Le jour où… la franc-maçonnerie s’est installée à Strasbourg

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Dossier paru dans Or Norme N°61

Il aura fallu attendre quasiment vingt ans avant que la franc-maçonnerie apparue sur le sol français en 1725, n’essaime à l’ombre de la cathédrale de Strasbourg. Mais une fois la première loge créée (en 1743), le rythme de croissance de cette société alors nouvelle sera exponentiel. Pour culminer avant la Révolution et sous le Premier Empire.

La logique aurait voulu que les maçons spéculatifs, supposément héritiers spirituels des bâtisseurs de cathédrales, s’épanouissent rapidement à l’ombre de celle de Strasbourg. Là où siégeaient, depuis le XVᵉ siècle au moins, les maîtres d’œuvre et les maçons qui se regroupaient dans de petits baraquements que l’on appelait « Hütte », loges en français. Seulement, il faut se méfier des raccourcis qui ont tendance à modifier la course du temps : la filiation revendiquée est plus une fable destinée à ancrer le mouvement dans un passé fantasmé et forcément glorieux qu’une réalité historique.

Symboles maçonniques

Strasbourg n’était donc pas plus prédestinée qu’une autre ville de même importance à accueillir cette franc-maçonnerie arrivée à Paris depuis Londres au tout début des années 1720 dans le bagage d’officiers anglais. La première ligne de train en France n’avait pas encore vu le jour et de loin pas (il faudra encore attendre un siècle) et parcourir les quelque 500 km qui séparent Strasbourg de la capitale prenait un peu de temps.
Il faudra donc attendre 1743 avant que la première loge ne soit créée en Alsace. Il y en eut sans doute quelques-unes, confidentielles, avant notamment une loge suédoise en 1740, mais leur souvenir s’est évanoui et L’épée d’Or est la première dont l’existence soit réellement attestée. D’autres suivront rapidement. Beaucoup d’autres. Rien d’étonnant à ça, en ces temps de fin d’absolutisme royal le terreau est fertile : Strasbourg est alors une ville qui bouillonne intellectuellement, économiquement et politiquement. Une bourgeoisie s’y est développée et elle fraye avec une aristocratie, un clergé puissant, des industriels, des banquiers et des cercles militaires de différentes nationalités qui se croisent, discutent, font des affaires. Et se retrouvent donc dans ces cercles privilégiés. En toute discrétion.
La situation géographique et politique de la capitale alsacienne qui est un carrefour en fait rapidement un centre maçonnique à part et de premier plan. Les échanges avec les voisins allemands sont naturels et certaines loges, comme celle de Saint-Jean-d’Hérédon de Sainte-Geneviève qui a allumé ses feux en 1757, travaillent d’ailleurs dans les deux langues. Mais il n’y a pas que les Allemands. On l’a dit, Strasbourg est une ville cosmopolite, on y trouve donc des Suédois, des Russes, des Danois, des Polonais qui sont commerçants, aristocrates ou militaires. Leur parole porte.

Initiation au 3e grade de la franc-maçonnerie vers le début du XIXe siècle

Dans le numéro que Les Saisons d’Alsace ont consacré au sujet il y a quelques années, l’historien Jean-François Kovar évoque ainsi la loge La Candeur, créée en en 1763 et dont les réunions se tiennent rue des Serruriers, qui illustre assez bien de quoi on parle. « La Candeur accueille Frédérick de Turckheim », explique-t-il, mais aussi « le prince Maximilien de Deux-Ponts, futur roi de Bavière, le prince Chrétien de Hesse-Darmstadt, le comte Armand de Custines et François de Metternich. Elle compte aussi parmi ses éminents membres le pasteur Jean-Laurent Blessig, professeur à la Faculté de théologie protestante, et Jean Schweighauser philologue et helléniste réputé, qui enseigne au Gymnase »*. Philippe de Dietrich, premier maire de Strasbourg en sera aussi. Le tableau de présence, c’est le bottin mondain !
C’est le premier bel âge de la maçonnerie, en Alsace et ailleurs en France. On estime ainsi qu’avant la Révolution, le pays comptait entre 30 et 40 000 francs-maçons, ce qui, dans une nation de 30 millions d’âmes et compte tenu du fait qu’elle était alors réservée à une élite, est absolument considérable. Les Lumières y sont évidemment pour beaucoup, l’implantation de la religion protestante, pour ce qui concerne Strasbourg et l’Alsace, aussi.
La Révolution viendra briser cet élan. Mal ou pas du tout organisée, la francmaçonnerie se délite au moment du grand choc. Les frères se dispersent et certains, comme Philippe de Dietrich, décapité en 1793, ne survivront pas à la Terreur.
Il faut attendre la fin du Consulat et surtout le Premier Empire pour la voir renaître de ses cendres. La maçonnerie qui s’apprête à mener de grands combats sociétaux comme l’abolition de l’esclavage, la fin du travail des enfants, de la bastonnade au bagne, pour l’école gratuite et la laïcité et on en passe prospère alors comme jamais. Sous le regard disons très présent de Napoléon qui a bien compris quels bénéfices il pouvait tirer de cette institution à partir du moment où il la contrôlait. D’où le placement dans les loges de quelques-uns de ses fidèles comme le commissaire de police Charles Popp, le « Fouché alsacien », propulsé « député maître des loges réunies et rectifiées de l’arrondissement de Strasbourg ». Si la maitrise de la parole est un art maçonnique, elle devait virer au numéro d’équilibriste. On imagine la pression quand il s’agissait de prendre la parole et que Popp ou l’un de ses sbires était sur les colonnes, observant, notant mentalement tout.

Une séance du Congrès maçonnique de Strasbourg en 1846

Il n’empêche, la période aura été bénie avec de nouvelles nombreuses créations, comme celle de la loge des Frères réunis, qui fête en 2026 ses 215 années d’existence. Et le destin de cette loge-là qui a franchi les siècles symbolise plus qu’aucun autre la profondeur des racines de cette francmaçonnerie qui aura résisté à tout, à l’annexion par l’Allemagne en 1871 qui poussera les loges françaises à se mettre en sommeil et les maçons français à s’exiler, à deux guerres mondiales et même à la persécution nazie qui voulait l’éradiquer.

*Saisons d’Alsace 83, Dans le secret des francs-maçons, février 2020.

 

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