EDITO⎢Eclectique
«Certains critiques m’ont reproché l’éclectisme de mes goûts et m’ont appelé dilettante, parce que je n’exige que de moi-même les qualités qu’ils exigent d’autrui.» André Gide (1869-1951), prix Nobel de Littérature 1947
Puis-je vous faire un aveu ? J’adore écouter les Polonaises de Chopin, mais j’ai une passion pour Bowie et Gainsbourg… et il m’arrive même de les écouter juste après Chopin !
J’aurais pu choisir une confession plus spectaculaire, certes, mais celle-ci suffit à poser la question : depuis quand faudrait-il choisir son camp en matière de culture ? Depuis quand l’amour que nous portons à une oeuvre devrait-il nous interdire d’en aimer une autre, née à mille lieues de là, dans un autre siècle, avec d’autres codes et horreur suprême, peut-être même destinée au grand public ?
André Gide avait déjà réglé son compte à cette petite police du bon goût.
Car l’éclectisme a mauvaise presse chez ceux qui confondent volontiers expertise et exclusivité. Pourtant être connaisseur n’a jamais signifié être monomaniaque : on peut connaître intimement Miles Davis et danser sur Daft Punk. Relire Proust et dévorer Simenon. S’émouvoir devant des toiles de Matisse puis passer une soirée entière devant des films de David Lynch. Non parce que « tout se vaut » – cette formule paresseuse est précisément le contraire de l’éclectisme – mais parce que tout ne cherche pas à valoir de la même manière. C’est même probablement là que commence le vrai goût : dans la capacité à ouvrir ses sens et son intellect afin d’avoir la capacité de recevoir les émotions d’où qu’elles viennent.
Pourquoi faudrait-il que l’émotion ou le plaisir procurés par une oeuvre invalident ceux provoqués par une autre ? La sociologie a d’ailleurs fini par mettre un mot sur ce phénomène. Dans les années 1990, Richard A. Peterson a décrit l’émergence de l’« omnivore culturel », cet amateur capable de fréquenter plusieurs territoires artistiques plutôt que de borner son goût aux seules formes consacrées.
Évidemment, vous l’aurez compris, Or Norme se réclame de cet éclectisme si joliment illustré par notre couverture réalisée par Laurence Bentz (dont vous découvrirez le portfolio en page 102), mais également par notre rubrique À VOIR (page 10) qui vous présente avec gourmandise toute la diversité de l’offre culturelle strasbourgeoise et périphérique.
Et que dire de nos festivals ! Ne choisissez pas entre les Bibliothèques Idéales et le Festival Européen du Film Fantastique, vous trouverez bien dans leur programmation et dans votre agenda, les concordances qui vous mèneront vers de belles émotions.
Il y a ainsi pour nous une vraie joie à vous présenter toutes les opportunités d’une rentrée culturelle toujours foisonnante à Strasbourg, et qui nous permet à chaque fois de conserver ce luxe extraordinaire : pouvoir encore être surpris.
Alors oui, allons voir ailleurs ! Entrons dans une salle dont nous ne connaissons pas les usages. Écoutons cette musique que nous aurions autrefois méprisée. Lisons cet auteur qui n’appartient pas à notre panthéon. Faisons comme François Wolfermann, érudit et passionné en matière d’opéra (page 54), mais qui sait être bouleversé par une chanson de trois minutes (page 120).
Et revenons ensuite à Chopin, si nous le souhaitons. Il n’en sera pas moins Chopin. Et nous, peut-être, un peu moins prévisibles.
Patrick Adler, rédacteur en chef et directeur de la publication
