Catherine Trautmann| L’interview

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Interview publié dans Or Norme N°61

Trente-sept ans après son premier mandat de maire et 25 ans après avoir quitté la fonction, Catherine Trautmann a été réélue le 22 mars dernier. Ne cherchez pas, personne d’autre n’a réalisé un tel parcours municipal dans le pays. Rencontre avec la nouvelle maire de Strasbourg, qui connait sa maison sur le bout des doigts.

Jean-Luc Fournier : En juin 2019 (Or Norme n°33) nous vous avions demandé de revenir sur votre victoire en 1989 acquise à l’issue d’une quadrangulaire et vous nous aviez dit que le lendemain de votre élection vos premiers mots à vos colistiers avaient été : « Nous allons avoir à faire face à un procès en légitimité. Donc, notre légitimité, nous allons pouvoir la mesurer au soir du premier tour de l’élection suivante ». Trente-sept ans plus tard, qu’avez-vous dit à vos colistiers au matin du lundi 23 mars dernier ?

« Je me souviens bien sûr très clairement de mes paroles de l’époque… Je ne les ai pas prononcées de nouveau mot pour mot, mais la substance de mon propos a été la même. J’ai insisté sur la crédibilité à conquérir par la preuve et l’action. J’ai répété que le succès en matière de redressement et de réparation permettra de faire la différence dans un mandat qui va être difficile parce que, tout le monde le réalise bien, nous vivons aujourd’hui dans une tension permanente, une tension nationale, mais aussi une tension européenne et une véritable tension locale. Mais j’ai aussi insisté sur l’enthousiasme manifeste avec lequel ils découvrent les réalités de la gestion d’une ville comme Strasbourg, avec notamment la puissance d’une administration qui les accueille et avec laquelle ils ont vraiment envie d’oeuvrer et de travailler… À l’époque, je n’avais pas du tout prévu d’être élue, on n’avait qu’une toute petite fenêtre de tir, je l’avais bien expliqué à mes colistiers. Et finalement, c’était passé…Cette fois-ci, on n’était sûr de rien au fond, mais on avait quand même établi une stratégie un an auparavant. Moi-même, il y a un an, je n’étais pas sûre de devoir y aller et, en tous cas, sûrement pas dans le cadre d’une stratégie perdante. Ça ne pouvait marcher que si notre stratégie devenait gagnante et, pour qu’elle le soit, il fallait construire une solide relation avec les habitants pour qu’ils puissent s’approprier la campagne dans un premier temps et s’approprier la victoire finale…

J-L.F. : Au lendemain de cette victoire et dans les semaines qui ont suivi, avez-vous pu conserver cette relation avec les Strasbourgeois ?

Oui, malgré la charge de travail immédiate qui est désormais la mienne. Aujourd’hui, ce qui est amusant quand je me balade en ville, ce sont ces gens qui viennent me voir en me disant : « Ah ! Je n’ai pas voté pour vous, mais je suis content que vous soyez élue ! » En 1989, on me disait : « J’ai voté pour vous parce que j’étais sûr que vous ne seriez pas élue ».

J-L.F. : Et pour en finir sur les pensées très personnelles, avec tout ce que vous avez vécu lors de votre longue carrière, n’y a-t-il pas eu un moment de léger vertige lors du sprint final de l’élection de mars dernier, au moment de l’imminence de la victoire par exemple ?

Vertige n’est peut-être pas le mot. Car j’ai toujours bien eu conscience que, six mois plus tôt, j’avais réussi une arrivée par surprise. Il me fallait donc réussir un retour inattendu… Il y a eu bien sûr ces dix-neuf minutes où l’on s’est demandé si on avait bel et bien gagné (TF1 a d’abord annoncé la victoire de Jeanne Barseghian avant de corriger son erreur – ndlr). Ce moment a été compliqué, mais pour moi, beaucoup moins que pour d’autres, car j’avais ma propre perception de la situation. Je me souviens des gouttes qui perlaient sur le front de tous les jeunes, les yeux rivés sur les écrans de leurs mobiles. Je leur ai tout de suite dit : « Bon, on ne panique pas, on reste zen et on continue à faire rentrer les résultats des bureaux de vote… » Une fois la victoire acquise, j’ai pu leur dire à tous à quel point j’avais aimé notre itinéraire commun, cette campagne qui avait été éprouvante pour tout le monde, voire même dure par certains côtés. Mais elle avait été belle, aussi, car on a voulu la mener dignement, sans se perdre dans des polémiques méchantes et inutiles. On a donc mené cette campagne sur mon propre terrain politique, sur mes propres valeurs et c’était pour moi très important de développer nos propositions bien au-delà de mon appartenance politique : on m’a assez reproché ma fidélité, mais enfin, c’est aussi ce qui fait que je suis fidèle à Strasbourg. Cette fidélité est une assurance et, en ce qui me concerne très personnellement, l’assurance que les gens me diront toujours ce qui leur convient, mais aussi ce qui ne leur convient pas…

©Alban Hefti

« LE CHANGEMENT EST EN COURS, ON PREND DES DÉCISIONS, ON AVANCE… »

J-L.F. : Durant la campagne et depuis le jour de votre élection, qu’est-ce que les gens ont exprimé le plus fort

? Beaucoup me disent aujourd’hui « on savait pourquoi on souhaitait que vous reveniez : c’est parce que c’est particulièrement difficile ». Je leur réponds : « Bingo ! » Pour les difficultés, j’ai ma dose de surprises, ce sont tous ces problèmes que je découvre jour après jour… Les gens expriment aussi un très grand sentiment collectif de contrainte et de contrariété : je voyais bien qu’il y avait un ressort de rejet, mais en fait, c’est encore plus fort que ça… Tout ce que les gens expriment au plus profond, c’est ce qu’ils ont vécu comme un empilement de contraintes : contraintes dans la vie quotidienne, contraintes dans leurs choix, contraintes dans leur vie. Tout se passait comme s’ils n’étaient pas considérés, oui c’est ça, le manque de considération, le manque de prise en compte de ce qui pouvait permettre de traiter collectivement les problèmes. On peut certes avoir des attentes différentes ou divergentes, mais, à un moment donné, il y a un itinéraire collectif à proposer et cet aspect des choses a été perdu de vue pendant toutes ces dernières années : il fallait se conformer à un dogme et se conformer à un dogme, ce n’est pas la liberté à laquelle les gens aspirent à avoir dans leur vie quotidienne, dans leurs choix. C’est là que la ville s’est retrouvée fractionnée, fractionnée entre quartiers, confessions, groupes politiques et j’en passe.
Mais ce que je n’avais pas mesuré, parce que les gens n’en parlent qu’a posteriori, c’est à quel point cette politique dogmatique avait impacté la vie personnelle des Strasbourgeois en matière de contrainte psychologique. Aujourd’hui, les gens que je rencontre parlent beaucoup de soulagement, c’est le sentiment qui domine. Et ils sont heureux de me rencontrer, ils le disent et souvent, ils soulignent n’avoir jamais rencontré dans la rue la maire précédente…

J-L.F. : Ce qui du coup vous confère, à vous-même et aux élus du groupe majoritaire, des responsabilités supplémentaires…

Oui, c’est évident, bien sûr qu’il va falloir tenir la longueur, bien sûr qu’il va falloir beaucoup écouter et tenir compte d’un maximum de choses dans notre démarche. Le dogme dont je parlais a commencé par se fabriquer avec ce sentiment de rareté des rencontres avec les élus et puis, quand un élu était néanmoins au contact avec les habitants, on va dire que c’était souvent le sentiment de « Cause toujours, tu m’intéresses… » Ça vaut aussi pour l’administration de la Ville, on y note, selon les services, les mêmes réactions que chez les habitants : enfin on voit notre élu. On peut discuter… Alors oui pour l’instant, juste après notre installation, il n’y a pas beaucoup de choses nouvelles qui apparaissent, mais malgré cela, malgré les délais, le changement est en cours, on prend des décisions, on avance…

Patrick Adler : Ce qui ressort de vos propos, c’est effectivement ce besoin de proximité, c’est flagrant, mais il y a aussi cette nécessité de réconciliation, de ne plus vivre dans une ville clivée et cette nécessité de refaire société. Pour cela, et sans la bénédiction des partis, vous avez proposé une solution avec la présence, à vos côtés, de Pierre Jakubowicz, qu’on peut situer au centre-droit. On est à moins d’un an de l’élection présidentielle, ce qui se passe désormais à Strasbourg est-il pour vous comme une volonté de donner un exemple de ce que pourrait être une forme de réconciliation nationale dont le pays aurait bien besoin ?

Je ne prétends pas du tout à l’exemple, mais oui, c’est une expérience. Et je sais qu’elle est prise en compte. Si ce n’était pas le cas, je ne verrais pas autant de ministres défiler à Strasbourg (rires)… C’est l’aboutissement d’une séquence où il valait mieux réussir après avoir tant dérangé comme nous l’avons fait. Ce n’est pas simplement un coup politique, mais cela représente une vraie volonté d’organiser et de structurer. Avec Pierre Jakubowicz, il s’agit d’un partage de responsabilités réelles et on retrouve ça au niveau de l’Eurométropole de Strasbourg avec Catherine Graef-Eckert et Thibaud Philipps. Ce partage de responsabilités est la base de notre pacte de gouvernance, issu de la proclamation de nos accords communs. Parmi eux, il y a la volonté de relancer la Conférence des maires, cette même Conférence des maires à laquelle la maire précédente n’avait assisté que quatre fois durant son mandat et encore, en utilisant le plus clair de son temps à signer des parapheurs, sans entretenir le moindre dialogue avec ses collègues des communes de l’Eurométropole. Au contraire, je vais faire de cette assemblée un carrefour stratégique parce que c’est là que s’exerce la collégialité de l’intercommunalité de notre métropole.

©Alban Hefti

J-L.F. : Cette volonté de faire vivre une sorte de laboratoire des valeurs de base de la démocratie, appelons-le comme ça, n’y-a-t-il pas un risque de buter sur la réalité du terrain ? Et notamment celle des moyens financiers ?

On doit là encore faire face aux responsabilités concrètes de ceux qui nous ont précédés. Parce que, oui, les Strasbourgeois attendent du concret et ils veulent avoir des choix à faire. Ce qui m’a frappée durant cette campagne puisque j’avais cette longévité politique pour comprendre ce qui se passait, ce sont aussi ces propos que j’ai pu entendre même dans mon propre camp venant de personnes qui désespéraient des clivages, de la restriction progressive et de la perte de parole publique, de ce que j’appelle l’affirmation publique positive.
À mon niveau, je l’ai vécu en faisant mon job d’opposante, mais aussi en tentant de faire passer des messages, par exemple sur le dossier du tram nord pour dire : « attention, là vous êtes en train de vous fourvoyer, écoutez donc un peu ce que les gens vous disent, quoi ! »
Cette ignorance et ce refus d’écouter, on en paye maintenant collectivement le prix : d’un côté, il nous faut aller vite, tant le besoin se fait pressant ; de l’autre nous allons être pénalisés en ce qui concerne l’accès au financement de l’État, que nous n’obtiendrons pas avant un bon moment ! Idem du côté de l’Europe. Nos prédécesseurs ont fait en sorte que ce mandat soit un mandat de quasi-immobilité. Je l’avais décelé assez tôt durant la campagne, car je savais que nous allions buter sur une réalité extrêmement difficile et que cette situation, pour une jeune équipe, est très compliquée lorsqu’il d’agit de trouver des parades et des solutions. On ne peut pas se permettre d’être immobile et d’avoir un mandat uniquement consacré au redressement. Alors, ce n’est que par le partage des responsabilités que nous parviendrons à construire nos projets malgré tout, construire dans la même démarche de dialogue, les adjoints de quartier portant la parole des habitants à Strasbourg et les maires des communes portant celle de leurs habitants au sein de l’Eurométropole.
Durant la campagne, j’avais prévenu mes colistiers : « Nous allons prendre la douche et elle va être très froide, mais il va quand même falloir conduire nos projets et les réaliser. » Nous y sommes… et ça rejoint la question de l’audit dont les résultats seront connus en juin prochain. Mais les premiers retours de l’état des lieux fourni par l’administration sont inquiétants : l’apurement de la dette atteint les treize années aujourd’hui, ce qui dépasse les seuils d’alerte théoriques qui entrainent les contrôles des autorités de contrôle financier. Bref, je savais que j’allais devoir affronter le gros temps. Simplement aujourd’hui, affronter le gros temps avec des semelles de plomb, c’est un peu dur… d’autant que nous ne sommes pas au bout de nos surprises…

« NOUS ALLONS PRENDRE LA DOUCHE ET ELLE VA ÊTRE TRÈS FROIDE, MAIS IL VA QUAND MÊME FALLOIR CONDUIRE NOS PROJETS ET LES RÉALISER. »

P.A. : Je voudrais aussi soulever le problème de cette place Kléber littéralement confisquée tous les samedis par des manifestations souvent très bruyantes ainsi que celui de la présence très envahissante de SDF dont certains ont pris leurs habitudes au centre-ville. Que peut faire la maire de Strasbourg sur ces deux sujets ?

C’est évident qu’il faut proposer à ces gens d’autres solutions que celle de vivre dans la rue. On va avancer avec des solutions alternatives et ce que je souhaite réunir le plus vite possible, c’est le menu de l’ensemble de ces solutions. Mais j’ai une affirmation : à la base, personne ne peut prétendre être propriétaire de la moindre parcelle d’espace public. Contrairement à ce qui s’est passé, je ne laisserai personne se construire son petit appartement sur l’espace public. Le comportement de ces personnes est catastrophique sur le plan sanitaire, notamment. J’ai discuté longuement avec la secrétaire générale de la Préfecture lors de sa visite de courtoisie. Nous sommes tombées d’accord sur une méthode de fonctionnement en commun, une avancée et qui change de ce qui s’est passé ces dernières années. Nous verrons notamment si la convention signée en fin de mandat dernier peut être maintenue telle quelle ou amendée. Et nous avons prévu une réunion avec la préfecture tous les deux mois, une réunion exécutive c’est-à-dire une réunion où les problèmes seront réglés.
Concernant la première partie de votre question sur les manifestations sur la place Kléber, j’ai récemment regardé si tout était en règle. D’ailleurs, je me suis fait interpeller, avec un vrai problème dans l’expression, par le député Fernandes (Emmanuel Fernandes, LFI – ndlr). Je n’ai pas souhaité réagir, car je sais où sont les menaces et je sais où est la violence aujourd’hui. Je pense que j’aurai une attitude beaucoup plus stricte sur les autorisations parce que je pense qu’à un moment donné, on ne peut pas accepter que des enfants soient confrontés en plein espace public à la simulation de scènes de guerre sans savoir spontanément que c’est de la fiction et de la mise en scène… »

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©Alban Hefti

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