« À l’IHU, nous travaillons pour inventer la chirurgie d’avenir. »

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Interview publiée en juin dans notre hors-série dédié à l’IHU

En marge d’un congrès de dermatologie interventionnelle, Albert-Claude Benhamou, président du conseil d’administration de l’IHU Strasbourg, et Christian Debry, son directeur général, s’installent côte à côte, complices et passionnés. Avec force, malice et audace, tous deux posent les mots qui affûtent leur vision de la chirurgie de demain en privilégiant deux axes de recherche : la chirurgie 4.0 et la biochirurgie régénérative. Avec conviction, ils fixent le tempo. Celui de l’innovation. Fervents adeptes de la recherche translationnelle, de la rapidité des innovations et en bons praticiens, ils évaluent les bénéfices des technologies innovantes au profit du geste maîtrisé. Ils abordent le devenir de la chirurgie avec adresse et prudence et partagent une certitude : Strasbourg est aujourd’hui l’un des endroits exceptionnels où la chirurgie se réinvente au quotidien.

Vous sortez d’un congrès sur l’IA et la dermatologie. En quoi cela vous concerne-t-il ?

Albert-Claude Benhamou : Tout nous concerne. C’est précisément l’erreur du cloisonnement que l’on s’efforce de corriger à l’IHU. La dermatologie interventionnelle aujourd’hui, c’est aussi de l’imagerie, de l’IA, des algorithmes – c’est-à-dire le même fondement technologique que nous utilisons au bloc opératoire, par exemple pour guider un acte opératoire robotisé. La question n’est pas de savoir si l’intelligence artificielle va transformer la chirurgie. La vraie question est de s’assurer qui en prend le contrôle et qui en valide l’usage pour un véritable progrès thérapeuthique pour le patient.

Christian Debry : À l’IHU, nous considérons que c’est aux cliniciens de faire le lien entre chercheurs et industriels. C’est d’ailleurs le modèle fondateur de notre institut : réunir sur un même plateau des médecins, des ingénieurs, des mathématiciens, des biologistes et des industriels, pour que l’innovation ne reste pas cantonnée au labo.

L’IHU de Strasbourg existe depuis 15 ans. En quoi a-t-il évolué ?

A-C.B. : Ce qui a changé, c’est l’ampleur des disciplines concernées. En 2011, l’institut était centré sur la chirurgie digestive. Aujourd’hui, nous couvrons les treize grandes disciplines chirurgicales et interventionnelles : ORL, gynécologie, urologie, neurochirurgie, chirurgie thoracique, oncologique… Le principe de la recherche translationnel est notre paradigme : partir d’un problème clinique réel, imaginer une solution technologique innovante, la valider en théorie et en pratique expérimentale, puis la transférer en recherche clinique, la valider, l’évaluer et l’instituer. Cette boucle est notre ADN. Les IHU établissent des protocoles de recherche complets dans des domaines disciplinaires thématiques verticaux. Ce qui les distinguent des CHU dont les domaines de recherche sont transversaux.
C.D. : Ce qui a également changé ces quinze dernières années, c’est la maturité de notre écosystème. Que d’avancées – 18 start-ups accompagnées, 78 familles de brevets déposées, des partenariats européens et internationaux actifs… Strasbourg est devenue une référence mondiale. On ne le dit pas assez. Les gens viennent d’Inde, d’Argentine, d’Italie, d’Australie pour travailler à l’IHU de Strasbourg. Pas par hasard. Parce qu’il n’existe pas beaucoup d’endroits au monde où l’on peut, au même endroit, concevoir un instrument, le tester in vivo, le valider cliniquement et l’industrialiser.

Professeur Albert-Claude Benhamou, chirurgien vasculaire, ancien président de l’Académie nationale de chirurgie et président du conseil d’administration de l’IHU Strasbourg. ©Line Brusegan

Parlons IA. On entend tout et son contraire. Qu’est-ce que l’IA change concrètement pour la chirurgie ?

A-C.B. : Les fantasmes sont tenaces, mais très inspirants. Sortons toutefois de la science-fiction. L’IA n’opère pas. Elle ne décide pas. Elle n’a pas vocation à remplacer le chirurgien – du moins à l’échelle de plusieurs générations de praticiens. Ce que l’IA fait, en revanche, est extraordinaire : elle permet en temps réel au bloc opératoire d’exploiter par des algorithmes les données issues des meilleures équipes du monde, pour mieux guider des actes opératoires en référence aux pratiques les plus avancées. L’IA permet d’exploiter les données de l’imagerie en la rendant plus simple, moins onéreuse, plus performante. Les reconstructions en 3D permises aujourd’hui par les ultrasons sont aussi performantes que celles obtenues par des IRM ou des scannners de dernière génération. Des blocs opératoires économes en énergie, protecteurs de l’environnement (on parle de blocs verts), utilisant des techniques frugales deviennent possibles à moindre coût pour des performances chirurgicales mini-invasives, sécurisées, plus accessibles à tous les âges, avec des réductions de séjours hospitaliers grâce au développement des actes ambulatoires. Elle permet aussi, et c’est fondamental, d’accélérer la formation des jeunes chirurgiens. Un interne apprend aujourd’hui en quelques mois ce qui demandait auparavant des années.
C.D. : Pour ma part, je milite pour l’IA, pour une frugalité efficiente. Une échographie enrichie par l’IA peut, pour certaines indications – les organes mous, le foie – approcher les performances d’un scanner ou d’une IRM. En cela, nous avons une responsabilité. Ce n’est pas anecdotique : c’est une révolution d’accessibilité. Et si l’IA nous permettait de démocratiser la chirurgie de précision ? Cela n’est plus de la science-fiction. À l’IHU de Strasbourg, nous y travaillons.
A-C.B. : Ce qu’on oublie souvent : l’IA en bloc opératoire est soumise à des cadres réglementaires extrêmement stricts – FDA, marquage CE, AI Act européen… On parle d’algorithmes spécialisés, entraînés sur des données médicales annotées par des experts, validées cliniquement sur des centaines de cas. La rigueur est totale. Le temps long est nécessaire. L’IA n’en est qu’à ses débuts en chirurgie. Il faut garder la tête froide en étant proactifs et sans cesse ouverts à l’innovation.

« La chirurgie de demain, c’est un chirurgien augmenté, pas remplacé. Les machines d’imagerie ou de robotique dopées à l’IA lui donnent une puissance manuelle, intellectuelle et humaine inégalée. »

Qu’en est-il de l’éthique de la recherche ?

C.D. : L’éthique n’est pas une contrainte. C’est une culture. Pour chaque projet, une question simple : quel sera le bénéfice réel pour le patient ? Si la réponse n’est pas une évidence, l’innovation n’a pas d’avenir. Nos équipes travaillent exclusivement à l’appui de protocoles structurés, avec des comités de protection des personnes, une validation, une traçabilité totale…
A-C.B. : Les chirurgiens sont conservateurs et innovants en même temps par nature – cette dualité est une qualité précieuse. La prudence, mais aussi l’audace sont notre marque de fabrique. Notre rôle à l’IHU, c’est précisément d’être un pont entre l’audace des ingénieurs et la rigueur des cliniciens

Pourquoi Strasbourg ? Quelles singularités pour la recherche chirurgicale ?

C.D. : Strasbourg, c’est avant tout un écosystème unique. L’université, parmi les premières françaises en ingénierie et biologie moléculaire. L’IRCAD, référence internationale pour la formation de chirurgiens du monde entier. Les Hôpitaux Universitaires de Strasbourg (HUS), est l’un des plus grands de France avec 14 000 employés et des équipements remarquables. NEXTMED, qui fédère plus de 400 acteurs de la santé numérique, est au coeur de tout cela : l’IHU joue un rôle de fer de lance, l’IRCAD forme et déploie les technologies déjà sur le marché, les HUS identifient les besoins cliniques, nous éprouvons les procédés opératoires les plus efficients…

Professeur Christian Debry, chirurgien ORL et cervico-facial, membre de l’Académie nationale de chirurgie et directeur général de l’IHU Strasbourg. ©Line Brusegan

« La chirurgie régénérative est aussi au coeur des enjeux. Utiliser le propre sang, la graisse, les cellules souches mésanchymateuses autologues du patient pour réparer, régénérer les tissus, éviter le rejet. »

Quelle est votre vision de la chirurgie dans 10 ans ?

C.D. : La chirurgie de demain, c’est un continuum. Imaginez un patient qui arrive avec un nodule pulmonaire suspect. Aujourd’hui, le parcours diagnostic-traitement prend parfois plusieurs mois, pour de multiples facteurs. À l’IHU de Strasbourg, nous venons d’expérimenter un parcours en une journée : scanner le matin, reconstruction virtuelle, biopsie robotisée, analyse pathologique quasi instantanée, décision en réunion pluridisciplinaire l’après-midi, chirurgie robotique dans la foulée, sortie deux jours plus tard. Ce n’est pas un rêve, c’est désormais une réalité ! Dans 10 ans, la chirurgie devra être celle-ci. C’est mon intime conviction.
A-C.B. : La chirurgie régénérative est aussi au coeur des enjeux. Utiliser le propre sang, la graisse, les cellules souches mésanchymateuses autologues du patient pour réparer, régénérer les tissus, éviter le rejet. Transformer des semaines de cicatrisation en quelques jours. Et, en parallèle, normaliser les données chirurgicales à une échelle qui n’a jamais existé, grâce à l’IA. Les comptes rendus opératoires structurés, les registres coordonnés, les algorithmes entraînés sur des milliers d’actes documentés, c’est cela, la chirurgie de demain. Prédire, individualiser, évaluer, rationaliser.

Pourquoi choisir l’IHU de Strasbourg ?

A-C.B. : On y vient avec une idée de recherche, on le quitte avec une solution réelle pour les patients. C’est à cela que l’IHU consacre toute son énergie, son temps et sa passion depuis 2011. Je crois profondément que Strasbourg a encore beaucoup de premières mondiales chirurgicales devant elle.
C.D. : Ce que j’espère, c’est que les jeunes médecins, les ingénieurs, les chercheurs comprennenent enfin que l’IHU est un lieu d’émancipation, de formation, de transmission, mais surtout d’exposition mondiale, académique et industrielle. On y vient pour deux mois et on y reste cinq ans. Ici, la recherche et le soin évoluent au même endroit. Finalement, il existe peu d’endroits au monde où l’on peut, en une seule journée, passer d’une hypothèse de recherche à une intervention qui sauve une vie.

« Je crois profondément que Strasbourg a encore beaucoup de premières mondiales chirurgicales devant elle. »

©Line Brusegan

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