire. Harley de la tête au pied : sous le casque quasiment toujours noir, un bandana aux couleurs de la marque. Le blouson de cuir (noir, lui aussi) et aussi le gilet quand il fait très chaud sont parsemés de logos et même de slogans américains : Let’s roll ! – Loud pipes save lives (les pots d’échappement bruyants sauvent des vies) – It-s not the destination, it’s the journey (ce qui compte n’est pas la destination, c’est le chemin)… La plupart du temps, quand les motos sont équipées d’imposants haut-parleurs, la stéréo ne diffuse pas de la musique de chambre mais du bon gros son métal qui fait vibrer. A tue-tête…

Sur la route, outre le traditionnel salut de la main au motard qui les croise, ils roulent le buste haut, bien conscients de la curiosité admirative qu’ils suscitent dans les villages traversés. Quelquefois, ils en rajoutent avec quelques notes stridentes de leur sirène (évidemment, ils choisissent très souvent les sons reconnaissables entre mille des cops américains des hihgway patrols) et, comme de grands gosses, le moindre tunnel ou passage souterrain générateur d’écho provoque un concert d’avertisseurs.

Ils adorent se raconter, eux et leurs périples dont ils ne se lassent pas, comme ils l’ont fait au restaurant Au bœuf noir au cœur de Brumath, leur QG quand ils se baladent dans le coin. Un autre  Michel, 44 ans, pâtissier talentueux du réputé Amande et Cannelle dans le quartier des Halles à Strasbourg : « La Harley est souvent inaccessible quand on débute en moto. Le budget démarre à 8 000 € mais au fur et à mesure qu’on se fait plaisir avec les équipements, ça peut dépasser 45 000 €. Alors on se dit que dès que cela sera possible, on s’en paiera une. Ce fut le cas pour moi il y a trois ans. J’ai tout de suite adhéré au Chapter Alsace pour pouvoir participer aux sorties et à la vie des fans d’Harley de Strasbourg. Mon épouse Caroline est aussi de la partie. J’apprécie ce groupe qui est très cosmopolite : chacun vient comme il est, il n’y a pas de différence quand on roule. Et puis, dans le quartier, je ne suis pas tout seul, il y a aussi Eric. Du coup, on se soude autour de la même passion… »

ERIC ET MARIE | Or Norme

Eric et Marie

Eric, donc. A 61 ans, ce jeune retraité de la Police nationale a déjà une longue expérience de la marque puisqu’il fut un de piliers des Bikers 67, le club qui précéda le Harley Davidson Alsace Chapter. Comme tous les autres, il lui a fallu attendre pour enfin s’acheter sa première Harley : « C’est arrivé il y a vingt ans. Je me suis payé une Electra. Mon rêve se réalisait tout comme mon premier voyage dans l’ouest américain en 2009, l’année même de ma retraite. Là-bas, j’en avais les larmes aux yeux quand j’ai roulé sur le sol américain lors des premiers miles. C’est grandiose ces espaces immenses, surdimensionnés même. En Europe, une ligne droite de 7 km c’est énorme. Là-bas, c’est 50 km, couramment !.. »

Une passion qui quelquefois peut coûter cher. L’an passé, de retour dans l’ouest américain, Eric et son épouse Marie ont lourdement chuté sur le bitume. La faute au motard les précédant qui, omnubilé par la perte soudaine de la trace de la Route 66 sur son GPS, a pilé trop sec ! « Après un passage aux urgences de l’hôpital du coin, j’ai terminé mon périple sur la 66 en voiture. J’aurais pu me faire rapatrier mais je tenais à terminer. La passion pour les USA a contribué à me motiver pour rester. Cependant, j’avoue que j’en ai bavé. Il m’a fallu six mois pour me remettre complètement des suites de cet accident mais dès que j’ai pu remonter sur la moto, je l’ai fait. Je suis un fou furieux de Harley, ce n’est pas ça qui va m’arrêter…

Que reste-t-il des six heures de route en compagnie des grands gosses du Harley Davidson Chapter Alsace ? La douce sensation du vent et de l’air enfin un peu frais dans les belles forêts des Vosges du nord, au cœur de la canicule de juillet ; les  avec ces authentiques passionnés ; dans le viseur de l’appareil photo, les éclats de soleil sur les peintures nickel chrome ; et puis aussi, au creux de l’oreille, ce son inimitable, ce « peutt-peutt-peutt » de légende, presque ronronnant à petite vitesse mais soudain rugissant et ahurissant dès que ça monte dans les tours…

« Loud pipes save lives… »

Photos : Médiapresse

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